au bas du cruel

« Cría cuervos y te sacarán los ojos » – « élève des corbeaux et ils te crèveront les yeux ». Proverbe espagnol. (Merci Eric Pessan)

‎ »Deviens corbeau et tu n’auras plus d’élèves » Règle de vie.


- Coâ-côa… ! Et on va bientôt comme au bas du cruel, sous le cercle, très en bas, encastré dans la chair même, des entrailles qui bavent le chien hargneux, mordant la seule place libre dans cette cuve de fonte, comprenez-vous seulement la raison de tels réceptacles où pourrit la beauté bestiale et l’animalité de l’homme – et ceux qui vivent là, les artistes, vont au-devant de l’obscénité, choisissant entre toutes ces beautés la plus à même de satisfaire leur goût de l’abjection – je suis passé par là, passé par des épreuves que vous ne connaîtrez jamais, et je me suis libéré de cette mort noire qui empuantit les arts. Les arts puent, voyez-vous, car des corps y pourrissent depuis des millions d’années, depuis qu’un ongle charbonneux a tracé le premier bison au lieu d’en rester à l’amour et à l’effroi. Mais je vais aujourd’hui au bas du cruel, porté par le ciel au-devant du pire qui se refuse partout où on peut le rencontrer, l’homme, le hurlement dont on ne revient pas. La laideur, le tremblement, voilà ce que j’ai à offrir, un jour béni que je n’ai plus à partager. CÔA !

- Salut, corbeau, esto memor, remember ! Toi qui parles de laideur, mon frère américain, tu me comprends ! Ces nuits passées à chercher un gîte, ces nuits de tempête où tu voyais les villageois se blottir au coin du feu, le paysan violent, l’aubergiste craintif, le voyageur harassé, serrés en silence au fond de la tempête tandis que tu veillais entre les poutres de ce pont où tu m’as vu passer. J’avais perdu mon chemin, ton cri me guidait. J’y reconnaissais une similitude avec ma façon d’écrire, de vouloir me faire aimer : l’instabilité, l’éructation, le brillant, le trivial poussé jusqu’à l’usure, la maladresse fissurée par le promesse du meilleur, l’application de l’écolier, le mépris du génie qui vomit l’application puis le retour au rond de cuir, à la poussière, aux lourdeurs sans que la voix ne parvienne jamais à se poser, sans qu’elle trouve un timbre sinon celui du refus d’exister, voilà ce que j’entendais dans ton cri, mon ami l’emplumé, des bouts d’histoires, des chansons avortées, au museau en fil de fer tordu, et surtout ce relâchement du beau qui n’avait d’autre sens que de m’indiquer le chemin qui menait loin de la compagnie des hommes dans laquelle tu n’étais admis qu’aux enterrements.

Il y a tout ça dans ce que j’écris. Le raté porté plus haut que tout, le raté brun merde et gris souris, la femme chauve de Baudelaire, la voyageuse au boa noir qui se penche à la fenêtre du train, que tout le monde remarque et que personne n’épouse.

À toi ! Corbeau, esto memor, remember, et mon salut à Dos Passos, saint patron des amateurs !

(Tippi Herden’s crow, Golden Globe interview, "Manifeste du corbeau", 1963)

Philippe Rahmy - 21 mars 2011