Cécile Wajsbrot : Le Tour du lac et Beaune la Rolande

Le Tour du lac : Un certain nombre de dimanches de printemps et jusqu’à l’été une femme et un jeune homme se rencontrent près du lac du bois de Boulogne. Ils en font le tour ou ils s’assoient à une table de la buvette. Ils parlent. Ils se connaissent peu. Elle l’avait à peine reconnu, c’est lui qui est venu vers elle : il était serveur dans un café où durant des années elle s’est installée deux ou trois heures par jour pour écrire. Un jour elle n’est plus revenue. Il a quitté ce café pour un autre café. Par hasard au même moment, comme par hasard ils se sont recroisés. Elle est écrivain ; elle n’écrit plus. Il veut partir ; il n’ose pas. Au fil de leurs conversations sur le métier d’écrivain (elle) et sur la difficulté d’être un fils (lui), chacun se raconte.

Vous est-il arrivé, il choisissait chaque mot avec précaution, de ne pas savoir si quelqu’un vous faisait du mal ou du bien ?
Des visages surgissaient d’un oubli où je les croyais au repos, symbolisant différents âges de ma vie, chacun avec sa difficulté particulière, pouvant être à lui seul une réponse, une histoire, histoire que j’avais parfois essayé de raconter dans un livre, plus ou moins transformée, volontairement ou involontairement, car une fois un récit commencé, il s’anime d’un rythme propre, d’une vie qui n’a rien à voir avec la vie de la réalité, j’avais essayé, prenant les choses de plus ou moins loin et plus ou moins à coeur, et cela aussi faisait partie de mon dégoût d’écrire, l’impossibilité de raconter une histoire vécue et l’impossibilité de ne pas la raconter. Au fond, c’était cela, si j’avais réussi à écrire autrement que je n’écrivais, j’aurais continué sans états d’âme. Mais j’avais l’impression d’écrire toujours la même chose, peut-être sous des formes différentes mais de me répéter, de tomber, à chaque fois, de part et d’autre de la même ligne de crête que je ne tenais pas, et de ne pas savoir traverser cette zone risquée qui n’était ni celle de l’expérimentation totale ni celle de la tradition, mais une sorte de mélange impossible qui me ramenait tôt ou tard à un choix que je me refusais à faire, ou plutôt, auquel je refusais de me limiter, tradition d’un côté, expérimentation de l’autre, alors qu’il aurait fallu essayer d’obtenir, à partir de ces éléments anciens, car l’avant-garde est aussi ancienne que la tradition, quelque chose de nouveau qui aurait été ma voie.

Chacun tente de voir clair en soi, dans sa vie, dans les décisions à prendre ou à ne pas prendre, aux yeux d’un autre, n’eût-il pas de prénom, juste il et je, mais un contemporain, une présence, une voix.

Car on croit tout savoir les uns des autres, lui disais-je, on se fait une image, une idée de quelqu’un et on ne retient que ce qui va dans ce sens, et le reste, on l’oublie, ou on ne veut pas le voir, tout ce qui, bien souvent, contredirait l’image et révélerait enfin une vérité, mais nous sommes ainsi faits qu’à la fois nous cherchons la vérité et nous la redoutons, empêtrés dans nos contradictions, nous essayons d’avancer tant bien que mal.

A avancer ainsi, côte à côte, en parlant ou en restant silencieux, ces deux silhouettes se dessinent peu à peu et tracent le portrait intimement violent des lieux et de l’époque qui nous cernent mais nous proposent aussi la possibilité d’un monde autre.

Beaune la Rolande : Beaune-la-Rolande est cette petite ville française d’où le grand-père de l’auteur, Cécile Wajsbrot, est parti pour Auschwitz en juin 1942, Auschwitz en Pologne, ce pays qu’il avait quitté à jamais pensait-il et où il est mort un mois après son arrivée au camp.

Mon grand-père avait reçu une convocation lui demandant de se présenter pour vérification d’identité, un matin, dans une caserne sur les boulevards des maréchaux, près de la porte de Bagnolet, naturellement, ce n’est pas ainsi que ma grand-mère racontait, ce n’était pas aussi précis, il n’y avait pas de nom, ou les noms venaient à mesure des années, et il fallait dix ans pour mériter la porte de Bagnolet, cinq ans encore pour savoir que cette convocation portait le nom de billet vert.

Chaque mois de mai, à Beaune-la-Rolande et à Pithiviers les survivants et leur famille se rassemblent pour se souvenir, se rappeler à soi sa propre histoire, en prendre la mesure et la non-mesure.

J’ai l’impression de traîner un poids qui n’est pas le mien, une vie qui n’est pas la mienne mais dont l’ombre varie avec les heures. Je suppose qu’il y en a d’autres, je sais que nous sommes nombreux, je suppose que cette catastrophe est trop énorme pour pouvoir la supporter d’un bloc et qu’il a fallu la morceler entre les générations.

Les quatre premiers chapitres de ce texte sont subdivisés ainsi : récit et Journal, récit et Rêves, récit et A l’Est, récit et Écrire, comme autant de voix qui aideraient à circonscrire les blessures de l’Histoire. Une première version en a été diffusée sur France Culture en juillet 2003, dans le cadre de l’Atelier de création radiophonique.

Cécile Wajsbrot, écrivain et traductrice, a déjà publié Mariane Klinger, Nation par Barbès, Caspar-Friedrich-Strasse, romans, et Pour la littérature, essai. Paraissent ces jours-ci ces deux beaux textes : Le Tour du lac et Beaune la Rolande (aux éditions Zulma, comme les livres que nous venons de citer).

5 janvier 2004
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