spectre en Ville / Sur l’île

Deux livres du poète chinois Gu Cheng (1956-1993)


Né en 1957 àBeijing, Gu Cheng, dont le père est également poète et la mère écrivaine et critique (de cinéma), doit quitter sa ville natale en 1969, année où ses parents, Révolution culturelle oblige, sont déplacés sur les grèves d’une province pauvre et isolée du Shandong, où ils deviennent porchers. C’est là, non scolarisé, au contact permanent de la nature, qu’il s’initie àla poésie, lisant le seul livre que les équipes de propagande, qui ont saisi la bibliothèque familiale, ont épargné : une traduction des Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre.

« Â Un soir, alors que les membres de l’équipe de propagande ouvrière venue saisir nos livres repartent en tirant derrière eux de gros sacs de jute, je m’assois seul devant les étagères vides, sans savoir àquoi je pense. La lumière s’affaiblit de plus en plus quand, déplaçant ma main, je sens soudain, sous de vieux journaux, quelque chose. J’allume la lampe : c’est un ouvrage de vulgarisation scientifique très célèbre : Souvenirs entomologiques de Fabre.  »

Juste avant de partir, il écrit un poème :

« Â En plein rêve,
Mon rêve est détruit ;
Le rêve pardonne toujours la destruction,
Mais la destruction ne laisse jamais rien passer au rêve.  »

Il ajoute que « Â parfois, le poème est plus clairvoyant que son auteur  », ouvrant déjàla voie àce qui caractérisera bientôt sa poésie : des vers vifs et succincts qui s’avèrent àla fois évidents et porteurs d’énigmes – y compris pour lui-même – àtravers lesquels il peut affiner sa pensée en s’offrant un incroyable champ de réflexion.

Dans la rude campagne du Shandong, il se lance, avec son père, dans de grandes joutes poétiques autour de la soue et ils terminent leurs exercices en jetant leurs textes dans le fourneau d’argile où cuit la nourriture destinée aux repas des porcs.

« Â Mon père dit : les flammes seront les seules lectrices de nos poèmes.
Avec du charbon, j’écris cette phrase sur la plaque du fourneau, puis l’efface doucement des doigts.  »

L’adolescent Gu Cheng trace sa route poétique en développant une ligne personnelle où l’émotion doit rester àsa place tout en circulant entre réalité, réflexion et onirisme. Il est persuadé que la poésie est le chemin idéal pour parvenir àune meilleure connaissance de soi.
Quand il revient àBeijing, après cinq ans d’absence, il a déjàbeaucoup écrit. Il reprend l’école et la quitte bientôt pour s’essayer àdivers métiers, avant que ne surviennent, le 5 avril 1976, les manifestations place Tian’anmen, en mémoire de Zou Enlai, décédé trois mois plus tôt, et toujours sans sépulture.

« Â Au milieu des cris de joie, mon désir ardent de sacrifice atteint son apogée : j’applaudis, je crie, je veux couper les tuyaux des pompes àincendie, je veux, avec le peuple, mettre àfeu ces instants les plus obscurs...
Les hauts-parleurs retentissent. Je suis jeté àterre par une troupe de robustes soldats, et en heurtant le sol dur je réalise soudain le sens de toute ma vie...  »

Dès lors, la poésie sera sa boussole. Il expérimente, lit beaucoup, tant les contemporains que les anciens, s’adonne aux formes brèves, propose ses inédits àquelques revues et reçoit rapidement des réponses positives. Sa voix commence àporter. On y décèle une écriture originale, sans influence encombrante. Il pose des questions essentielles et laisse la possibilité àchacun d’y adapter sa propre grille de lecture. Sa poésie est dite "floue", tout comme celle de poètes qui lui sont proches et qui se retrouvent àses côtés au sommaire de la revue Aujourd’hui, parce qu’entourée d’une ombre, d’une brume qu’il faut dissiper pour pouvoir bien la percevoir.

« Â Ce mot "flou" peut s’écrire en chinois de deux manières : l’une contient l’élément pictographique de la Lune, l’autre celui de l’œil. Le premier implique que la Lune est nébuleuse, le second que ta vue est trouble. Bref, on ne nous comprenait pas clairement.  »

Dès le début des années 1980, Gu Cheng est publié, lu et reconnu. On se déplace en nombre pour venir l’écouter. Son Å“uvre se densifie et s’ouvre àla prose. Il est traduit dans plusieurs pays, y compris en France où il apparaît dans des anthologies et des dossiers de revues consacrés àla poésie chinoise. Il est également invité àl’étranger. En 1982, il rencontre Xie Ye, poète shangaïenne, qui deviendra sa femme. Après un premier séjour en Allemagne, tous deux décident de quitter la Chine pour s’installer, en 1987, en Nouvelle-Zélande où ils achètent une maison aux murs délabrés et au sol instable sur l’île de Waiheke. D’abord lecteur de chinois et enseignant àl’université d’Auckland, il démissionne pour se consacrer àl’élevage des poules et àla culture de la terre.

« Â Quand je casse des cailloux en Nouvelle-Zélande, je me sens un peu plus proche de la Chine que lorsque j’étais en Chine.  »

Il cherche àvivre au plus près de la nature, às’en nourrir, àla respirer amplement, àl’écrire, ày trouver une harmonie et un équilibre certes précaire mais vivifiant. C’est ce qui ressort du très captivant récit intitulé Rêve dans le poulailler rouge, qu’il écrit sur place, comme un journal, et que l’on retrouve, àcôté d’autres textes autobiographiques, dans le livre Sur l’île. Cet ouvrage permet de mieux connaître l’homme et le poète Gu Cheng. On y lit également la traduction d’un grand entretien qu’il avait accordé àune radio an Allemagne, où il passa plusieurs mois en 1992.

L’autre volume publié par les éditions Les Hauts-fonds, àqui l’on doit de pouvoir enfin lire ce poète en France, grâce àla traduction de Yann Varc’h Thorel et de Liu Yun, est un ensemble de poèmes écrits àpartir de 1991. Gu Cheng remet de l’ordre dans ses rêves. Et l’on touche, par làmême, àl’un des éléments clés de sa création : le rêve. Ainsi dans spectre en Ville, c’est lui, lors de son séjour en Allemagne, spectre ou âme errante, qui revient en rêve àBeijing. Il s’y rend une semaine entière, circule dans la ville qui bouge et s’anime jour après jour, donnant àvoir des scènes qu’il cisèle àsa façon. Il en va de même dans la série de poèmes titrée Ville où chaque lieu de la cité lui suggère un poème qui surprend et interroge.

« Â l’assassinat est une fleur de lotus
ayant assassiné on la tient àla main
la main on ne peut la changer  »

écrit-il ainsi dans Xinjiekou, nom d’un « Â quartier du centre de Beijing où eut lieu la répression sanglante après évacuation de la place Tien’anmen, au matin du 4 juin 1989  », notent les traducteurs en bas de la page où figure ce poème écrit en 1992.

« Â Je rentre souvent àBeijing dans mes rêves. Mais làoù je suis ramené, naturellement, ce n’est pas le Beijing d’aujourd’hui.  »

Bien d’autres découvertes sont proposées au fil de ces deux livres nécessaires - et superbement édités - pour saisir la portée de l’Å“uvre de Gu Cheng. On y trouve, outre les poèmes, les récits et l’entretien, une préface très éclairante des traducteurs ainsi que des repères bibliographiques très précis. Qui se terminent avec la mort tragique du poète et de sa femme, sur l’île de Waiheke. Le 8 octobre 1993, Xie Ye est découverte mortellement blessée (elle décédera àl’hôpital) et Gu Cheng pendu àun arbre, près de leur maison.

« Â mes désirs pour cause de Longue Marche àpas chassés
sont tout désorientés.  »


Gu Cheng : spectre en Ville suivi de Ville, 124 pages et Sur l’île, 168 pages, traduits du chinois par Yann Varc’h Thorel et Liu Yun, illustrations et couvertures de Catherine Denis, éditions Les Hauts-fonds.

Jacques Josse

19 août 2021
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