Caroline Sagot Duvauroux : Vol-ce-l’est, texte du poème

Que perçoit-on, à lire Vol-ce-l’est, du mouvement d’écriture qui emporte Caroline Sagot Duvauroux ? Qu’absorbe-t-on de son souffle ? Quels affrontements connaît-on ? Dans le Bourbonnais des années 1850, on disait d’une maison, non qu’elle était exposée au nord ou plein sud, mais qu’elle « faisait face aux neuf heures », au midi ou aux quinze heures. Ce « faire face » lui accordait une présence au temps qui dure et aux heures qui reviennent que dénie le terme actuel d’exposition pas même aux points cardinaux ou à l’Etoile polaire.

Auxquelles des heures Vol-ce-l’est fait-il face ?

De notre côté, la lecture.

Le texte s’imprime dans l’œil. Dans l’intelligence, oui, et d’abord celle de l’œil, qui évalue la masse, la compacité, la densité de la matière ou au contraire sa ténuité, sa subtilité. Il y a face à nous, sur le papier, des volumes serrés d’une ou de plusieurs pages, avec ou sans ponctuation, avec ou sans majuscules, il y a des lignes seules et des lignes qui s’approchent et se rejoignent sans s’agglomérer, il y a des dispersions de quelques mots, en corps plus petit, des éclairs. L’œil du lecteur accompagne ces tempêtes et ces après-tempêtes, traverse les accalmies de sa respiration erratique, partage les apaisements irrémédiables d’avant un orage qui menace. Vol-ce-l’est, comprend l’oeil, est un texte atmosphérique, qui ne signifie pas « d’atmosphère » mais signale une fièvre mentale qui déchire, foudroie, fracasse celle qui en est la cible et l’ordonnatrice. Le vocabulaire est celui de l’embarquement, la traversée, la course sus, pirate, l’échappée vive, la chasse, même de la danse et l’imprimerie, jetés du corps dans leurs marges propres, de l’armement qui consiste comme on sait à équiper, pourvoir un bâtiment, ici le texte, de tout ce dont il aura besoin pour prendre le large. Et il a pris le large, le grand, on le parcourt maintenant celui qui emporte ventre, jambes, coeur, poumons, genoux, lecteurs. Vers les Naples, Nantes, Lisbonne des océans. A bord des trains et des bateaux. Vers les chiens errants, les gisants de cendres, les fumeroles des sources chaudes, le vent qui découpe le souffle de la marcheuse en autant de plans de travail, ces établis de la langue.

Je viens des autres. Je ne t’ai rien dit. Les langues s’excoriaient à laper le désastre. Les oiseaux sont aussi parfois là-bas mais jamais pigeon vole. Tout est creuset pourtant, bon sang la bile noire, la gouge donne-moi ! Voilà pour le poème.

Qui de nous deux avait dit : attends j’ai une course à faire ?

Et fut course de vivre et d’allure traquenarde quand le vent ne vint pas. Soleil sous vent d’ouest, c’est ça ? Un pied sur le talus l’autre sur la chaussée, sauter le fossé. Raté. Boiter fait la cadence. La jambe parle à l’autre. On dit c’est penser. Myéline manque un peu. Revoilà le fossé. Chance, on a passé le rift. Chausser le front. Je vais te raconter les nuits et les coquelicots, les pas.

Je vais ne pas reconnaître.

« Quel est le territoire d’un lieu ? »

Vol-ce-l’est se tient face aux heures et aux langues des héros, philosophes et poètes, épiques et tragiques, sommés à la rencontre et la rescousse de cette solitude non à fuir ou enfouir mais prononcer. Oreste, Platon, Héraclite, Sérapis, Ariane, Maldiney, Thésée, Aricie, Deleuze, et Racine dont la langue « vibre d’une évacuation d’elle. Il y a des bords, c’est un lieu. Une force centrifuge aurait pu avaler la langue avec Phèdre au milieu de sa mort et toute la poussière de l’Inde. Mais non. Les syllabes se détachent et dérivent vers des bords où je rôde ».

Les anecdotes ne sont pas révélatrices, les paradoxes ne sont pas dialectiques, ni la réalité encore moins l’ignorance ou le dédain de la réalité ne sont d’aucun secours, il ne s’agit que d’affronter à mains nues les heures du « pas grand-chose », cette grande chose.

On peut démonter toutes les pensées tout ce qui s’articule mais pas les morceaux on ne peut pas. La mort est un morceau. Parfois c’est trop de solitude quand on pense que ça ne finira pas. Et pire que trop de solitude, il y a la solitude impossible. (...)

C’était un peu long : pas grand-chose. Mais c’est le sujet des livres non l’autoportrait. Sinon suffirait de dire :

feuilles en rosette au sol

et la folie

Ou poser l’équation de la déferlante.

Ou sauter avec Zambrano de l’impossible à la vérité Mais c’est après les livres et sûrement jamais.

Vol-ce-l’est est le troisième texte auquel fait face et que nous adresse Caroline Sagot Duvauroux. Elle a publié précédemment, toujours aux éditions Corti, Hourvari dans la lette (2002) et Atatao (2003) dont a parlé ici Philippe Rahmy.

11 novembre 2004
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