Jour 7 : Toquade

Tu abomines l’expression ‘coup de cœur’, cette expression t’envoie un coup au cœur lorsque tu l’entends, et ton cœur n’apprécie guère qu’on toque ainsi, même s’il en va de sa fonction de toquer sans discontinuer. Il semble qu’avec ‘coup de cœur’ il soit possible de faire l’économie de n’importe quelle observation, de n’importe quelle analyse. Si quelqu’un te dit avoir eu un ‘coup de cœur’ pour un film, tu comprends immédiatement que ce coup a valeur absolue, qu’il sera inutile d’interpréter cet enthousiasme, ce dernier ayant force de loi.
Tu ne te souviens pas avoir eu pour des livres un ‘coup de cœur’, tu te souviens de livres qui t’ont fait méditer, qui t’ont fait rire, de livres dont tu as admiré l’immense composition, la qualité poétique, de livres qui ont aiguisé ta conscience des crimes et des injustices, de livres puissants, de livres captivants auxquels tu aurais réclamé un chapitre supplémentaire, tu te souviens de livres envoûtants qui t’ont constitué quelques heures durant un univers à part entière, tu te souviens de livres dont tu t’es dit que tu aurais voulu les avoir écrits, oui de cela tu te souviens mais pas de ‘coup de cœur’. Peut-être y a-t-il d’ailleurs contradiction dans les termes puisque la lecture se creuse lentement, qu’à l’inverse de l’instantanéité passionnelle, elle se précise dans le temps, qu’il faut pour la saisir en avoir accompli le parcours exhaustif.
Justement, l’expression favorite des influenceurs-influenceuses est l’expression ‘coup de cœur’. Leurs courtes vidéos littéraires reposent sur ce seul principe : l’adoration. À cela l’on ne peut rien rétorquer. Même si le coup s’applique à un livre qui pour le coup n’en vaut pas vraiment le coup.

De Heem, Jan, Nature morte avec livres, 1628
© Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris

« C’était l’époque où l’antique roman classique, qui, après avoir été Clélie, n’était plus que Lodoïska, toujours noble, mais de plus en plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame Bournon-Malarme, et de madame de Lafayette à madame Barthélémy-Hadot, incendiait l’âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. Elle s’en nourrissait. Elle y noyait ce qu’elle avait de cervelle (…). Plus tard, quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus qu’une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Éponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer Gulnare ; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil, de ne s’appeler qu’Azelma. »

Victor Hugo, Les Misérables, 1862

27 novembre 2023
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