La traduction parfaite

Est-il possible de réaliser des traductions belles et fidèles à la fois, et à souhait ? Oui ! Dans ces pages vous trouverez des pièces à conviction et même un mode d’emploi... mais sachez que la perfection est une longue patience.

1. Prologue

Commençons par trois citations :

1. C’est une grande et rare vertu que la patience, que de savoir attendre et mûrir, que de savoir se corriger, se reprendre, et surtout de, comme disait le bon apôtre : tendre à la perfection. Or, le goût de la perfection va se perdant. Surtout chez les écrivains et les traducteurs. Et c’est dommage. De nos jours la persévérance est devenue l’apanage des critiques et notamment des traductologues, qui pourtant n’aspirent à la perfection que dans les œuvres des autres, sachant qu’il est impossible de la trouver dans les siennes. (Andréliane Gidari)

2. Tendre à la perfection, donner à une œuvre un temps de travail illimité, se proposer un but impossible, ce sont là des desseins que le système de la vie moderne tend à éliminer dans toute forme d’écriture, mais avec lesquels il ne faut pas transiger lorsqu’on traduit. (Valériane)

3. L’idée de la perfection est plus nécessaire aux traducteurs que toute théorie. (Joséliane Jouberì)

Il s’ensuit que le traducteur doit viser la perfection et que la perfection n’est pas due au hasard : la perfection se mérite !

La différence inéluctable – quoique variable – entre un texte de départ et un texte d’arrivée m’a toujours tracassée. Or, au lieu de s’amenuiser, au fur et à mesure que je traduisais et que je réfléchissais, elle semblait se creuser davantage. Et plus elle devenait perceptible, plus elle devenait pénible. Impossible de rapporter des copies conformes à l’Original de mes incursions dans le beau pays de la Littérature Française. Ça, je l’avais toujours su, of course. Mais quand même ! Les œuvres se métamorphosaient tellement à la douane. Rien à faire, c’était en vain que je m’évertuais.
Le paroxysme a été atteint lorsque je travaillais à l’université de Venise. La dichotomie entre la théorie et la pratique était évidente, omniprésente, palpable, intolérable, sans cesse soulignée par mon activité pédagogique. Et ça provoquait un court-circuit.
Ceux qui n’ont jamais rien traduit (ou si peu…) sont sûrs de leurs doctrines et peuvent endoctriner et évaluer sans hésiter, à partir d’une liste de règles catégoriques, établies une fois pour toutes, bien arrêtées.
Quant à moi, déchirée entre la théorie et la pratique, doublement importune à moi-même, je me sentais mal à l’aise dans les deux camps.
Quand je traduisais, je me sentais obligée de justifier chaque choix (et donc chaque mot, chaque syllabe, chaque lettre, chaque signe, chaque son) comme si j’avais été en classe. Alors, en traduisant, j’élaborais au fur et à mesure la défense et illustration de ma traduction visant à parer toute éventuelle objection. Une défense bonne en réalité tout simplement à donner un semblant d’objectivité soi-disant scientifique à ma subjectivité. Et je cumulais des tonnes de gloses et je cumulais des montagnes de notes méta-traductives. Ce n’était pas une corvée inutile, comme toute forme de réflexion. Mais, parfois, l’excès de réflexion conduit à l’inaction.
De surcroît, quand j’étais en classe, il m’était impossible de répondre vraiment aux attentes de mes étudiants qui auraient voulu que je leur montre des traductions vraiment parfaites, inattaquables, définitives et que je leur donne un mode d’emploi bon à résoudre tous leurs problèmes. Cela me dépassait, j’étais absolument incapable de donner des recettes applicables à tout texte, de ne pas relativiser, d’individualiser, de contextualiser, bref de ne pas tenir compte des contraintes bien particulières dictées par la page qu’on examinait et de la subjectivité que sous-entend tout choix et toute évaluation, ou – pire encore – de l’existence incontestable – quoique inavouable – des idiosyncrasies.
Pas de traduction sans choix et pas de choix sans un moi : le moi est haïssable, dit-on, mais incontournable en traduction.
J’avais beau leur répéter que toute théorie est sèche, et que l’arbre précieux de la littérature, lui, il est fleuri.
J’avais beau leur citer Valéry : « Dans les arts, les théories ne valent pas grand’chose [...] Mais c’est une calomnie. La vérité est qu’elles n’ont point de valeur universelle. Ce sont des théories pour un. Utiles à un. Faites à lui, et pour lui, et par lui [...] il manque à la théorie même de déclarer qu’elle n’est pas vraie en général, mais vraie pour X dont elle est l’instrument » [1].
Car, en littérature, la théorie – comme la traduction – ne relève pas du prêt-à-porter, mais de la haute couture, elle fait du sur mesure.

Et pourtant, impossible de balayer leurs perplexités d’un revers de la main, de gommer leurs questions ; impossible surtout de me débarrasser de la chimère du mode d’emploi unique et universel tout comme de celle de la perfection.
- Mais le mot « traduction » ne peut-il vraiment pas rimer avec perfection ? La traduction objectivement parfaite n’existe-t-elle réellement pas dans la réalité ?
- Non, ça n’existe pas, ça n’existe pas !
- Et pourquoi pas ?
- Oui, pourquoi pas ?

D’un côté il me fallait trouver un antidote contre le mythe dangereux de la traduction parfaite, de l’autre, j’avais envie de relever le défi.
Et si... La plaintive plante avait pris racine : j’étais prête à cueillir les potentialités que recelaient toutes les œuvres que je n’avais pas encore lues ou qu’il m’arrivait de relire.
Et si...
C’est ainsi que mon voyage à la recherche de la traduction parfaite a commencé, un voyage semé d’écueils et de mirages, qui m’a pourtant conduite à réaliser des exploits inégalés.
L’histoire de tous mes tâtonnements serait trop longue. Par conséquent, je n’en évoquerai qu’une étape, bien amère, mais cruciale.

2. Une chimère : le sonnet de Jacques Roubaud qui passe presque indemne toutes les frontières…

[…] ne cherchons point la chimère de la perfection, mais le mieux possible selon la nature du texte et sa constitution.
Rousseliana

Dans Poésie, etcetera : ménage, Jacques Roubaud [2] cherche à résoudre – non sans humour – le problème des parts de marché qui, rongées par la prose, vont sans cesse se réduisant pour les œuvres poétiques. La solution ? Devenir « poète universel ». Dans cet esprit, l’oulipien a « composé un poème qui peut assez aisément passer toutes les frontières » et dont il a concocté deux versions. La plus courte prend la forme d’un sonnet. Mais cela paraît négligeable puisque l’auteur précise qu’« on peut aisément omettre cette dénomination provinciale pour la traduction en japonais ».
J’aurais pu transcrire entièrement les deux quatrains et les deux tercets, mais je me bornerai à en reproduire la première strophe et le vers final pour sacrifier aux contraintes spatiales (nombre de pages) et surtout pour des raisons que vous découvrirez bientôt :

S’il n’y avait pas eu la contrainte des pages à respecter, vous auriez pu distinguer le schéma du sonnet. En regardant de plus près, vous auriez également pu deviner la structure métrique des vers qui sont vraisemblablement des alexandrins puisqu’ils se composent tous de douze nombres (à deux exceptions près : les deux derniers vers en comportent en effet respectivement quatorze et dix). En outre, vous auriez sans doute pu repérer les différents types de rimes (probablement des rimes embrassées, en ce qui concerne la première strophe, comme vous pouvez le constater).
Quant au sens, à partir de ma transcription, que pourriez-vous déduire ? Cette suite de « 1 » et de « 0 » que pourrait-elle signifier ?
Que la vie d’un homme se réduit à bien peu de chose ?
Les nombres reproduiraient-ils l’alternance – infime et risible – d’action et d’inaction, de moments vides et de moments un peu moins vides, plus ou moins mémorables, dont est tissée toute existence humaine ?
En observant le premier et le dernier vers que pourrait-on penser ? L’incipit et l’explicit sont presque identiques car les chiffres qui les composent sont tous des zéros : seul un « 1 » vient apporter un minimum de variété dans la litanie. Par ces deux fragments mathématiques et poétiques Jacques Roubaud veut-il suggérer que le début et la fin d’une vie sont marqués par la monotonie et l’immobilité ?
Comme le lecteur attentif l’aura certainement noté, bien que le chiffre « 1 » figure une seule fois dans les deux unités, il n’y occupe pas la même position : il se trouve à la fin du premier vers, après un chapelet de zéros ; en revanche, il se situe presque au milieu du dernier, où il est précédé et suivi de deux ensembles de zéros. Comment interpréter tout ça ?
Mais trêve d’analyse. Trêve de conjectures, de suppositions. À chacun de tirer ses conclusions comme pour tout poème. Car, comme pour tout poème, chacun trouvera son sens ou n’en trouvera pas.

En l’occurrence, ce qui compte, c’est ce qu’on peut voir, en embrassant les deux textes du regard. Ça saute aux yeux : la traduction correspond exactement et ponctuellement au premier quatrain de l’Original ainsi qu’à son dernier vers.
Si je n’ai pas achevé ma traduction, c’est simplement parce que j’ai vite compris que je n’aurais jamais pu atteindre le degré de perfection espéré. Le sonnet qui passe indemne toutes les frontières n’était qu’un leurre. Mes efforts étaient vains, malgré l’identité des chiffres.

Jacques Roubaud n’y est pour rien. Il avait affirmé avoir : « composé un poème qui peut assez aisément passer toutes les frontières ». C’est l’adverbe « assez » qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
« Assez aisément ». Car, dans tous les idiomes, les traductions de ce sonnet seront des traductions parfaites du point de vue graphique et du point de vue sémantique [3] (n’ayant pas le droit d’expliciter quoi que soit, le traducteur ne pourra pas se méprendre sur les intentions de l’auteur qui s’offrent aux lecteurs sans le truchement d’aucun intermédiaire). Mais, malgré leur réussite partielle, elles ne pourront pas aspirer à être considérées comme parfaitement parfaites n’étant pas homophoniquement correctes. En d’autres termes, les poèmes traduits, tout en étant identiques pour l’œil, ne le seront pas pour l’oreille (lisez la première strophe en français, en italien, en anglais ou en portugais, juste pour essayer). Tout en demeurent identiques à l’écrit, les différentes versions se révèlent fort différentes à l’oral.
Or, la composante sonore n’est pas négligeable. Car il est évident que si on change le son… tout change… en poésie, mais pas seulement. Glissons, parce qu’il est facile d’imaginer la suite de mon discours.
Mais avant de passer aux traductions parfaites que j’ai réalisées, je voudrais attirer l’attention sur une autre phrase que Jacques Roubaud a sans doute insérée entre les lignes pour alerter son lecteur. Il s’agit de la citation que vous avez lue dans la première partie de cette section : « C’est un sonnet, mais on peut aisément omettre cette dénomination provinciale pour la traduction en japonais. »
Arrêtons-nous un instant sur ce syntagme : « omettre cette dénomination provinciale pour la traduction en japonais. »
Il ne s’agit pas d’une indication anodine.
Pour résumer, dans ce sonnet mathématique, qu’est-ce qui ne parvient pas – ou risque de ne pas parvenir - à traverser les frontières ?
Le son de la langue dans laquelle il a été conçu, son corps sonore.
Et peut-être sa composante culturelle qui sous-entend une mémoire partagée et tout un réseau de renvois potentiels.
Pourra-t-il donc produire le même effet dans n’importe quel idiome ?
Non, à cause de son hétérophonie, bien sûr, mais aussi à cause de sa composante culturelle qui ne produira aucun souvenir, aucun écho chez un Japonais ou un Chinois qui ne partage pas les mêmes traditions littéraires.
Des traditions que tout traducteur peut abolir, en transplantant une œuvre, ou chercher à préserver en espérant qu’elles pourront refleurir et se propager… Car depuis toujours toute littérature nationale se nourrit d’autres littératures traduites.
Sans intermédiaire il est fort probable que la structure et les repères poétiques du sonnet tombent à plat avant de surmonter la mer japonaise, qui engloutira la spécificité mémorielle et traditionnelle du texte, sans produire le moindre ricochet.
Quoi qu’il en soit à partir de cette chimère on pourrait déduire que même les nombres perdent de leur objectivité et de leur universalité lorsqu’ils entrent dans le monde des lettres. Ce sonnet atypique représente donc pour moi le meilleur contrepoison face au leurre de la traduction unique et parfaite qui est pourtant possible, comme je vous le prouverai ici et maintenant.

3. Dire parfaitement la même chose : deux expériences d’une traductrice qui est parvenue à atteindre la perfection

La perfection est-elle dans l’œil du traducteur, du lecteur ou du regardeur ?
Marceliana Duchamp, voire Oscarì Wildélianà

Après une série d’hésitations (limitée, il faut l’admettre), je suis prête à offrir à ma Lectrice et à mon Lecteur deux échantillons de traduction parfaitement parfaite, l’une en prose et l’autre en vers. Or, il s’agit de deux exemples produits en guise de synecdoque tant et si bien que j’espère pouvoir ainsi régler le problème définitivement, en fermant une fois pour toutes la bouche à la postérité.
La traduction parfaite est de ce monde !
Bien évidemment, je proposerai les textes avec leurs traductions en regard et il faudra reconnaître qu’en l’occurrence mes versions s’élèvent à des sommets inatteignables, touchant le dernier degré de l’achèvement, puisqu’on ne peut en penser d’autres plus ressemblantes à l’Original, ou plus parfaites ou meilleures dans la langue d’arrivée.

1. Premier volet.

Et voici sans plus tarder (car je devine votre impatience), d’abord l’exemple d’un poème (noblesse oblige) de Jacques Roubaud [4] et sa traduction [5] :

Même si le son est susceptible de changer en ce qui concerne le paratexte (le titre et la note), on conviendra que la traduction du texte est le nec plus ultra, car le signifiant et le signifié sont abolis et, par conséquent, réduits à l’insignifiance.
Je signale, en outre, un autre petit exploit qui pourrait échapper à une lecture hâtive. Dans ma version, j’ai même réussi à éviter l’embûche des faux amis qui, c’est connu, sont toujours aux aguets car les liaisons entre les langues sont toujours des liaisons dangereuses. En effet, dans combien de traductions italiennes rend-on encore « poème » par poema, en dépit de sa masse incongrue ?
Pourtant comme l’explique le dictionnaire Garzanti (2005) – que je traduis – le mot poema désigne soit une « narration poétique d’une ampleur considérable, en général divisée en chants ou en livres […] », soit par plaisanterie un « écrit beaucoup plus long que nécessaire […] ».
Il ne s’agit pas de nuances négligeables, ni d’une mince affaire. Les poètes français qui savent aussi faire des poèmes microscopiques susceptibles d’être rassemblés dans des recueils que tout le monde lirait (ne serait-ce que pour se pavaner en lançant tout haut : « T’as pas lu, toi, le dernier livre de X ? Ses bouquins, j’en rate pas un. Et le dernier… il est encore meilleur que les précédents. À couper le souffle, je t’assure. Qu’est-ce qu’il est captiiivant ! J’ai pas pu me coucher avant de l’avoir terminé, figure-toi ! »), les poètes français qui savent aussi faire des poèmes microscopiques – disais-je – risquent de ne jamais pouvoir atteindre leur public italien, effrayé, terrorisé par la menace “éléphantesque” contenue dans le paratexte.
Et tout ça à cause d’une faute, d’une équivoque, d’un simple quiproquo déclenché par une ressemblance interlinguale.

À ce propos, il me faut octroyer un petit conseil à l’usage des débutants (c’est mon moi pédagogique qui resurgit dans ce cas impérieusement) : ne pas céder à la tentation d’ajouter quoi que ce soit aux poèmes de départ, surtout ne jamais rien expliquer, expliciter.
Par exemple, en ce qui concerne l’éventuelle plaquette (car il faut appeler les choses par leur nom) de Jacquéliane Roubaud, ne pas céder à la tentation d’ajouter un gadget imitant un microscope à la perfection, un fac-similé qui permettrait au lecteur de lire : questa è la più bella poesia che abbiate mai letto, la poesia, memoria della lingua, è nell’orecchio di chi ascolta e nell’occhio di chi sa guardare o meglio leggere (ceci est le plus beau poème que vous ayez jamais lu. La poésie, mémoire de la langue, est dans l’oreille de ceux qui l’écoutent, dans l’œil de ceux qui savent la regarder ou mieux la lire). Vous risquez de tout gâcher et de vous faire accuser (à juste titre) de sur-traduction. Car ce serait de l’Élianeuqcaj Vicaroubaud. Transformation acceptable pour un traduiseron, mais absolument interdite à tout traducteur.

2. Deuxième volet.

Maintenant il est temps de dévoiler le second spécimen qui est, comme je l’avais annoncé, un texte en prose, signé par Hervé Le Tellier. Étant donné que la prose est la sœur roturière de la poésie, je le reproduirai en dimensions réduites. Néanmoins, je dois préciser que c’est ce texte-là qui me permet d’accomplir l’exploit le plus éclatant, le plus indiscutable. Et ce n’est pas étonnant parce que je suis une spécialiste de la prose, n’ayant traduit que très rarement des vers.
Le texte appartient à un recueil inspiré des Exercices de style, intitulé Joconde jusqu’à 100 et sous-titré pertinemment 99 (+1) points de vue sur Mona Lisa, car le dernier point de vue baptisé « le point de vue du lecteur » coïncide en réalité avec une page entièrement blan... [6] Vous avez deviné ?

Et voici ma traduction [7] :

Autre petit pense-bête à l’usage des débutants : pour les raisons exposées ci-dessus, fuyiez le rajout comme la peste, sauf si ça vaut la peine de l’attraper (car c’est ragoûtant ou nécessaire). Dans ce cas, invoquez la règle d’or de toute traduction : compenser pour plaire (car on ne traduit pas « pour assombrir la populace » ni « pour emmerder le monde »... comme le diraient Raymond Queneau et son traducteur lipogrammatique) ! Ceci fait, entonnez bien fort votre clinamen amen ! Mais en l’occurrence inutile de préciser adesso tocca al lettore scrivere il suo punto di vista sulla Gioconda (maintenant c’est au lecteur d’écrire son point de vue sur la Joconde) d’autant plus que le lecteur n’est pas idiot – un peu de respect, voyons – si vous avez compris, c’est que le lecteur peut comprendre lui aussi et, si ça peut se comprendre, pourquoi expliquer alors ?
Conclusion ?

4. La traduction parfaite mode d’emploi : conclusion

Pour conclure et faire le point je vous sers mon mode d’emploi :

● Primo. Bien choisir son texte (cela peut demander un travail préparatoire assez long, mais qui sera compensé par un plaisir enivrant et couronné d’un succès retentissant).
Attention : ne pas se laisser tenter par la solution facile du texte à zéro mot. En aucun cas, il ne pourra être considéré comme une traduction, il faut au moins un titre.

● Secundo. Procéder à une tentative de saturation : contempler toutes les hypothèses possibles, en consultant tous les dictionnaires, toutes les encyclopédies et en se servant de tous les instruments proposés par Internet à votre disposition. Au bout de ce travail, vous verrez qu’un dilemme se pose :
1) soit, comparaison faite, vous prenez la version la meilleure, éliminant les autres sans trop de regrets ;
2) soit, en cas de syndrome de doute permanent, maladie fréquente et ravageuse chez les professionnels du secteur, et d’impossibilité persistante de trancher, vous proposez toutes les traductions possibles obtenant ainsi la traduction parfaite grâce à leur somme.

● Tertio. (C’est probablement l’opération la plus délicate.) Trouver un éditeur fiable, un éditeur qui puisse compter sur d’excellents typographes. Ceci est primordial. Puisque toutes vos peines peuvent se révéler bien vaines, si pour imprimer le texte avec la traduction en regard, on ne repère pas le bon papier, du papier de la juste épaisseur et de la juste blancheur (s’adresser éventuellement à un Inuit pour une expertise). Veillez enfin à ce que le grain de la feuille ne soit ni trop fin ni trop gros et qu’on mette votre nom, quoiqu’en caractères plus petits, après le nom de l’Auteur/e.

L’espace du Lecteur. Réponses à deux questions : 1) Mais alors il faut traduire des textes oulipiens pour atteindre la perfection ? 2) Et c’est en trichant qu’on fait dans la perfection ?

Pour que mes beaux exploits ne soient pas exhibés sur la charrette d’infamie, il me faut bien répondre à ces questions. Ce sera ma défense et illustration de l’existence de mes traductions parfaites, aussitôt exhibées, aussitôt menacées.

Commençons par la première :
1) Mais alors il faut traduire des textes oulipiens pour atteindre la perfection ?
C’est vrai que ça aide, cependant ce n’est pas une condition sine qua non. En effet, l’une de mes traductions parfaitement parfaites a été déjà publiée et circule orgueilleusement dans le monde entier où elle propage ma renommée. C’est grâce à Jean-Luc Coudray, dont j’avais traduit le Guide philosophique de l’argent [8], que j’ai pu obtenir ce résultat retentissant.
Son frère avait créé une B.D. sans paroles. Or sur la couverture il y a avait quelques mots en français qu’il fallait traduire dans un maximum de langues. Pour l’italien, c’est moi qui ai décroché la commande.

Après avoir répondu à la première question, passons à la seconde :
2) Est-ce en trichant qu’on fait dans la perfection ?
Non, non, non. Je m’étais exercée toute ma vie avant de réaliser mes traductions parfaites. Presque toute ma vie. Oui, rien que ça ! Quoique sans y parvenir. Soit.
Si j’y suis arrivée un beau jour, c’est à force de réfléchir et de traduire.
Et puis…

5. Post-conclusion

« Aimer la perfection parce qu’elle est le seuil, / Mais la nier aussitôt connue, l’oublier morte / L’imperfection est la cime ».
(Yves Bonnefoy)

- Faisons le point, voulez-vous ? Donc... la traduction parfaite ne peut exister que si l’Original est parfait. Mais l’Original parfait existe-il ?
- Non, je vous l’ai déjà dit : ça n’existe pas !
- Admettons qu’il existe
- D’accord, admettons, mais s’il existe il doit être invisible… C’est connu, la perfection est invisible pour les yeux (Saintélianà Exupérì). Car tout ce qu’on voit est susceptible d’être amélioré, critiqué, même les chefs-d’œuvre, surtout les chefs-d’œuvre. Puisque la littérature est tout ce qu’on lit et qu’on rature.
- Il n’y a pas une autre définition de traduction parfaite ?
- Si, pour être parfaite la traduction d’une œuvre visible – qui par essence est imparfaite – devrait répéter mot à mot tous les mots de l’Original, dans la langue de l’Original et dans le même ordre où ils se trouvent dans l’Original…
- C’est encore de la tricherie, voyons !
- Non, c’est une copie conforme à l’Original.
- Donnez-moi la définition d’une traduction imparfaite alors…
- Ça, c’est beaucoup plus compliqué… étant donné qu’il y a différents degrés d’imperfections… L’imperfection est tellement riche, vivante, multiple, nuancée... impossible de généraliser ! Et puis tout dépend de l’œil du traductologue, c’est souvent dans son regard qu’il y a imperfection…

La solution ? Renverser le point de vue, en traitant l’Original comme si c’était une traduction et la Traduction comme si c’était un original... C’est pas sorcier !

À suivre...

Eliana Vicari


Il mangiatore di carta, Niccolò Fabris, Paris, 2013, collection privée.
"Si c’est en traduisant qu’on devient traduiseron, ce sont les nourritures livresques qui permettent d’atteindre la perfection."

1er novembre 2020
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[1Paul Valéry, Tel quel, in Œuvres Complètes, t. II, (Bibliothèque de la Pléiade), p. 638.

[2Voir ROUBAUD Jacques, Poésie, etcetera : ménage, op. cit., p. 31-33. Toutes les citations dont est parsemée la section sont tirées de ces pages. La version intégrale du sonnet figure à la page 32.

[3Selon la terminologie oulipienne et oplépienne, il s’agirait de traductions homosémantiques et homographiques.

[4ROUBAUD Jacques, Les animaux de tout le monde, Paris, Éditions Ramsay, 1983 - ensuite publiés par les Éditions Seghers (Collection Liseron) -, 1990, p. 30.

[5Je signale au Lecteur distrait que les caractères employés pour le nom du traducteur sont plus petits que ceux utilisés pour le nom de l’Auteur. Ceci est dû à la fois à des raisons d’espace et de modestie : le traducteur même lorsqu’il signe une traduction parfaite reste l’esclave de l’Auteur.

[6LE TELLIER Hervé, Joconde jusqu’à 100, Bordeaux, Le Castor Astral, 1998, p. 108. L’auteur a ensuite publié une suite de l’ouvrage, Joconde sur votre indulgence, Bordeaux, Le Castor Astral, 2002.

[7Pourquoi j’ai changé de prénom ? À cause de ma francophilie, bien entendu. Je veux que les deux premières traductions parfaitement parfaites (sauf plagiaire par anticipation) portent le nom d’une traductrice française…

[8COUDRAY Jean-Luc, Guide philosophique de l’argent, Paris, Éditions du Seuil, 2001. Traduction italienne : Guida filosofica del denaro, Roma, Castelvecchi, 2012.