Les échappées, de Lucie Taïeb


Safe, le premier roman de Lucie Taïeb, m’avait laissé une forte impression, son écriture et son sujet, inséparablement, quelque chose de coalescent qui m’avait fait penser à Virginia Woolf. [Coalescence : soudure de deux surfaces tissulaires en contact (ex : les lèvres d’une plaie).] Je me souviens vaguement d’une histoire d’amitié ou la propriété des corps devenait quelque chose d’incertain. Où l’individuel se frottait au collectif, au point parfois de s’y dissoudre.

Cette fois ce sont Les échappées. Editions de l’Ogre à nouveau, belle édition, découpage singulier du texte, qui fait la part belle au montage, avec des effets cinématographiques flagrants. Là encore la manière dont se dévoile l’histoire est saisissante. Quelque chose émerge, une présence, une voix, mais jamais complètement, jamais sans qu’une autre voix ou un autre corps s’en mêle. Menace, crainte, désir. La parole elle-même change de mains et de bouche. Une certaine porosité contamine cette langue par ailleurs précise voire ciselée. Quelque chose advient, sourd, s’ancre, tout en glissant, en dérapant. Quelque chose s’enfonce. C’est de ce double mouvement que procède l’organicité de cette écriture qui, lorsqu’on y est sensible, vous happe et vous brasse, vous défait. Ecriture mutante érigeant la mobilité ou l’interchangeabilité comme principe de vie. C’est elle à la place de lui (la sœur à la place du frère), ou les deux mélangés (naissance d’une figure androgyne), c’est un événement, un accident, mais peut-être pas, comme si le feuilletage du réel abritait plusieurs versions des faits, effectuation de quelque chose - un meurtre, un viol - mais aussi contre-effectuation : disparition ou rêve, hallucination. Le réel n’existe pas vraiment, ou plutôt : il ne se distingue pas tout à fait de la fiction qui le noyaute. De ce fait, la fiction donne à lire des choses dont le lecteur doit se méfier. On ne croit pas complètement, la croyance à ce qu’on lit est doublée d’un soupçon, ce qui ne la fragilise pas mais la remplit, lui donne une consistance. Le lecteur ne doit pas seulement accepter de croire à ce qui n’est pas vrai, il doit accepter de voir ce à quoi il fait plus ou moins semblant de croire se décomposer sous ses yeux pour resurgir éventuellement un peu plus loin. Le doute fait partie de l’existence, hante le langage, l’habille, le travestit. Le bonheur même - qui a sa place dans cette histoire - ne saurait, devine-t-on, durer, duplicité dans l’espace ou le temps, où rien n’est fixe, à commencer par le nom. « Cela bifurque ». C’est l’enfant rêveur qui renie son nom d’Oskar pour se proclamer Askaro, comme si chaque version des faits exigeait un baptême différent. Langue bifide, ce livre distille un poison que nos veines réclament.

La fascination qu’exerce cette écriture est d’abord une fascination pour la voix, celle d’une femme inconnue qui, dans un monde asservi, milite sans violence pour un retour à soi en s’adressant à tout un chacun par l’intermédiaire d’un transistor miniature et interdit. Ce n’est pas la critique ou le rejet de l’artifice qui peut ramener dans le droit chemin, mais son usage dévoyé ou désuet. Ainsi, aux haut-parleurs d’un pouvoir menaçant s’opposent de petits postes de radio distillant une voix « qu’on entend de manière très surannée ». C’est une voix qui parle ou qui chante, qui rassure, une voix d’un autre temps, où les gens se parlaient encore et s’écoutaient, pas directement, mais quand même. Voix sans corps échappée d’une machine, voix errante, voix libre.

« Il n’y a pas d’hystérie, pas de foi, pas d’enthousiasme collectif, il y a seulement la voix de Stern dans les petits postes de radio tous les jours à heures fixes, on suppose qu’elle dérobe à son emploi du temps une petite demi-heure le matin, ou le soir, on analyse les bruit de fond, on croit entendre parfois une cafetière parfois de jeunes enfants, parfois on croit même sentir le pain grillé, la confiture. Elle chante doucement elle lit des poèmes elle dit : Amies, amis. »

Retourner à soi, c’est retrouver une mémoire, des sensations, des sentiments, une imagination, une façon de désirer comme de s’ouvrir à un principe de non coïncidence. Soi est tout sauf un principe d’identité, c’est une forme heureuse de décomposition. Comme s’il s’agissait d’habiter une faille. « N’ayez crainte du relâchement, quand l’heure vient, il y a plus de courage à desserrer la prise qu’à se cramponner encore au privilège factice d’être de ce monde. » Grand est le pouvoir de défection de la vérité, elle dissout les formes fières et viriles du mensonge qui sont aussi celles du pouvoir. La vérité subversive de ce livre est plutôt molle, elle habite le versant humide et sombre du monde, et si elle ne mêlait pas les sexes on serait tenté de dire qu’elle est féminine - vision appartenant sans doute à un monde périmé dont les catégories caduques subsistent encore.

Il y a un bien une figure de père dans ce livre - mais ce n’est guère plus qu’une fonction. Il est loin, il travaille. C’est à sa femme qu’il incombera de résister, lui est soumis, lui est un nom de la soumission. « Le père, donc, redoutable et dérisoire, qu’il faut plaindre et quitter. » Femme et enfant quant à eux sont du côté du devenir, de la mutation, sans omettre la grand-mère, auxiliaire chamanique par excellence. Ne pensez cependant pas qu’il s’agisse d’une seule famille, il y en plusieurs, elles se mélangent, elles se défont, se recomposent, soit que l’un de leurs membres suive une fille venue d’ailleurs et qui marche sur une voix ferrée désaffectée, soit qu’un autre fuie une menace en partant sur les routes. On n’est sûr de rien dans ce livre, si ce n’est que rien ne se fera sans des alliances sinon contre-nature (la nature est-elle autre chose qu’un produit de l’ordre social ?) du moins contre-pouvoir, contraires à l’ordre établi : politique, familial, linguistique.

Il n’y a pas à proprement parler de terme dans la langue française pour désigner une mère qui aurait perdu son enfant. Dans Les échappées, il est question d’une mère orpheline de son fils. En fait, elle n’a pas vraiment perdu son fils, mais celui-ci n’étant plus lui-même, étant devenu quelqu’un d’autre, elle n’est plus non plus la même face à lui. N’étant plus mère, évoquant son fils agonisant, elle se demande : « Comment m’appellera-t-il s’il se réveille, comment lui dire de m’appeler ? Puisque mère n’est plus le mot - la liberté inouïe, défaire les mots, ou les liens, ou croire que cela est possible, quand chacun sait -, il ne m’appellera plus. »

Les liens se font et se défont, à la faveur de l’écriture des significations se nouent et se dénouent. Que devient un sens lorsqu’on le libère, un sentiment lorsqu’on le détache ? La manière singulière qu’à ce livre d’avancer vient de ce qu’il ne se fait pas sans se défaire - ce que j’ai cru bon de nommer plus haut coalescence. Ça se déchire presque sans arrêt, mais ça se recolle autrement. Est-ce que ça tient ? Littérairement c’est incontestable. Et c’est ce qui me fait dire que la dimension politique de ce livre n’est pas tant son sujet que sa manière - même si les deux sont indissociables. En d’autres termes, la plus grande liberté du point de vue de l’écrivain ou de l’écrivaine, c’est bien de « défaire les mots » afin que de leur usage naisse une autre façon de voir et de ressentir. Défaire les liens entre les mots, tresser autrement le sens qu’ils prennent lorsqu’on les agence, les combine, c’est-à-dire défaire les affects qui y sont attachés, les libérer, afin qu’ils s’attachent à d’autres mots ou à d’autres corps, qu’ils les investissent autrement : telle serait la tâche. Pas de signification sans affect, mais pas de littérature sans un réveil des affects qui sommeillent au fond des mots ordinaires. Pas de littérature sans un grand nettoyage - de printemps, si l’on suit le calendrier des Echappées, encore que chaque saison qui structure ce livre fait son travail et contribue à la renaissance espérée. Et donc pas de littérature non plus sans un sens assumé et même revendiqué de la rupture. Il y a de nombreuses raisons qui peuvent pousser à lire le livre de Lucie Taïeb, la principale - parce qu’elle conditionne toutes les autres - est sans doute de vouloir rompre ses habitudes : de penser, de sentir, de nommer. Il semblerait que le plaisir de lire ait toujours quelque chose à voir avec celui de ne plus être soi. Se perdre, errer, y a-t-il meilleur moyen de se retrouver ?

Pascal Gibourg

14 septembre 2019
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