Traduire Le Petit vélo de Perec... O pedalear cuesta arriba


(création image : Delphine Presles)

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? (1966) (dorénavant Petit vélo) tient une place bien discrète dans l’oeuvre perecquien, ce petit joyau est souvent présenté comme un amusement par rapport aux « grandes œuvres ». Il s’agit pourtant d’un tour de force d’écriture, d’une exploration où la langue est poussée à une certaine limite, autant qu’elle l’est dans La Disparition (1969) ou dans Les Choses (1965).

À l’instar des Exercices de style (1947) de Raymond Queneau, Le Petit vélo offre une suite de variations à partir d’une brève anecdote qui ne pourrait en elle-même constituer un livre ; il montre comme son illustre antécédent comment la rhétorique est partout.

1. La créativité rhétorique perecquienne

L’exercice perecquien est peut-être plus poussé dès lors qu’il fait tenir ses variations sur les allers et retour d’un certain Karamachin de la caserne à Montparnasse, sur les tentatives (lui casser le bras ou simuler un suicide) de ses potes pour lui éviter de s’en aller en guerre en Algérie, dans un ensemble narratif cohérent. Ce jeu de variations et de répétitions donne lieu dans Le Petit vélo à une histoire au rythme endiablé qui dans sa rapidité et ses changements de ton rend à l’écrit le rythme de la langue parlée.
Le Petit vélo n’est certes pas engendré par une contrainte explicitable comme telle, il s’agit cependant à mes yeux d’un texte pleinement oulipien dans la mesure où la transposition du rythme de l’oral en fait une exploration limite de la langue et fait foisonner les jeux rhétoriques.
Cette technique d’écriture, consistant en une combinaison de répétitions et d’empilements d’incises, permet à Perec d’obtenir sur l’ensemble du récit des tirades longues dotées d’une forte unité rythmique qui épuisent le souffle du lecteur. Le défi consistant alors, pour les traducteurs espagnol, Marisol Arbués et moi-même, à essayer de proposer aux lecteurs hispanophones de ¿Qué pequeño ciclomotor de manillar cromado en el fondo del patio ? (Alphadecay, 2009) des tirades dotées d’un rythme aussi marqué que celui de l’original, susceptible d’essouffler les hispanophones comme les tirades du Petit vélo essoufflent les francophones, et exhibant une richesse d’expression comparable, dont il devrait tirer de riches effets humoristiques.

La technique de traduction mobilisée à cette fin doit permettre à l’opérateur de garder en mémoire, à chaque incise, le rythme de l’ensemble du passage qu’il traite. Aussi, pour les différentes tirades avons-nous procédé par isolement, sinon de la principale du moins d’un énoncé direct, plutôt dénudé d’incises, une unité rythmique abordable, destinée à poser le cadre à l’intérieur duquel sont injectées les incises.

Cette opération est moins simple qu’elle ne le paraît, d’abord parce qu’une des caractéristiques de la langue orale réside dans sa façon particulière de compliquer la syntaxe de telle sorte qu’il n’est pas toujours aisé de retrouver les éléments principaux d’une tirade, ensuite parce qu’elle suppose pour tout le livre, pour chacun des fragments, qui sont en général longs, un démontage puis un réassemblage de sa syntaxe, qui demande à chaque ajout d’une incise qu’on vérifie par des lectures à haute voix que le rythme « sonne », que le passage se laisse lire sinon avec le même entrain, du moins avec une fluidité proche de celle qu’il a en français.

Voyons en guise d’illustration les deux paragraphes suivants.

Et à la tant attendue demie des dix-huit heures trente, Henri Pollak, (notre pote à nous), si toutefois il n’était ni de garde, ni de piquet d’incendie, ni consigné, ni puni, serrait les mains molles de Karabinowicz, de Falenpain, de Van Ostrack le sale raciste et du petit Laverrière (chaleureusement surnommé Brise-Glace), fourrait dans la poche gauche de son blouson kaki sa feuille de permission nocturne dûment tamponée par la Semaine, enfourchait son pétaradant petit vélomoteur (à guidon chromé), saluait réglementairement le lieutenant de service, l’officier de bouche, l’adjudant d’office, le chef de block, le maréchal des logis de semaine, le brigadier de jour et les hommes de garde qui l’ovationnaient de divers cris d’animaux, car il était plutôt bien vu, Henri Pollak pas fier, de la classe, une grande mansuétude sous des dehors un peu bourrus et il prenait son vol tel l’oiseau de Minerve à l’heure où les lions vont boire, regagnait à la vitesse de l’épervier aux yeux songeurs, son Montparnasse qui lui avait donné le jour et où l’attendaient sa bien-aimée, sa piaule, nous ses potes et ses chers livres, s’extirpait de la tenue tant honnie, se changeait en un flagrant civil, le torse à l’aise dans une camisole de cashmere, la jambe moulée dans une paire de djinns, le pied bien pris dans des mocassins patinés à l’ancienne, et venait nous retrouver, nous ses potes, dans le café d’en face où l’on parlait Lukasse, Heliphore, Hégueule et autres olibrii de la même farine, car on était tous un peu fêlés à l’époque, jusques à des heures aussi avancées que nos idées. (Petit vélo, 15-16)

Y a las tan esperadas y media de las dieciocho treinta de la tarde, Henri Pollak, (el coleguísimo nuestro), siempre y cuando no estuviera de guardia, ni de retén de incendios, ni acuartelado, ni enchironado, apretaba las fofas manos de Karabinowicz, de Falempain , de Van Ostrack el cerdo racista y del pequeño Lavidriera cariñosamente apodado Rompe-Cristales, metía en el bolsillo izquierdo de su cazadora kaki su pase pernocta, debidamente sellado por el Semana, se montaba en su petardeante pequeño ciclomotor (de manillar cromado), saludaba según el reglamento al teniente de servicio, al oficial de cocina, al ayudante de turno, al suboficial de cuartel, al cabo furriel de la semana, al brigadier del día y a los hombres de guardia , que lo ovacionaban con diversos gritos de animales, porque estaba bastante bien visto Henri Pollak (nada orgulloso, con clase, de una gran benevolencia bajo una apariencia quizás algo hosca) y levantaba el vuelo cual ave de Minerva a la hora en que bebe el león, regresaba, presto como el halcón de soñadora mirada, a su Montparnasse, donde había visto la luz del día, (y donde lo esperaban su amada, su catre, nosotros sus colegas y sus queridos libros), se extraía del odiado traje, se mudaba en un santiamén en un flagrante civil, torso holgado en un chaleco de cachemira, pierna ceñida por un par de vaqueros, el pie bien sujeto en unos mocasines encerados a la antigua usanza, y se juntaba con nosotros, nosotros sus coleguísimos, en el café de enfrente, donde hablábamos de Lukass, de Heliforo, de Jéguel y de otros impertinentes de idéntica calaña, pues todos andábamos un poco zumbados por entonces, hasta horas tan adelantadas como nuestras ideas. (Pequeño ciclomotor, 15-16)

Outre son rythme, ce qui caractérise le style du récit est un amalgame particulier de niveaux de langue qui fait se côtoyer des registres très variés.
Ainsi dans l’exemple précédent la proposition « [...] il prenait son vol tel l’oiseau de Minerve à l’heure où les lions vont boire […] », convoque Victor Hugo et une caractérisation homérique du type Achille aux pieds ailés, elle se poursuit sur un registre assez standard, son Montparnasse qui lui avait donné le jour, et se termine sur un registre familier avec des mots comme piaule et potes.

Ces contrastes prolifèrent dans le passage cité : honni et jusques cohabitent avec fourrait et olibrii. À cela s’ajoute, accentuant encore les contrastes, des orthographes fantaisistes djinns, ou la francisation de noms d’intellectuels très connus : Lukasse, Hégueule, ou le jeu de mots en honneur à Élie Faure, Heliphore.

2. La créativité traductrice

L’enjeu pour les traducteurs étant surtout de restituer les contrastes de l’original et de maintenir cette tension qui permet à Perec de transmettre une impression d’oralité spontanée à travers une écriture très travaillée, toute traduction qui tendrait à uniformiser la langue du Petit vélo, toute traduction « standardisante », serait une mauvaise traduction.
La variation caractéristique du Petit vélo n’est pas commode à rendre en espagnol pour deux raisons fondamentales, d’abord parce que la moindre distance entre la norme écrite et la langue parlée rend plus difficiles les jeux du français sur les écarts entre les deux ; ensuite parce que les niveaux de langue se répartissent de façon différente. Le français distingue habituellement quatre registres de langue : le littéraire, le soutenu, le standard, le familier, le vulgaire (parfois appelé populaire). En espagnol, en revanche, le registre familier se confond souvent avec le vulgaire, ce qui tend à compliquer la traduction.

Par exemple, le verbe fourrer n’a pas d’équivalent en espagnol dans le même registre, et il ne dispose que du verbe standard meter (mettre), il est certain qu’en espagnol, comme en français, le locuteur qui dit « j’ai mis les clés dans ma poche » au lieu d’utiliser le verbe garder, ne s’exprime pas dans une langue très châtiée, mais il ne s’installe pas non plus dans le registre familier. Cependant, dans ce cas il aurait sans doute été possible de rendre le même effet en utilisant d’autres tournures telles que « se metía en el bolsillo el dichoso (puto) pase » (il mettait dans sa poche la foutue permission), c’est-à-dire déplacer l’effet emphatique du familier fourrer sur un autre mot. Ces solutions amplificatrices ont cependant l’inconvénient d’allonger la phrase ce qui rend, dans la pratique, cette stratégie traductive inapplicable sur l’ensemble du roman ; elle risquerait d’avoir des effets négatifs sur le rythme, de le rendre moins rapide en rallongeant les propositions.

La version espagnole doit s’efforcer d’exhiber une variété lexicale aussi riche que celle de l’original. Cependant, la traduction de certains de termes est problématique. Par exemple, l’espagnol ne dispose pas de mot familier comme bouquin pour livre. Les dénominations des amis de Pollak Henri qui parcourent différents registres de langue : familier (potes, copains, alter ego), standard (ses amis de toujours), langage écolier (petits camarades). Les mots copain et pote posent problème à l’heure de transposer ce paradigme en espagnol. En effet, pour désigner les amis l’espagnol utilise dans la langue courante surtout les mots amigo et colega alors que le français emploie trois mots ami, copain et pote. En général nous avons traduit copain par amigo et pote par colega qui n’en est pas tout à fait l’équivalent et nous avons utilisé le mot amiguito pour traduire petits camarades.

D’autres possibilités existaient comme amigote, mais ce mot est beaucoup moins employé dans l’espagnol courant ; nous disposions aussi du mot amiguete, mais il est porteur de connotations négatives qui le rapprochent de complice.

La redondance sur la possession, notre pote à nous, qui en français renvoie au langage enfantin n’est pas utilisée en espagnol, les écoliers hispanophones ont plutôt recours au superlatif comme mode d’insistance : nuestro coleguísimo.

Le mot piaule n’a pas d’équivalent non plus dans le registre familier en espagnol, c’est pourquoi nous avons utilisé le plus souvent le mot cuartucho, porteur de connotations péjoratives, pour désigner une chambre et parfois remplacé piaule par catre, mot familier qui désigne un lit, et qui est moins exact pour ce qui concerne le référent, mais qui convient mieux quant au registre de langue. La traduction d’un texte comme Le petit vélo doit ainsi assez souvent aller à l’encontre des conseils de la norme de traduction, et privilégier le ton du texte au détriment du sens référentiel des mots.

3. Tout n’est pas perte

Cependant, tout n’est pas perte en traduction, il est parfois possible de reporter les connotations du registre familier qu’on perd sur certains termes, sur d’autres mots dans la même phrase : par exemple la traduction de puni par enchironado qui relève d’un registre plus familier, la traduction de sale raciste par cerdo racista qui est aussi plus connotée en ce qui concerne le niveau de langue ; ou encore la traduction de à la vitesse de l’épervier par presto como el gavilán, dans laquelle l’utilisation de l’adjectif presto pour dire vite introduit une connotation archaïsante qui crée un effet plus « épique » absent du texte source ; dans la version espagnole Pollak Henri se change en un santiamén, une expression familière pour dire à toute vitesse.

En vue de rendre une image de la poétique du texte source, la version espagnole s’est donc efforcée de reprendre à son compte la tentative perecquienne de transposer à l’écrit le débit de l’oral et le jeu de variations et de répétitions sur lequel il se fonde. Il s’agit de fournir aux lecteurs hispanophones un texte autonome, susceptible construire ses propres réseaux signifiants d’être reçu indépendamment de l’écriture originelle qui l’a fait naître. Or, pour y parvenir le traducteur doit s’éloigner des usages courants de la traduction au profit d’une exploitation des moyens d’expression de la langue d’arrivée, pour essayer de retrouver les contrastes de registres et la variation lexicale et syntaxique qui font du Petit vélo à la fois un hommage et une satire de la grande langue française, instrument essentiel de l’identité de la nation et de ses ambitions colonisatrices.

Hermes Salceda

17 mai 2021
T T+