Sarah Kéryna | Le reste c’est la suite


"Le reste c’est la suite sonde notre présent pour remonter vers le ou les moments de rupture d’une séquence -franchissements, seuils, points de bascule - comme on le fait à la suite d’une expérience traumatique. Annotations du quotidien, dates, archives, récits de rêves, étymologies, citations, souvenirs d’enfance, scénarios imaginaires, bribes d’intrigues policières, de chansons, de carnets, dialoguent avec un flux de films, de séries télé, de dépêches en continu, d’images d’actualité, à l’intérieur d’une trame qui recompose une mémoire collective et intime de la « catastrophe contemporaine » et sa représentation, traversée par des menaces inédites et la défaite du politique. Avec, pour fils rouges, l’avènement de ce que l’on nomme aujourd’hui « l’urgence climatique », la sidération des attentats survenus en France en 2015-2016, et, en ligne de mire, d’une révolution massacrée à l’explosion de la violence « dans un pays en paix », la Syrie, comme
un miroir tendu." (présentation de l’éditeur)

Le reste c’est la suite de Sarah Kéryna est publié aux éditions Les presses du réel (coll. Pli).


Un extrait :


Vortex

Allongée sur la moquette,
les yeux fermés
je vois
des choses éparses

sans rapport.

Le bloc de soupe orange glacée que ma mère sortait du
frigo, qui devenait liquide quand elle le réchauffait.

Les coulisses du théâtre municipal, avant le spectacle de
fin d’année avec la chorale.

Le feutre plume rose marbré,
des carnets.
Leur odeur, leur texture.

Les jours de liberté où je n’allais pas à l’école et
restais seule à la maison.

Pourquoi l’enfance a-t-elle duré si longtemps ?

Cette histoire qui s’écrit avec la Syrie, qui semble sans
issue, c’est aussi une histoire qui entraîne le monde
entier vers le fond.

Ne pas comprendre le sens d’une vie trop brève,
et ne pas comprendre les sens d’une vie trop longue.
Ne pas comprendre le sens d’une vie solitaire
et ne pas comprendre le sens d’une vie en famille.

Descendre les poubelles avant le début du feuilleton.
Faire des listes.
Expliquer aux enfants qu’un poème peut être une liste.
Être toujours du côté des enfants.
Racheter la cafetière brûlée.

Alep-Alep-Alep-Alep.

Le planning serré des sorties cochées sur le programme.

Vivre dans la ville pauvre où être pauvre
est encore possible.

Inaptitude à l’emploi salarié.

Un numéro d’allocataire qui emprisonne.

Se dire que la vieillesse sera terrible.

Hier, j’ai fait du pain.

J’ai rêvé que l’on déterrait un squelette
et cela résolvait
une affaire de meurtre
jamais élucidée.

– Nous étions euphoriques.

8 mars 2021
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