Classification des contraintes & procédés de traduction

Ce texte, d’abord intitulé “Traductions à préfixe”, a été écrit dans sa première mouture par Pablo Martín Ruiz. Il a été enrichi collectivement et individuellement par les membres de l’Outranspo. Le système de classification a été conçu par Jonathan Baillehache. Les pictogrammes ont été créés par Lily Robert Foley et designés par Delphine Presles. La traduction française est de Santiago Artozqui, Camille Bloomfield et Irène Gayraud.


SOMMAIRE

Procédés de traduction affectant directement le texte source ou le texte cible

Procédés de traduction affectant le dispositif, les protocoles et les visées de la traduction


Procédés de traduction affectant directement le texte source ou le texte cible

  • Sonotraduction (esp : sonotraducción, ang : sonotranslation)
    Traduction qui fait la translittération ou la transcription du son ou de l’orthographe des mots du texte source en utilisant des mots de la langue cible qui peuvent ou non avoir un rapport avec le sens du texte source. Dans le premier cas, on parle de sonotraduction zukofskienne, dans le deuxième, de sonotraduction vanrootenniène. Cette forme de traduction est aussi appelée “traducson” [G.Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, éd. du Seuil, 1982] et “traduction homophonique” [Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Gallimard, 1981, p. 144].

Exemple. Texte source : “Quid est, Catulle ! Quid moraris emori ?” (Catullus, poème LII)
- sonotraduction zukofskienne : “Quick death, Catullus, what more horror may hurry !” (CATULLUS (GAI VALERI CATULLI VERONENSIS LIBER), translated by par Celia and Louis Zukofsky, Cape Goliard Press, 1969, poème 52).
- sonotraduction vanrootenienne : “Cuit d’Est / Qu’as-tu, lait / Cuit d’amour / A riz et morilles ?” (Marcel Benabou, Change, 19, Seghers/Lafont, 1974, p. 130) .

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  • Microtraduction (esp : microtraducción ; ang : microtranslation)
    Traduction qui décompose les mots du texte source en unités de sens, puis qui traduit le sens de certaines de ces unités.

Exemple. Texte source : “étoile” — Texte cible : “and web” (Outranspo, “Renga O”).


  • Rébuction (esp : rebuccíon ; ang : rebuslation)
    Traduction qui décompose TOUTES les syllabes d’un mot source pour forger des unités sémantiques plus petites (comme fait un rébus), et puis traduit ces petites unités selon leur sens.

Exemple. Texte source : “cinéma” — décomposition : cinéma = scie – nez – mât texte cible : “saw nose mast”


  • Macrotraduction (esp : macrotraducción ; ang : macrotranslation)
    Traduction qui concatène les mots du texte source en unité de sens plus grandes, puis traduit ces unités selon leur sens.

Exemple. Texte source : “par le” — texte cible “habla”.


  • Transdéduction (esp : transtraducción, ang : transdeduction)
    Traduction d’un mot comme si ses syllabes constituaient un acronyme, en utilisant des lettres ou des paires de lettres, avec comme résultat une phrase qui définit le mot, dans une langue différente.
    Version intégrale : Desdouitz de Saint-Mars, le premier en date des philologues "aberrants" du XIXe siècle, utilisait une méthode assez complexe ; il voyait dans chaque lettre d’un mot français l’initiale d’un mot anglais, la phrase anglaise ainsi obtenue devant définir le vocable français. Pour Saint-Mars, il s’agissait de "remonter jusqu’à la source des mots et des noms." (Saint-Mars, Desdouitz de. Essai d’un dictionnaire d’étymologies gauloises divisés en trois parties, 2e édition, Rouen, s.d., p. VII-IX. Cité dans Raymond Queneau, Aux Confins des Ténèbres - Les Fous Littéraires, éd. Madeleine Velguth. Paris : Gallimard, 2002. P. 201-3.)

Exemple. “Combien ne nous a-t-on pas débité que celle du nom de NORMAND était Nord-man, homme du Nord ? Et l’on a eu la bonté de prendre cette traduction pour une étymologie qu’elle n’est pas et qu’elle ne serait être puisqu’elle ne définit ni le mot North, ni celui de man, dont il est plus que probable qu’aucun des citateurs n’a connu l’origine ni su la signification. Nipping of region the mindful animal, N-O-R-T-H-M-A-N signifient l’homme ou l’animal raisonnable des pays froids. [...] En voici la preuve, que je crois devoir faire précéder des Étymologies des mots Fleuve, Rivière, et Montagne. Flowing every vast end. F-L-EU-V-E expriment tout grand bout de courant. [...] Rise with every end. RI-VI-ÈR-E, signifient un bout de source. Masse one tapering needs, M-ON-TAG-NE disent un bloc, une masse se terminant nécessairement en pointe [...]. Le RHÔNE est le plus rapide de nos fleuves, la Saône le plus lent, la Loire le plus long. River hasty one end, R-H-ÔN-E signifient un rapide bout de rivière. Spring heavy one end, S-A-ÔN-E expriment un lent bout de source. Long of it river end, L-O-I-R-E disent le long bout de rivière, etc., etc. [RQ 2002, p. 202-203].

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  • Paléotraduction (ang : paleotranslation, esp : paleotraducción)
    Traduction qui s’appuie sur le sens des racines étymologiques des mots du texte source. Antoine Berman appelle cela une "traduction étymologisante".

Exemple. Texte source : “καλχαίνω” — texte cible : “ein rottes Wort zu färben”. Le verbe grec signifie "assombrir" mais la traduction proposée par Hölderlin du mot de Sophocle réactive l’idée de la couleur présente dans la racine étymologique du verbe (cité dans A. Berman, La Traduction et la lettre ou L’Auberge du lointain, Le Seuil, 1999, p.90).


  • Hommeauxtraduction (ang : hommeauxtranslation ; esp : hommeauxtraducción)
    Traduction qui choisit les homonymes ou les homophones des mots du texte source. L’appellation provient de la maison "Les Hommeaux" où l’Outranspo, lors d’une résidence de travail, a trouvé cette contrainte.

Exemple. Texte source : “Il danse, rue puis se lance dans l’air [...] — Texte cible : “He dances, he streets and spears in the aria [...] “ (Outranspo, “Renga O”). “streets” traduit “rue”, homonyme du verbe “ruer” ; “spears” traduit “lance”, un homonyme du verbe “lancer” ; “aria” traduit “air”, un homonyme.


  • Morphotraduction (esp : morfotraducción ; ang : morphotranslation)
    Traduction qui rend le sens de chaque unité morphologique dans chaque mot.

Exemple. Texte source : “injustement disgracieux” — texte cible : “No justo miente sin gracia ellos.”


  • Antotraduction (esp : antotraducción ; ang : antotranslation)
    Traduction qui opte pour les antonymes des mots du texte source.

Exemple. Texte source : “A thing of beauty is a joy for ever.” — Texte cible : “Un rien de laideur n’est pas une misère un instant.”


  • Exotraduction (esp : exotraducción ; ang : exotranslation)
    Traduction qui paraphrase extensivement le sens du texte source.

  • Limentraduction (esp : limentraducción ; ang : limentranslation)
    Traduction qui utilise l’extrême limite du sens d’un mot (contrainte inventée par Ermanno Cavazzoni).

Exemple. “Dux” en latin est habituellement traduit par “duce” en italien. Traduire par “colonel” conduit le texte vers un nouveau champ culturel.


  • Endotraduction (esp : endotraducción ; ang : endotranslation)
    Traduction qui résume le sens du texte source.

Exemple. Texte source : “A thing of beauty is a joy for ever.” — Texte cible : “Le beau dure.”


  • Ekphrasotraduction (esp : écfrasotraducción ; ang : ekphrasotranslation)
    Traduction qui remplace le mot ou l’expression par une description.

Exemple. Texte source : “pièce de 10 centimes” — Texte cible : “a yellow coin”.


  • Scholiotraduction (esp : escoliotraducción ; ang : scholiotranslation)
    Traduction qui décrit un événement survenu à l’original.

Exemple. Texte source : “A thing of beauty is a joy for ever.” — Texte cible : “Un pentamètre fameux de Keats sur la pérennité des objets esthétiques.”


  • Transtraduction (esp : transtraducción ; ang : transtranslation)
    Traduction qui choisit le genre des noms du texte cible à l’opposé du genre des noms du texte source. Voir “traduction transsexuelle”, in Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Gallimard, 1981, p. 156.

Exemple. Texte source : “Una scimmia di bellezza è una gioia per l’inverno” — Texte cible : “Un singe de charme est un régal pour la saison des fêtes”.


  • Lexitraduction (esp : léxitraducción ; ang : lexitranslation)
    Traduction qui traduit chaque mot l’un après l’autre, en préservant le nombre de mots du texte source. (a.k.a une stricte traduction “mot-à-mot”).

Exemple. Texte source : “A thing of beauty is a joy for ever.” — Texte cible : “Une chose de beauté est une joie pour toujours.”


  • Traduction homosyntaxique (esp : traducción sintática ; ang : syntactic translation)
    Traduction qui organise les mots suivant le même ordre syntaxique que dans le texte source. Voir Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Gallimard, 1981, p.146.

  • Échotraduction (esp : ecotraducción ; ang : echotranslation)
    Traduction qui répète ou bégaie les syllabes des mots dans le texte cible.

Exemple. Texte source : “A thing of beauty is a joy for ever.” — Texte cible : “Une chose de bobo-tété est une joujou-oie pour toutoujours”.


  • Onomatotraduction (esp : onomatotraducción ; ang : onomatotranslation)
    Traduction qui traduit par onomatopées.

Exemple. Texte source : “A thing of beauty is a joy for ever.” — Texte cible : “Ooooooooooooooh…”

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  • Anatraduction (esp : anatraducción ; ang : anatranslation)
    Traduction qui garde le(s) premier(s) et dernier(s) lettre(s) des substantifs dans la phrase originale.

Exemple : Texte source : Jacques mange ses légumes – Texte cible : Judas mâche ses laxatifs

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  • Traduction grammaticale étendue (esp : traduccion gramaticale extendida ; ang : grammatically extended translation)
    Traduction qui suit la grammaire (par exemple la syntaxe) d’un troisième langage.

  • Déterminotraduction (esp : determinotraducción ; ang : determinotranslation)
    Traduction qui intervertit les pronoms indéfinis par des pronoms définis, ou inversement, ou qui change simplement les pronoms.

Exemple. Texte source : “A thing of beauty is a joy for ever.” — Texte cible : “La chose de sa beauté est toute ma joie à jamais”

Exemple. Texte source : “A unique verse” — Texte cible : “Le vers unique.”


Procédés de traduction affectant le dispositif, les protocoles et les visées de la traduction


Procédés de traduction affectant le choix du texte source


  • Métatraduction (esp : metatraducción ; ang : metatranslation
    Traduction d’un texte parlant de traduction.

  • Prototraduction (esp : prototraducción ; ang : prototranslation)
    Traduction d’un texte qui n’a jamais existé.

  • Ultratraduction (esp : ultratraducción ; ang : ultratranslation)
    Traduction d’un texte source écrit dans un langage incompréhensible ou non identifié.

Procédés de traduction affectant le choix du langage cible


  • Postraduction (esp : postraducción ; ang : postranslation)
    Traduction écrite dans une langue que personne ne parle encore.

  • Néotraduction (esp : neotraducción ; ang : neotranslation)
    Traduction vers un langage inventé spécifiquement pour faire cette traduction.

  • Archéotraduction (esp : arqueootraducción ; ang : archeotranslation)
    Traduction qui utilise des mots dont le sens ancien correspond au sens du mot utilisé dans l’original.

Exemple. Texte source : πόνος [‘peine’] — Texte cible : Arbeit [’travail’ en Allemand, mais ’peine” en ancien allemand] (tiré de Hölderlin traduisant Sophocle, cité dans A. Berman, La Traduction et la lettre ou l’Auberge du lointain, Seuil, 1999, p.94).


  • Dialectotraduction (esp : dialectotraducción ; ang : dialectotranslation)
    Traduction qui utilise des mots appartenant à une version dialectale de la langue cible.

Exemple. Texte source : πόνος [‘peine’] — Texte cible : Arbeit [’travail’’ en allemand, mais ’peine’ en souabe] (tiré de Hölderlin traduisant Sophocle, cité dans A. Berman, La Traduction et la lettre ou l’Auberge du lointain, Seuil, 1999, p.94)


  • Homotraduction (esp : homotraducción ; ang : homotranslation)
    Traduction vers la même langue que la langue du texte source.

  • Polytraduction (esp : politraducción ; ang : polytranslation)
    Traduction vers plusieurs langues-cible.

Procédés de traduction affectant les conditions de production de la traduction


  • Concaténotraduction (esp : concatenoraducción ; ang : concatenotranslation)
    Traduction qui utilise plusieurs contraintes de traduction en même temps.

    Exemple. Antotranduction + Exotraduction


    Exemple. Sonotraduction + Néotraduction


Exemple. Microtraduction + Antotraduction + Sonotraduction


Exemple. Pluritraduction + Polytraduction + Hétérotraduction


  • Pluritraduction (esp : pluritraducción ; ang : pluritranslation)
    Traduction qui implique plus d’un seul traducteur.

  • Autotraduction (esp : autotraduccíon ; ang : autotranslation)
    Traduction réalisée par l’auteur du texte source.

  • Cybertraduction (esp : cybertraducción ; ang : cybertranslation)
    Traduction qui s’appuie sur les possibilités d’un ordinateur.

Procédés de traduction affectant le protocole de traduction


  • Hypertraduction (esp : hipertraducción ; ang : hypertranslation)
    Traduction à contrainte d’un texte à contrainte (en ayant recours à deux jeux de contrainte différents).

  • Multitraduction (esp : multitraducción ; ang : multitranslation)
    Traduction qui offre simultanément plusieurs options de traduction d’un même mot ou d’une même phrase du texte source.

  • Distraduction (esp : distraducción ; ang : distranslation)
    Production simultanée de deux traductions possibles d’un même texte présentées côte à côte.

Exemple. Texte source : “Heaven and Hell”— texte cible : “Paradis et Purgatoire / Eden et Enfer”.


  • Cisotraduction (esp : cisotraducción ; ang : cisotranslation)
    Production simultanée de deux traductions d’un même texte, édités côte à côté, dont le premier a été transformé par une procédure S+7 (voir la définition du S+7 par l’Oulipo) avant traduction, et le second a subi un S+7 après traduction.

Sous-catégorie : Traductions sérielles


  • Retraduction (esp : retraducción ; ang : retraduction)
    Traduction d’une traduction.

  • Rétrotraduction (esp : retrotraducción ; ang : retrotranslation)
    Retour à la langue-source d’une retraduction.

  • Hétérotraduction (esp : héterotraducción ; ang : heterotranslation)
    Traductions multiples d’un même texte vers la même langue, par plusieurs traducteurs

  • Zénontraduction (esp : zenotraducción ; ang : zenotranslation)
    Série de retraductions où chaque traduction est de moitié plus courte que la précédente (nommée d’après le paradoxe de Zénon)

Procédés de traduction affectant les résultats attendus d’une traduction


  • Pragmatraduction (esp : pragmatraducción ; ang : pragmatranslation)
    Traduction qui vise à produire dans la culture-cible les mêmes effets que le texte source produit dans sa propre culture.

    Exemple. Le roman de Jim Thompson 1280 Souls a été traduit en français 1275 Âmes.


  • Contretraduction (esp : contratraducción ; ang : countertranslation)
    Traduction écrite contre une autre traduction du même texte.

  • Quasitraduction (esp : cuasitraducción ; ang : quasitranslation)
    Traduction délibérément partielle et incomplète, faisant de son imperfection sa principale qualité.

  • Omnitraduction (esp : omnitraducción ; ang : omnitranslation)
    Traduction qui offre simultanément tous les sens possibles du texte source.

  • Isotraduction (esp : isotraducción ; ang : isotranslation)
    Traduction écrite par plusieurs traducteurs travaillant simultanément, sans communiquer entre eux, et produisant pourtant exactement la même traduction.

Exemple. La légende veut que la Bible des Septante ait été traduite simultanément par soixante-dix traducteurs, tous arrivés au même résultat.


  • Cazétraduction (esp : cazétraducción, ang : cazetranslation)
    Retraduction qui permet d’aller d’un texte de départ à un texte d’arrivée donné par itérations successives de traductions (procédé inventé par Antoine Cazé). Voir aussi : rétrotraduction.

Exemple. Texte source : un poème de Pétrarque, texte cible : un poème de Rimbaud. Entre les deux, de multiples retraductions de l’italien au français et vice-versa.


  • Intersémiotraduction (esp : intersemiotraducción ; ang : intersemiotranslation)
    Traduction d’un système de signes à un autre système de signe, par exemple du texte à la danse, ou de l’image au son. Le préfixe vient du système de classification de Roman Jakobson.

22 septembre 2020
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