Antoine Choplin | Une lettre de Volodarka

UNE LETTRE DE VOLODARKA
[Ukraine, environs de Tchernobyl, septembre 2009]




Depuis Kiev, la route est un bras frondeur tendu vers le nord.
Une saignée grise et rectiligne dans la forêt mixte, bouleaux et résineux.
Dans l’autobus qui la parcourt, nous sommes trois, assis à distance les uns des autres. Il me semble que nos regards, dans leur façon de vaquer vers l’extérieur, partagent la même inconsistance. Je devine leur lassitude de travailleurs rentrant chez eux, sacoche ou cabas posés sur les genoux. Mon sac à moi, volumineux, encombre le couloir central et me désigne comme étranger.
Le jour décline.

Je repense à ce que nous nous sommes dit plusieurs fois, jusqu’à la veille de mon départ. Aller là-bas, ce sera cheminer à ta rencontre, se rapprocher de toi encore un peu mieux.
De ces propos de matins ensoleillés, faciles, la tasse de café à la main.
Parce que de toi, ici, je ne distingue rien.
Je suis seul au monde.
Égaré, avec la contenance dérisoire d’un voyageur de commerce.





Volodarka, trois cents âmes.
Voilà mon lieu de vie pour ces jours.

Aux premières heures du premier matin, j’en arpente les routes en mauvais goudron.
Par delà le silence et les espaces vides, je me mets en quête de ce qui palpite. Je détaille, une à une, les maisonnettes isolées. D’un timide hochement de tête, je salue au passage les femmes assises sur les bancs, bavardant parfois à deux ou trois. Je remarque celles, pliées en deux dans les champs et ramassant les patates. En plusieurs endroits, je croise aussi le regard sans expression des hommes, les mains posées sur un manche de pelle, ou occupés à charger des courges dans les carrioles à pneus.
Devant l’école, deux troupeaux de vaches se rejoignent avant de s’éloigner en direction d’anciens kolkhozes.
C’est une belle journée d’automne.

De retour à la fermette aux briques orange.
Il y a ce semblant de palissade en bois et le jardin minuscule. Ma chambre donne de ce côté. À l’intérieur : un lit en ferraille, des murs sales aux papiers peints dépareillés couverts de photos de femmes, portraits découpés dans les magazines de mode.
Contre la fenêtre, une petite table d’écriture un peu comme celle que nous avons chez nous.

Pour l’eau, il faut aller au puits, derrière la maison.

Dans mon cahier, je noircis une page ou deux.
Je souris à ce simulacre d’écriture, au lyrisme ridicule qui me semble en constituer le socle depuis ce petit bureau du bout du monde.
Je ne suis pas un écrivain du voyage. Mais bon, je t’ai promis de faire de mon mieux.





La forêt contaminée est à moins de quinze kilomètres.
Les villages qui s’y dissimulent ont été évacués depuis longtemps et ne sont plus que ruines, Bober, Chevtchenko, Rudnia Osochnia.
Une route s’engouffre jusque-là, étroite et cernée de près par les arbres.
Alentour, les sols ont belle allure, sablonneux et moussus.
Les bois ont cette densité parfaite, suggérant au promeneur toutes sortes d’itinéraires dans la lumière douce.
Avec en plus, ce ciel bleu.

Ici, dans ce paysage impeccable, voilà que je marche en bottes, masque au visage et dosimètre en main.
Une cartographie scientifique en a décidé ainsi.
Le chant stridulant du dosimètre le confirme.
Souffle ici une infatigable brise de radioactivité.
Pas de panneau pour le rappeler, pas d’interdiction d’aucune sorte. Nous sommes ici à l’extérieur de la zone interdite qui, pour sa silhouette, a préféré emprunter à la géométrie du cercle, bien trop parfaite pour être sensée.
Ici, dans les environs de Rudnia Osochnia, rien n’empêche de planter sa tente ou de ramasser des champignons.

Je quitte le goudron, progresse parmi les hautes herbes, m’approche des maisons aux toits effondrés et que dévorent les mauvais végétaux. Je regarde au travers des vitres brisées, explore les intérieurs dévastés.
Dans le chuintement continu de ma respiration, j’interroge mes motifs.
Ce que je fais là. Pourquoi je bats cette campagne.
En vérité, j’avance ici comme à tâtons, sans la moindre acuité. Mon semblant de lucidité n’est qu’une farce, une histoire que je me raconte. J’en distingue au loin la supercherie.
Tout au plus, je trottine dans l’intrépidité de l’enfance, avec même, pourquoi pas, par instants, un étrange et sournois plaisir à me trouver là, à aviser un nouvel objectif, à le dépasser.
Des motifs d’écrivain ?
À ce moment, la littérature semble de peu de poids.
La seule pesanteur peut-être, ce serait cette confiance que tu accordes à ma plume, à te ramener quelque chose de ces terres qui furent les tiennes.
Mais comment faire ?

Comment faire avec le fond des forêts contre lequel il me semble que plusieurs fois, je me suis brisé ?
Franchissant les lisières, hasardant quelques pas, une vingtaine pas plus, parmi la rousseur des troncs, j’ai éprouvé chaque fois ce mur indépassable, dressé sous les ordres insistants du dosimètre et j’ai battu en retraite, la sueur au front. Renoncé au sol tendre, retourné à la lumière, au pas de course.

Comment faire aussi avec cette solitude d’ici ? Comment témoigner de ce vertige qui t’attrape la poitrine ?
Quand je pense à la belle solitude du montagnard, choisie, gagnée avec lenteur aux flancs des pentes rudes.
Quand celle-ci te dégringole sur la nuque, brutale et stupéfiante. Après tout, n’y a-t-il pas ici des routes et des maisons, fussent-elles en ruines ? N’a t-on pas ici, dansé, chanté, préparé la soupe ? N’a t-on pas circulé le long de ce ruban de goudron ?
Ces lieux ont vécu.
Ils se taisent horriblement.

Cette viduité me tord le ventre.
Cette solitude immense n’est pas seulement la mienne. C’est celle de mon espèce, humaine.

Tu vois ces bredouillements.
Ils valent encore moins que l’effrayant croassement des corbeaux volant à la cime des arbres.
C’est peut-être à eux qu’il faudrait confier le récit.
Voilà peut-être une idée. Un monologue de corbeau pour raconter les forêts sales et désertes de Tchernobyl.





Je me souviens que le jour où je suis parti vers Tchernobyl, j’ai regardé longuement les jambes dénudées d’une femme, immobile sous un abri d’autobus, quelque part dans les faubourgs d’Ivankiv. Je me suis dit qu’entre le galbe parfait de ses formes et le monstre purulent vers lequel je me rendais, s’insérait le spectre entier de ce que nous étions capables d’irradier, du meilleur au pire.

Cette fois encore, des rubans de goudron couchés parmi les forêts et les landes. Des check-points posés au milieu de rien, et après une demi-heure de route, les vastes portiques marquant l’entrée de la ville de Tchernobyl.
Je voyage à bord d’une petite voiture fatiguée conduite par le souriant Sergueï. Il ne porte jamais de masque, même au cœur des zones les plus contaminées. Je me questionne sur son espérance de vie.
Nous roulons doucement dans la ville et Sergueï me désigne ici et là, divers monuments ou curiosités. Parfois, il s’arrête, m’invitant à descendre pour mieux observer.

Un tourisme insensé. Écœurant. Seules, les inflexions souvenues de ta voix et l’illusion de tes deux paumes posées sur mes râbles comme des encouragements continuent à me pousser vers l’avant.

Je m’étonne de toutes ces traces de vie, ici.
Des véhicules, un bar, des hommes au travail aux allures paisibles. Des bâtiments qui semblent habités.

Je découvre la stèle dont tu m’as parlé. La sculpture monumentale dressée devant la caserne des pompiers.
Je la photographie plusieurs fois en pensant à ton père.

La centrale est à une quinzaine de kilomètres, mais en certains endroits de la ville, on l’aperçoit déjà nettement, posée sur l’horizon parmi le gris des pylônes.
Nous continuons dans cette direction.
La route longe de larges bras de fleuve bordés d’épaves échouées.
Puis elle se glisse à travers la « forêt rouge » dont on raconte que certaines nuits, on peut en deviner l’éclat orangé. En y pénétrant de cinq pas, tu peux sentir la radioactivité te pincer la langue.

Voilà le mécano géant, les six réacteurs.
Dans les bassins de refroidissement, des poissons-chats de près de deux mètres et ce n’est pas un marseillais qui te le dit.

Le sarcophage.
Tu verrais ça.
Des tôles dont on ne voudrait pas pour couvrir une cabane de jardin.
Je songe à un ivrogne qui tiendrait l’humanité en joue.

Deux kilomètres plus loin, juste avant l’entrée dans Pripiat, Sergueï s’est arrêté sur le Pont de la Mort.
Il m’a semblé entendre les cris joyeux des enfants venus ici voir brûler le monstre, comme ils l’auraient fait d’un bonhomme carnaval.
Aucun n’a survécu au spectacle et toi, par miracle, tu n’étais pas parmi eux.
J’aimerais que tu te souviennes pourquoi tu n’étais pas là. Ce qui t’a retenue. La bricole, si c’en était une, qui t’a sauvée.

Pripiat.
Un nom qui sent la cendre.
Venir là, c’est voir la centrale depuis l’autre côté, sous les vents dominants de cette nuit d’avril 1986.
C’est aussi retourner quelque chose de soi-même, un morceau de ventre, un schéma de pensée.

Pripiat, quarante-cinq mille habitants évacués en quelques heures et voilà que j’y suis seul ou presque.
Les rues sont vides, prises par les mauvais végétaux.
Les immeubles aux fenêtres brisées tiennent encore debout et surgissent derrière les rangées d’arbres.
Il y a le bruit léger du vent dans les frondaisons.

Mais surtout, ce silence invraisemblable.


Je marche dans la ville.
Tente de réguler mon souffle dans le masque.
Dans les pas de Sergueï, je pénètre dans certains bâtiments, grimpe au sommet d’un immeuble. Contemple la ville morte couchée dans la verdure.
La poisse de l’air me tient en respect.

Les lieux défilent, comme les termes d’une argumentation sans failles.
Je me faufile dans le théâtre, enjambe les fragments épars de décor, les trompe-l’œil.
Je longe le bassin asséché de la piscine, ses sols obliques jonchés de gravats, ses plongeoirs.
Il y a le centre de musique et le piano à queue, toujours en place sur la scène de l’auditorium.
Il y a aussi la pendule arrêtée de l’école et les masques à gaz entassés par centaines dans les salles de classe.
Ton école à toi, si j’en crois tes indications, se trouvait de l’autre côté de la ville.
De même, tu n’as pas pu fréquenter cette garderie d’enfants dans laquelle je fais quelques pas, dévisageant les peluches borgnes ou manchotes, tripailles de mousse à l’air.


Même si tu me l’avais demandé, je n’aurais pas pu m’approcher plus près de tes traces.
Même si tu m’en avais indiqué l’adresse exacte, jamais je n’aurais réussi à pousser la porte de ton appartement de cette époque, pousser la porte d’une chambre de chez vous, respirer cette odeur là.
Le spectacle de cette désolation pourrait sans doute s’accorder avec le souvenir de ton père et de ta mère disparus. De cette tragédie-là.
Mais j’aurais trop peur qu’elle réfutât ma certitude de te savoir véritablement vivante, toi, à cet instant même quelque part dans l’enceinte de notre ferme de la colline.

Je veux partir d’ici.
Je n’ai plus rien à y faire. Rien à y écrire non plus.
L’objet est trop massif. Le trou trop noir.
À moins peut-être, mais ça n’est pas le temps d’y penser, de réussir à saisir le sombre écheveau par un bout.
Un bout minuscule.
Poser là-dedans une histoire à trois sous.
Me glisser dans la foulée d’un homme de peu. Inspecter cela à travers son regard à lui, de faible amplitude mais doté de toutes les perméabilités.
Comme il m’est parfois arrivé de le faire pour d’autres histoires.

Je pense à ces forains, par exemple.
Ceux qui ont levé cette roue, installé ces autos tamponneuses.
Ces petits artisans de la joie ; mais aussi, désormais, malgré eux, bâtisseurs de ce rictus du diable.





Deux jours plus tard.
Je me suis décidé pour cette marche solitaire au départ de Marianovka, jusqu’au pont qui marque la limite de la zone interdite. Une douzaine de kilomètres à l’itinéraire évident le long d’une route rectiligne et dépourvue de pente.

Je traverse un village, puis un autre, longe d’anciens kolkhozes.
Après les dernières maisons, la forêt se resserre autour de la route. J’entends les claquements des pics et le bruissement d’ailes des gros oiseaux. Au lointain, une fois ou deux, il y les aboiements d’un chien.

Les solitudes éprouvantes des derniers jours trouvent en celle de cet après-midi un écho apaisé.
Cette solitude-là me prend au revers des yeux et me précipite dans la gourmandise du monde. J’ai parfois cette sensation en arpentant la plaine près de chez nous, aux matins lumineux d’hiver.
Mon regard se glisse dans les trouées, se perd au lointain, grimpe aux écorces de bouleaux, vaque aux étendues de mousse ou au feuillage des saules. J’épie le ciel aussi, ses gris mafflus, les variations de son éclat.

Cette route conduit à Tchernobyl.
Cette fois, l’emprunt de l’azimut ne me cause aucun trouble.
Je respire à pleins poumons, mon œil a l’appétit confiant des nouveaux-nés.
Tchernobyl appartient à notre monde.
Ce n’est pas un monstre de fable ou une malédiction de sorcier. L’objet est sans contour mais posé là, au milieu de nous. Il réclame une approche timide, débarbouillée des premiers effrois et des certitudes scientifiques. Une pensée longue et patiente.
À l’instar, certainement, de ce travail d’écriture que tu attends de moi.

De tout cela, cette marche d’aujourd’hui est peut-être une juste allégorie.

Je pense à toi, et aussi à tout ce qui compte pour de bon.
Je caresse d’un songe épars mon socle d’homme debout et libre.

La route luit dans la lumière des fins de journée et au loin, je devine le pont.
Toujours en chemin vers le nord-est assassin, voilà que me monte au ventre quelque chose comme la boursouflure d’un sourire.
Un sourire à l’insu de ma conscience et de nos pauvres savoirs, un sourire contre les enfants brûlés de Pripiat, contre les monologues de « La supplication », contre le rougissement des forêts, contre la menace sans cesse à l’œuvre, contre ton père et ta mère en allés, contre ta peine qui ne finira pas.
Au fond de moi, quelque chose hurle que nous sommes en vie et je ne peux m’empêcher d’être heureux.

Le pont est fermé par un enchevêtrement de ferrailles rouillées.
De l’autre côté, la route continue dans la zone, toujours impeccablement droite.
Je reste un bon moment au beau milieu du pont, saisi par les paysages. Juste dessous, la rivière semble immobile. Le regard porte loin.
Ce serait bon de te serrer dans mes bras ici, à l’exacte jonction de ces deux mondes qui n’en font qu’un.
Je crois qu’il me tarde de te retrouver et de te dire combien je t’aime.


Antoine Choplin

Texte achevé en octobre 2009, à la suite d’une résidence d’auteur à Volodarka, Ukraine, à l’invitation de Tchernobserv, Pascal Rueff. En savoir plus sur Pascal Rueff et ce projet ici : http://www.tchernobyl.fr


Antoine Choplin est auteur de nombreux récits et romans à La Fosse aux Ours, à La Dragonne, aux éditions du Rouergue. Voir sa bibliographie complète et cette présentation personnelle sur le site de l’ARALD.

À lire sur remue.net : cette recension par Jacques Josse de son livre "Cairns", paru aux éditions de La Dragonne.

18 octobre 2011
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