Poésie, musique et dialogue des arts : entretien avec Sereine Berlottier

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ENTRETIEN


Laure Gauthier : quel est votre rapport à la musique, et particulièrement à la musique dite contemporaine ?

Sereine Berlottier : Un rapport distant. J’écoute assez peu de musique, et je ne connais pas très bien la musique dite « contemporaine ». Cette question est une énigme pour moi, et son exploration nécessiterait sans doute plus de temps que nous n’en avons ici. Je vis dans un silence, autant que possible, mais les voix y occupent beaucoup de place. Peut-être la rencontre entre le texte de poésie et la musique résonne-t-elle pour moi à proportion de cette étrangeté même ?



Laure Gauthier : Comment concevez-vous la voix dans vos textes ?

Sereine Berlottier : Il y a bien des manières d’entendre cette question. La voix, le corps, le souffle. Le texte en procède, comment y retourne-t-il ? La voix comme singularité (et qui serait alors une sorte d’équivalent phonatoire du « style ») ? Est-ce qu’on entend sa voix ? Est-ce que pour chacun sa propre voix fait retour ? J’aime beaucoup une phrase de Ryoko Sekiguchi qui écrit que la voix est la seule partie du corps qu’on ne puisse enterrer. La voix, ce serait du « encore corps » et du plus tout à fait déjà. Déjà de la mémoire, et déjà de la mort. Et de l’incapturé, quelque chose de sauvage : la voix qui échappe, celle qui se fend, se craquèle. Celle qui surmonte, qui surjoue, celle qui fait comme elle peut. L’un de mes premiers textes, resté inachevé, se construisait d’ailleurs à partir d’enregistrements de voix radiophoniques.

Je travaille parfois à voix haute, une fois un texte écrit, pour voir de quelle façon le texte s’acclimate à mon corps, s’il convient à ma respiration. J’imagine que je tente de mesurer là une certaine justesse du texte pour moi. Je lis aussi volontiers en public, mais pas tous mes textes indifféremment. Certains, je suppose, accueillent mieux ma voix, que par ailleurs, comme beaucoup, je n’aime pas entendre.



Laure Gauthier : Quelles différences essentielles ou quelles affinités existent entre la voix du texte poétique publié et la voix du poète lors de la performance ?


Sereine Berlottier : L’espace silencieux, mental, définitif de la page inscrite. L’espace inquiet, imprévisible, du corps parlant, qu’il soit balbutié, proféré, chuchoté. Ces deux espaces n’accueillent ni l’autrice ni la lectrice de la même façon. Tentatives de traductions, translations plausibles, sinon paisibles. Peut-être de mystérieuses concordances existent-elles entre les deux, mais qui peut le dire ? Je crois que je n’écrirais pas si l’espace du livre à venir n’était pas un espace où la voix peut se croire, un instant, débarrassée du corps qui la prononce, ou, pour le dire autrement, mise à l’abri.



Laure Gauthier : Vous avez, lors d’une résidence à la bibliothèque Audoux, réalisé un journal sonore en collaboration avec le musicien et compositeur Jean-Yves Bernhard, et proposé en clôture de résidence une performance musicale, avec Jean-Yves Bernhard et Philippe Caillot. Pouvez-vous nous expliquer le lien entre poésie et musique dans ces deux œuvres, le statut que recouvre le texte et celui de la musique ?

Sereine Berlottier
 : Cette résidence, menée dans le cadre des résidences de la région Ile-de-France, s’intitulait « journal du poème, poème du journal », et visait pour moi à interroger les croisements possibles entre ces formes, dans mon travail et chez d’autres. J’avais un projet de texte (devenu Au bord, publié chez Lanskine), mais je voulais accompagner ma recherche d’une forme de journal, et j’ai assez vite pensé que je ne voulais pas d’un « texte », d’une « inscription », et qu’une forme sonore serait plus accueillante, plus ouverte, dans une relative indépendance par rapport au texte qui, en parallèle, s’élaborait.



Laure Gauthier : Pouvez-vous nous expliquer cette collaboration avec J. Y. Bernhard et ses modalités dans le temps ?

Sereine Berlottier
 : Il y a d’abord une forme d’écoute, d’attention au travail de l’autre, qui précède la recherche d’une forme, et peut-être la rend possible. Pour le journal sonore, j’enregistrais des sons (dans la rue, les lieux publics) des lectures, des voix, et j’envoyais ces sons à Jean-Yves Bernhard qui en réutilisait certains dans une forme sonore qu’il avait toute liberté d’inventer, en respectant malgré tout quelques règles. Le travail sonore se donnait pour contrainte d’être construit uniquement à partir de mes enregistrements, auxquels venaient se mêler des compositions au saxophone et/ou à la guitare. Chaque épisode durait trois minutes, à raison d’un épisode par mois. Il y avait bien sûr, en préalable à la diffusion, des échanges, des décisions, des modifications, et la mise en ligne, sur Remue.net, lorsque l’épisode avait trouvé une forme nous satisfaisant.

Pour la performance donnée en clôture de résidence, il s’agissait de donner à entendre des fragments du texte en cours, avec un dispositif électro-accoustique, animé par Jean-Yves Bernhard, et, au saxophone, Philippe Caillot, avec qui nous avons travaillé une forme d’« improvisation préparée », favorisée en amont par des répétitions, une familiarité dans l’écoute réciproque, le partage du texte, de ses enjeux. J’ai souvent eu le sentiment que ces répétitions me forçaient à des choix, précisaient les équilibres du texte en cours, et qu’elles étaient, à ce titre, un moment à part entière du travail du texte.



Laure Gauthier : Comment concevez-vous la performance en général et votre expérience de la performance avec ce compositeur en particulier ?

Sereine Berlottier
 : Je n’ai pas de conception « en général » de la performance, ou de ce que je pourrais avoir à proposer dans ce domaine. C’est un espace d’expérimentation, qui m’intéresse comme tel, une forme de laboratoire. Si j’aime lire des textes en cours d’écriture, c’est peut-être dans l’espoir d’apprendre quelque chose sur ce que je cherche, et sur la manière d’y parvenir. Bien sûr, la mise en jeu de soi, le fait de tenter de porter sa propre voix, ce que cela comporte de risque, est une violence, une violence (à soi) faite « proposition ». Est-ce que « ça tient ? », c’est peut-être la question que je pose à la performance, pour reprendre une expression chère à Antoine Emaz. Quand la performance inclut un dispositif sonore, je recherche une forme de dialogue respectueuse du texte, qui ne soit pas illustrative. C’est aussi ce que nous tentons, autrement, dans le vidéo-poème réalisé avec des extraits du livre Au bord.



Laure Gauthier : Récemment, vous avez travaillé avec ce même compositeur à une œuvre d’une vingtaine de minutes jouée en introduction au « Requiem » de Mozart par l’orchestre polyphonique de Choisy-le-Roi. Le travail de collaboration entre compositeur et poète change-t-il alors ?

Sereine Berlottier
 : Lorsque Jean-Yves Bernhard a reçu la commande de cette œuvre, et m’a proposé de travailler avec lui pour le texte de cette composition, j’étais un peu hésitante. D’autant qu’il y avait à penser ce projet en écho au Requiem de Mozart, ce qui me semblait un peu « écrasant ». À cause du Requiem, j’ai ensuite pensé à une série de poèmes que j’avais écrits dans les semaines qui ont suivi les attentats du 13 novembre 2015. Je n’avais pas cherché à publier ces textes, ni à les prolonger, mais trois ans plus tard j’étais prête à les partager, et je savais que nous pouvions nous appuyer sur les collaborations précédentes. Il a donc lu ces textes, qui ont fait écho fortement à sa propre expérience, car il était présent à Nice, sur les lieux de l’attentat du 14 juillet 2016, et nous avons commencé le travail.

Le texte a été le départ de la composition, du point de la sémantique (sa structure en quatre mouvements), et du point de vue musical. À partir de l’enregistrement de ma lecture du texte, Jean-Yves Bernhard a analysé ma prosodie, et utilisé ces relevés pour construire la grammaire de base du langage musical qu’il a développé, tout au long des quatre mouvements. Cette méthodologie, c’est lui qui l’a inventée, dans une imbrication très fine du texte et de la construction sonore, et je ne suis pas intervenue directement dans ces choix. Bien sûr, nous avons échangé, à chaque étape du processus.



Laure Gauthier : Le texte qui accompagne cette œuvre, « un silence sans durée », a-t-il beaucoup évolué en fonction du dialogue avec le compositeur ? Est-ce un dialogue au sens où le poète peut aussi être force de proposition ou le poète doit plutôt s’orienter sur les propositions du compositeur ?

Sereine Berlottier
 : Dans cette composition, le texte est entendu de deux manières : par la voix off (ma voix enregistrée), sortant d’un totem sonore formé de plusieurs hauts parleurs placés derrière le chef (pour un souci de compréhension, et pour « incarner » symboliquement les absents) ainsi que par le chœur. Les deux sont entendus soit alternativement, soit ensemble (souvent dans un rapport contrapuntique). Le texte chanté a été quelque fois réécrit par le compositeur afin de s’adapter à la composition polyrythmique du chœur (itération de syllabes, décalages/tuilages de phrases), et nous étions d’accord là-dessus. J’ai repris certains poèmes, mais les modifications n’étaient pas liées à la composition musicale. Il s’agissait avant tout de pouvoir donner à lire aux choristes l’ensemble des poèmes, plus nombreux que ceux qu’ils auraient à chanter, pour leur permettre d’entendre autrement les fragments qui avaient été prélevés, et parfois modifiés. Tous ces choix se sont noués en dialogue.




DOCUMENTS

1. Un silence sans durée, extrait de la partition. (Image)




2. Un silence sans durée, Oratorio pour Orchestre, Choeur et dispositif électroacoustique, Composition Jean-Yves Bernhard, livret de Sereine Berlottier. Commande de l’ADIAM94 et du Choeur Polyphonique de Choisy le Roi. Avec le chœur Polyphique de Choisy-le-Roi. Direction : Laurent Boer. Violon solo : Jean-Claude Tartour.

Extrait vidéo :




Extraits audio sur le site de Jean-Yves Bernhard




3. Sereine Berlottier, Un silence sans durée, poèmes, extraits.

(1)

un silence
un profond
sans
durée
silence

derrière la porte
au fond

un doigt

pulvé
risa
tion
de

tails

de ne
pas
regarder
exactement
où tu
vas

vers le
bas
si


(2)

en bas reflets mouillés
dans cette
odeur
à l’heure où
plus de bavardages
de métaphores
les hommes
les femmes
de la police scientifique
se sont
approchés des corps
on dit des corps
des corps
écartés de leur nom
fouillés par la preuve
la pensée
de la preuve
de la pensée
la compassion
dans le visage
ce qu’il reste
mêlé à
ce qu’il reste
en bas
dans la nuit tombe
sous les
combinaisons
blanches
chaussons
vers une heure
du matin
tu ne vois rien
tu ne veux rien voir
ni les visages dans la lumière précédente
les noms et
l’impossible liste
leur âge ni
la nuit
le nom caché dans le corps
dans la salive
les larmes
le nom caché des cheveux
(ils poussent dans le noir)
(ils poussent dans la lumière)
rien
silence
après
tant de bruit
silence
après


4. Quelques liens :

- Le site de Sereine Berlottier

- Le site de Jean-Yves Bernhard

- Sereine Berlottier & Jean-Yves Bernhard Journal sonore, résidence Ile-de-France, Remue.net

- Vidéo-poème, « Au bord », Texte : Sereine Berlottier, Saxophone Jean-Yves Bernhard, Photographies, image, réalisation : Sébastien Rongier :


- Lecture-concert, 7 mars 2015 (captation vidéo). Avec Philippe Caillot et Jean-Yves Bernhard.

21 février 2020
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