Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 30. Drôles de dames

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Au début des années 2000 la situation en Corée du Nord était devenue si catastrophique et la famine si généralisée que les autorités avaient fini par tolérer quelques franchissements illégaux de la frontière chinoise pourvu qu’ils fussent effectués par des commerçants qui allaient s’approvisionner en diverses denrées et parvenaient ainsi à nourrir une partie de la population. Il arriva même, bien que cela fût extrêmement rare, qu’après des mois de procédures administratives certains fonctionnaires accordent à quelques-uns la possibilité de se rendre légalement en Chine et d’en revenir. Ces commerçants cependant ne ramenaient pas que de la nourriture, mais aussi des vêtements chauds, des téléviseurs, des frigos, des transistors et des CD vidéos piratés.
C’est en regardant quelques épisodes de la série Charlie et ses drôles de dames sur un de ces CD vidéos aux images floues et aux couleurs trop vives que Im Park Chow, un jeune homme de vingt-quatre ans vivant à Chongjin, dans la province Hangyong du nord, près de la frontière chinoise, « tomba amoureux des Etats-Unis », ainsi qu’il l’avoua à sa mère, et accessoirement du brushing blond, des longues jambes et du sourire éclatant de Farah Fawcett-Majors ‒ ce qu’il n’avoua pas aussi clairement. Dès lors il décida de tout faire pour se rendre dans ce pays officiellement honni. Moins de trois ans plus tard, à la fin de l’automne, après avoir envisagé plusieurs scénarios et passé en revue toutes les tentatives possibles de franchissement illégal de la frontière afin d’atteindre, via la Chine et la Corée du Sud, le pays des brushings blonds, des sourires éclatants et des longues silhouettes effilées, il entreprit lui aussi, à l’instar des commerçants ambulants dont il avait entendu parler, de tenter sa chance après avoir mis toutes ses économies dans les mains d’un passeur. Malheureusement pour lui, les conditions de vie s’étaient légèrement améliorées en Corée du Nord, la famine n’y était plus aussi intense, et la frontière était depuis quelque temps devenue beaucoup moins poreuse. C’est alors qu’il apercevait à quelques dizaines de mètres les premiers arbres exfoliés du territoire chinois qu’il fut abattu d’une balle dans la tête par un garde-frontière nommé Kim Yi Cheung, qui lui aussi avait vu les images floues de Charlie et ses drôles de dames, sans pour autant éprouver la même fascination pour les mèches blondes et le large sourire de Farah Fawcett Majors, préférant de loin, ainsi qu’il le confia plus tard à un de ses cousins, les performances bioniques de L’homme qui valait trois milliards.



Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

23 novembre 2015
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