Beau temps sur le poème

Beau temps sur le poème, oui, en ce début de printemps, grâce au numéro 984 d’Europe, consacré en partie à Georg Trakl, grâce aussi à la parution, chez Cécile Defaut, d’un gros livre sur Derrida et la question de l’art, qui médite, entre autres, sur les rapports de Derrida avec la poésie, sur sa lecture ininterrompue de Celan, sur celle d’Artaud, et qui donne, à propos de ces sujets et de bien d’autres, une approche souvent très éclairante de ce que pourrait être une Déconstruction de l’esthétique...

1.

C’est sous la direction d’Adnen Jdey, professeur à l’Université de Tunis, que s’est élaboré ce travail qui propose, sur quelque cinq cent pages, plus d’une vingtaine de contributions centrées sur trois grands thèmes : « Politique de la littérature », « L’Économimésis, Autrement » et « Histoires spectrales de l’art ». L’ouvrage se termine par un « témoignage » de Michel Deguy et par la reproduction d’un entretien de Christopher Norris avec Jacques Derrida sur le thème « Architecture et Déconstruction ».
On se doute bien qu’un livre de cette taille décourage toute tentative de survol hâtif... C’est pourquoi je me suis dirigé vers ce qui d’emblée me parlait, et donc, d’abord, vers les rapports de Derrida au poème et, de façon privilégiée, vers sa lecture de Paul Celan.
Une idée-force unit toutes les contributions que j’ai lues, et c’est celle que, dès l’entrée du livre, expose Jean-Luc Nancy [1]. A vrai dire, elle n’est pas centrée sur le seul domaine proprement poétique ; elle concerne plus généralement la question de l’art, et c’est la suivante : pour Derrida, aucun arraisonnement par le discours ou par le concept n’est susceptible de rendre compte de la part irréductiblement singulière que crypte et offre en même temps, et comme d’un même geste, toute œuvre d’art. C’est pourquoi Jean-Luc Nancy peut parler de son « autarcie entière » et de son « indépendance muette », précisant : « muette aussi, au regard du discours, lorsqu’il s’agit du poème ».
Toute approche qui se veut fidèle à ce qui là est en jeu doit donc se garder de réduire la lecture à « une façon de rendre compte ou de rendre raison de “l’art” » ; au contraire il lui faut interroger inlassablement ces formes pour tenter d’entendre, d’entendre plutôt que de saisir, le mouvement de « dissémination » qui, dès l’origine, est au cœur du travail de création, et destine l’œuvre à l’autre.
De là que poser la question du sens, a fortiori d’un sens « pur », est ici déplacé :

Le désir de Jacques Derrida, c’est de retourner sur lui-même le discours dont le sens pur forme l’idée régulatrice et de le mettre au contact de sa propre altération, de lui faire entrevoir l’ombre de son propre tracé et en elle la proximité inaccessible de tous ces traits tracés hors des mots (ou bien à travers eux, par poésie).

C’est là, on le comprend, une façon de voir la lecture comme déconstruction [2].


2.

Je parlais plus haut de la singularité de la parole poétique. C’est le thème du très bel article de Marc Crépon : « Partage de la singularité : Derrida lecteur de Celan [3] ».
Il rappelle d’abord le petit livre d’Yves Bonnefoy, Ce qui alarma Paul Celan [4], pour qui le désarroi de Celan au moment de l’affaire Goll [5] ne vient pas tant de l’accusation de plagiat mais de ce que cette accusation impliquait quant à la négation même de la singularité de tout poème authentique, par essence inimitable : c’est à comprendre la nature de cette singularité, et à éclairer, à la suite de Derrida, l’énigme si troublante que pose le poème, à savoir que, justement, sa singularité « est en même temps la clef ou la voie de son universalité », que s’attache ensuite Marc Crépon.
Il suit en trois étapes, qui sont en même temps trois leçons de lecture, le long dialogue de Derrida avec l’œuvre de Celan : « I. La singularité des dates », « II. Le Temps de l’autre », « III. Circoncision de la parole ».
Et il montre ce que révèle ce dialogue : que le temps du poème, la marque de son individuation, ne sauraient « “prendre figure” autrement qu’en se laissant interpeller, solliciter, traverser, et ébranler (dans un dialogue dont Celan précise qu’il est souvent désespéré) par le temps de l’autre »
Voici quelques extraits de sa conclusion :

Nous tentons de comprendre en quoi chaque poème ouvre un partage de la singularité tel que, loin de supposer une quelconque forme de partition, d’exclusion, ou de repli (communautaire, identitaire ou autre), il appelle, au contraire, des alliances imprévisibles - il demande et il porte secours indissociablement. Cette prière et cette bénédiction conjointes (...) sont la vérité de ce qui se donne et se reçoit dans la poésie.

3.
Le numéro qu’Europe consacre en partie à Georg Trakl [6] n’est pas éloigné de ces thèmes, s’il est vrai que la voix de Trakl est sans doute l’une des plus singulières, des plus émouvantes et des plus originales du début du 20ème siècle, et cela parce qu’elle témoigne à la fois, et d’une aventure individuelle solitaire et tragique, et du destin de son époque, de la fin d’un temps qui s’accomplit dans la première grande catastrophe mondiale, où Trakl fut engagé : ce que disent si bien ce vers du poème « Trübsinn » ("Spleen") : « le malheur du monde hante l’après-midi », et l’avertissement qu’il adressait à madame von Ficker, à la veille de son incorporation : « Es wird grausam sein ! », ce sera cruel ! [7].

A la question de Rilke : « Qui peut-il avoir été ? », les contributions d’Europe sont un écho éclairant qui laisse comme de juste au secret une irréductible part d’ombre : traductions, études, présentation de textes inédits, ou mal connus, comme le récit de la dernière visite que Ludwig von Ficker fit à Trakl à Cracovie, à l’hôpital militaire où il était en observation, ou encore choix de lettres de Trakl à ses amis : « ... Je l’appelle de mes vœux, ce jour où l’âme ne voudra et ne pourra plus loger dans ce corps misérable empesté par la mélancolie, où elle quittera cette figure grotesque qui n’est qu’excrément et pourriture, reflet ô combien fidèle d’un siècle impie et maudit... »

Voici comment résonne la voix secrète de Georg Trakl, mystérieuse, souvent désespérée, si simple aussi et habitée par la tendresse ; c’est l’écho terrible de la bataille de Grodek [8] après laquelle Trakl dut, en tant qu’infirmier, garder seul une centaine de blessés graves dans une grange... :

Grodek

Le soir les forêts automnales retentissent
D’armes mortelles, les plaines dorées
Et les lacs bleus où le soleil
Ténébreux roule ; et la nuit enlace
Les guerriers à l’agonie, la plainte sauvage
De leurs bouches fracassées.
Mais en silence s’amasse au creux du pâturage
Nue rougeâtre où loge un dieu courroucé
Le sang versé, fraîcheur lunaire ;
Tous les chemins débouchent sur de la noire pourriture.
Sous des ramures dorées de la nuit et sous des étoiles
Va chancelante l’ombre de la sœur par le bois silencieux
Saluer les âmes des héros, leurs têtes sanglantes,
Et discrètement résonnent dans les roseaux les flûtes sombres de l’automne
Ô deuil plus fier ! autels d’airain,
Une douleur violente nourrit aujourd’hui la chaude flamme
de l’Esprit ;
Les descendants qui sont encore à naître. [9]




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22 avril 2011
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[1« Éloquentes rayures », p 15-22.

[2Concernant la « déconstruction », on lira avec intérêt les trois pages (481-483) que Christopher Norris écrit - traduction de Philippe Romanski - en introduction à son entretien avec Jacques Derrida, « Architecture et déconstruction ».

[3p. 93 à 108.

[4Galilée, 2007.

[5Claire Goll, la femme d’Yvan Goll, accusait Celan d’avoir plagié les textes de son mari.

[6Outre le traditionnel « Cahier de création », les chroniques et notes de lecture, la revue présente aussi l’œuvre de Christa Wolf.
remue.net a, par ailleurs, consacré bien des pages à Trakl.

[7Ces mots sont rapportés par Gustave Roud, dans sa préface à sa traduction de Vingt-quatre poèmes de Trakl, parue à La Délirante en 1978.

[8Du 6 au 12 septembre 1914 entre les Autrichiens et les Russes. La bataille se solde par la retraite des Autrichiens.

[9Traduction de Lionel Richard. Je recopie la version originale que donne la revue en note.
Grodek
Am Abend tönen die herbstlichen Wälder / Von tödlichen Waffen, die goldnen Ebenen / Und blauen Seen, darüber die Sonne / Düstrer hinrollt ; umfängt die Nacht / Sterbende Krieger, die wilde Klage / Ihrer zerbrochenen Münder. / Doch stille sammelt im Weidengrund/Rotes Gewölk, darin ein zürnender Gott wohnt/Das vergossne Blut sich, mondne Kühle ; / Alle Strassen münden in schwarze Verwesung./ Unter goldnem Gezweig der Nacht und Sternen / Es schwankt der Schwester Schatten durch den Schweigenden Hain, /Zu grüssen die Geister der Helden, die blutenden Häupter ; / Und leise tönen im Rohr die dunkeln Flöten des Herbstes. / O stolzere Trauer ! ihr ehernen Altäre / Die heisse Flamme des Geistes nährt heute ein gewaltiger Schmerz, / Die ungebornen Enkel.