Giorgio Agamben | La folie Hölderlin

Vue de Tübingen, aquarelle et tempera, anonyme, milieu du XVIIIème siècle.
La tour où habitait Hölderlin est la première à droite.



Incipit comedia

Il y a quelques années, dans un ouvrage subtil et délicat, Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes, Giorgio Agamben disait avoir ouvert le cycle des « derniers labeurs ». Pour être ultimes, ceux-ci n’en sont pas moins inventifs et pénétrants, que l’on songe au récent Quand la maison brûle, particulièrement poétique. Ici et là, Agamben revendique une continuité entre l’existence et le travail philosophique, et c’est sans doute pourquoi chaque livre est pour lui l’occasion de risquer son écriture sur de nouveaux chemins, tout comme l’existence exigerait de chacun d’entre nous qu’on en remodèle quotidiennement la forme, ceci afin qu’elle nous enchante ou qu’elle ne s’abîme pas trop. Avancer en âge s’accommode parfois d’une forme de sagesse. On sait le philosophe italien rétif à bien des pratiques sociales ou des décisions politiques, cependant une tonalité s’affirme avec le temps, un parti pris : celui de la comédie. Que celle-ci puisse se confondre avec l’exercice philosophique pourra sembler à certains exagéré, c’est cependant ce qu’Agamben soutenait déjà dans Polichinelle. Il enfonce le clou avec La folie Hölderlin, un des enjeux de ce livre étant précisément de mettre en évidence ce qui dans la vie du poète allemand participa de cette « dérision divine » propre à ce comique de tous les jours. En effet, le comique dont parle Agamben semble s’apparenter à ce que Baudelaire nommait « comique absolu », non pas un comique de gags où l’homme s’élève au-dessus de lui-même pour se moquer de ce qui lui arrive mais un comique affectant toute la nature, ou même le destin, la destinée. L’hypothèse du philosophe qui se fait ici chroniqueur de la vie de l’auteur des Remarques sur Œdipe ou Antigone, c’est qu’Hölderlin, à l’instar d’Hamlet, a revêtu un manteau de folie, et que, quand bien même les troubles qui l’affectent paraissent avérés, son retrait du monde participe d’une stratégie, d’une volonté, d’une philosophie dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a été incomprise de ses contemporains.

L’appel du large

Un mot sur la forme de cet ouvrage singulier. Il s’ouvre par un prologue et se clôt par un épilogue, tous deux de factures philosophiques. Entre ces deux portes, se déploient la chronique : 37 années (1806-1843) de la vie d’un homme à la réputation déjà installée mais frappé d’un mal qui fait le désespoir autour de lui. 37 années où, pourrait-on dire, rien n’arrive. En tant que chroniqueur Agamben rapporte des propos d’amis, cite des extraits de lettres d’Hölderlin et de ses visiteurs, des témoignages mais aussi des poèmes, tout en déroulant, pour ce qui concerne les premières années, parallèlement à la chronique hölderlinienne, une chronique du temps où le journal de Goethe tient une bonne part. C’est un peu comme si l’on devait regarder deux écrans en même temps et inscrire l’histoire individuelle d’un poète renommé dans l’histoire tumultueuse d’une Europe en guerre où l’Allemagne traverse une gestation compliquée (elle n’existera en tant qu’empire ou Etat-nation qu’en 1871). Rien n’est plus éloigné des intentions de l’auteur de ce livre que de vouloir expliquer le destin d’une vie par le déroulement de faits historiques, censément ordonnés. La chronique juxtapose sans hiérarchie, elle donne à voir, pas à comprendre. Elle raconte sans expliquer. Que ce contexte fût favorable à Hölderlin pour interroger le sens des notions de « propre » et de « étranger », tout spécialement dans le cadre d’un vaste travail de traduction du grec vers l’allemand, semble assez évident ; mais il n’appartient pas au propos de cet ouvrage de questionner plus avant le sens du « national » si prégnant dans la philosophie allemande de cette époque. Agamben précise toutefois que d’un point de vue culturel et poétique, selon Hölderlin, une nation ou un pays ne s’accomplit pas en cultivant ce qui lui est le plus propre - « le libre usage du propre est la chose la plus difficile » - mais en développant ce qui lui est le plus étranger. Ce point est capital, il pourrait expliquer en partie la mauvaise réception des textes grecs traduit par Hölderlin, celui-ci étant à la recherche d’un quelque chose que ses contemporains n’aurait pas identifié. Là où on lui reprocha une obscurité certaine, il est à croire qu’il cherchait à rendre manifeste un élément passionnel, dit aussi oriental, propre à la pensée grecque mais refoulé au profit d’une clarté de l’exposition.
Quoi qu’il en soit de cette bipolarité national-étranger ou occidental-oriental, force est de constater que c’est l’acharnement au travail et l’enthousiasme qui l’accompagnait qui alertèrent l’entourage de Hölderlin quant à son équilibre mental. Comme si à travailler à rendre passionnelle la langue allemande, le poète s’était engagé dans un processus d’altération de tout son être dont il n’avait pas le contrôle. Agamben écrit dans le prologue : « La traduction n’est donc pas une opération littéraire parmi d’autres : elle est le lieu poétique privilégié où s’instancie ce libre usage du propre qui, pour le poète comme pour tout peuple, est la tâche la plus difficile . » Devenir étranger à soi-même pour une langue, un peuple ou un individu, c’est à la fois s’accomplir et se perfectionner, mais c’est aussi encourir le risque de ne pas pas pouvoir revenir, comme on le dirait d’un nageur parti s’aventurer au large.

Chronique du rien

Après un passage de plusieurs mois dans une clinique de Tübingen, Hölderlin sera hébergé par un menuisier et sa femme, les Zimmer. Ernst Zimmer avait été un lecteur admiratif d’Hypérion et décida de venir en aide au poète. Ce dernier habitera dans sa maison une tour donnant sur le Neckar, affluent du Rhin. Il y passera 36 années, de 1807 à 1843. On dispose de peu d’informations quant à la vie qu’il y mena. Il cultivait ses distances à l’égard de ses visiteurs et de sa famille, comme l’atteste les lettres à sa mère, excessivement convenues. Agamben y voit une marque d’ironie, de même que dans les « titres » dont Hölderlin affuble ses visiteurs : votre Grâce, Excellence, sa Majesté... Zimmer le dit, c’est la façon dont son hôte signifie à ceux qui viennent le voir qu’il souhaite qu’on le laisse tranquille. La vue depuis la chambre était magnifique et l’on peut supposer qu’Hölderlin en profita pleinement. Il jouait du piano, capable de lire des partitions il préférait jouer selon sa fantaisie, toujours d’après Zimmer. Et en dehors de quelques jours ou nuits d’exception où il fut agité, il était plutôt calme, même si tous ses visiteurs persistent dans leur diagnostic de folie (il faut dire qu’il marmonnait et que son obséquiosité en désarmait plus d’un). Calme, mais sujet à d’importantes variations d’humeur, et très sensible aux variations météorologiques. Par ailleurs, cette chronique n’a pas pour finalité de nous permettre de nous faire un avis sur la question, et même si, contredisant légèrement la prétention à l’objectivité du chroniqueur, Agamben ne cesse de minimiser les comportements ou propos du poète attestant son originalité, ce qui ressort de ce montage littéraire, c’est une impression d’écoulement paisible, d’habitation harmonieuse ou cherchant à l’être, ainsi qu’en témoignent les poèmes « de la tour » que le philosophe rattache au genre de l’idylle, poèmes mi-descriptifs mi-lyriques abordant la nature et les saisons, ce « rien » de tous les jours qui à la fois reste le même et varie sans arrêt. Hölderlin marche, dans sa chambre ou à l’extérieur de la maison, il lit, déclame, écrit et ce pour ainsi dire sur commande. On lui rend visite, des amis, des admirateurs, lesquels perturbent la tranquillité du poète et essuient parfois des refus. La grande distance qu’Hölderlin entretient avec ses visiteurs et que souligne son extrême obséquiosité traduit la sensibilité qui est la sienne, une sorte de vulnérabilité face à tout ce qui vient rompre une habitude. Il se liera toutefois avec un jeune auteur du nom de Waiblinger, au point de lui rendre visite, fait exceptionnel qui montre à quel point la solitude du poète est profonde, même si elle ne semble pas le faire souffrir. Il parle souvent pour lui-même et semble « habité ». Pas seulement « habitant », comme le dit le sous-titre du livre - chronique d’une vie habitante - mais habité donc, comme si l’habitation était un processus double impliquant un investissement extérieur mais aussi intérieur, une habitation de soi par soi, une auto-affection où le propre et l’étranger sont en dialogue permanent.
Au terme de cette chronique, suit un épilogue dans lequel Agamben revient longuement sur cette question de l’habitation. L’expression de « vie habitante » provient d’un de ces poèmes tardifs dits idylliques. Elle désignerait une manière d’habiter, de vivre, à la fois ouverte sur ce qui est neuf et sur ce qui nourrit les habitudes et les consolide. Les habitudes ont de toute évidence une fonction protectrice eu égard à la nouveauté continuelle du monde qui advient, mais dans le cas qui nous occupe il semblerait que l’habitude s’accommode de l’intensité de ce qui vient au monde et que l’« habitant » se laisse traverser par tout ce qui arrive, quitte à penser, et c’est le cas d’Hölderlin, que rien n’arrive, paradoxe qu’il faut tenter d’expliquer.

Le continuum hölderlinien

Selon Agamben, la vie habitante est une existence faisant la part belle à l’impersonnel, cette force qui nous conduit et nous oriente sans que l’on acquiesce vraiment, la réflexion, la volonté ne semblant pas être nécessaires pour vivre. Eu égard à la création, toujours selon le philosophe italien, l’impersonnel est ce qui nous dépasse, cette part non-individuée qui nous inspire. Dans Profanations et plus précisément dans le texte qui ouvre cet opus, Genius, on peut lire ces phrases vertigineuses : « L’intimité avec une zone de non-connaissance est une pratique mystique quotidienne, lors de laquelle Moi, dans une sorte d’ésotérisme spécial et joyeux, assiste, le sourire aux lèvres, à sa propre débâcle, et qu’il s’agisse de la digestion de la nourriture ou de l’illumination de l’esprit, témoigne incrédule de son propre évanouissement. » Face à l’impersonnel comme à notre génie, nous ne sommes plus grand-chose, une manière d’être, plus ou moins heureuse, accommodant ou raccommodant le tissu de chaque jour ; et si Hölderlin écrit pour ainsi dire jusqu’à son dernier jour et avec une facilité plutôt déconcertante, c’est qu’en lui la porte donnant sur l’impersonnel reste constamment ouverte, ce qui à la fois le fragilise et lui confère une puissance certaine. Lors d’un incendie s’étant déclaré dans une maison voisine de la sienne, la famille Zimmer fut prise de panique. La scène se déroulait la nuit mais d’après le témoignage de Zimmer « Hölderlin est resté tranquille au fond de son lit ». Le génie dénommé également ange-gardien nous protège, selon la croyance populaire. Il défait les peurs du Moi pour lui montrer le monde sous un autre angle, un autre point de vue. D’où qu’on puisse déclarer fou l’être qui n’a pas peur, qui peut se passer d’autrui presque totalement, l’être qu’une promenade quotidienne aux abords de son domicile contente, celui qui ne se plaint pas mais voit toutefois dans ses semblables des créatures dont la proximité est plutôt inquiétante. C’est que l’habitude qu’ont contracté la plupart des être humains et qui consiste à partager son intimité avec quelqu’un d’autre les a conduit à oublier ce que cette faculté exige de confiance, d’aveuglement peut-être. Pour Hölderlin, il semblerait qu’il y ait d’un côté la solitude, c’est-à-dire le dialogue du Moi avec son génie impersonnel, et d’un autre la relation aux autres. Et quand bien même Agamben écrit que la vie habitante rend inopérante l’opposition entre public et privé, au sens où la chambre du poète ne se distingue guère d’une ambassade où l’étiquette joue un rôle de première importance, il semble qu’Hölderlin ne soit jamais aussi libre que lorsqu’il est seul, ouvert à l’infini du monde comme aux sources de la poésie. Dépendant matériellement d’autrui, Hölderlin se montre infiniment reconnaissant auprès de ceux qui l’aident mais plus que les humains c’est avec la nature qu’il converse et il n’est peut-être pas excessif de dire que si pour lui un dialogue est possible avec les humains, c’est dans la mesure où ils se font l’expression du cosmos, dans la mesure où « la vie se trouve dans l’harmonie des saisons », pour citer l’un de ses poèmes de la tour.
Nombre de visiteurs d’Hölderlin ont souligné le manque de cohérence de ses propos et les nombreuses ruptures logiques qui caractérisent sa dernière manière d’écrire. Comme si la pensée se laissait porter par des vents instables, comme si l’existence ne cherchait plus à s’opposer à l’ordre des choses ou à bâtir un ordre artificiel mais épousait celui du monde, pour ainsi dire instinctivement. Singulier à cet égard est le refus du poète allemand de signer ses poèmes du nom d’Hölderlin, lui préférant celui de Scardanelli ou Buarroti, de Rosa ou encore de Rosetti. Au quotidien, auprès de ses visiteurs, Hölderlin se fait appeler « bibliothécaire » et non professeur. Il n’avait pas renoncé à la protection qu’accorde le statut social. Mais eu égard à l’écriture, c’est à d’autres masques qu’il a recours. Sa signature varie, peut-être selon le génie qui l’inspire, cette personnalisation changeante de l’impersonnel.
On a pu dire de l’individu et de ses libertés qu’ils étaient une création du XVIIIème siècle. Avec Hölderlin, on pourrait avancer le contraire, dire qu’avec lui c’est l’heure de la décomposition de l’individu qui a sonné. Agamben écrit, au terme de son ouvrage : « Ni privée ni publique, sa vie habitante constitue peut-être en cela l’héritage proprement politique que le poète lègue à l’histoire de la pensée. » Si on tombe d’accord pour dire que le temps des « grands hommes » est révolu et que l’individualisme a fait suffisamment de mal pour qu’on cesse de le brandir à l’instar d’une valeur, la question reste cependant entière quant à savoir à quoi pourrait ressembler une intelligence collective prenant la nature pour guide. Hölderlin n’avait certes pas l’intuition des catastrophes écologiques à venir, mais il avait néanmoins abdiqué sa raison, la confiant à d’autres puissances que celles du calcul et de l’intérêt, de l’asservissement ou de l’orgueil. Beaucoup l’en plaignirent, certains, plus rares, saluèrent son tact.


Pascal Gibourg

22 avril 2022
T T+