« Comme on accepte la pluie »

Ilana Shmueli à Paul Celan, Correspondance

Il a beaucoup plu ces derniers jours sur les vitres des trains que nous prenons, sur les parapluies que nous tenons, sur nos pas glissants. Les photos prises sous la pluie sont des images sombres ou floues. Monter les marches de bois de la B.N.F. – poser son pied, s’assurer de son appui avant de pousser sur le genou afin de ramener son deuxième pied est un péril, chaque marche est la page d’un livre ouvert, dans lequel Dominique Hasselmann plonge à la rencontre de l’exposition Artaud. Il ne fait guère meilleur à la Roche-sur-Yon : Artaud et Michaux s’entendent.

Et l’automne avance quand les feuilles virent de couleur et tombent aussi bien que la pluie : Martine Drai continue ses promenades du 25 octobre au 30 novembre, elle laisse, elle, son appareil photo dans son sac, puisque d’autres qu’elle photographient et que c’est aussi intéressant, jusqu’à ce que les deux gingkos biloba
du parc de Choisy soient nus.

Si le gingko biloba garde ses secrets et n’est pas photographié, la fleur de coucou n’est jamais mensongère, on la contemple à partir de pratiques photographiques : lire les photos, reproduites jusque sur nos papiers peints et sur nos tapis de salle de bain, c’est ne pas être analphabête, on apprend que le calice de la fleur se nomme Silène, presque Socrate.

Fleurs et plantes nous portent vers les absentes de tout bouquet :
- vers ce langage absent et la poésie qui ne sait plus soulever le monde dont Jean-Marie Barnaud nous montre qu’ils nourrissent la correspondance de Paul Celan avec Ilana Shmueli : Ilana demande à Paul d’accepter la nécessité « comme on accepte la pluie », ils partagent « l’absurde joie de vivre », avant la noyade.
- et vers le compte rendu de lecture de Tumulte, un livre qui n’est plus écran, par Dominique Dussidour : et c’est la même idée, vous le voyez ! il pleut (dit-on) et « les livres nous accompagnent même dans nos chutes ». ». Car Tumulte fut une écriture progressive sur le Net : ses lectures, de l’écran d’hier au livre d’aujourd’hui, cheminent elles aussi en spirale.

L’écriture en ligne serait-elle un mouvement littéraire d’aujourd’hui ? Quelles sont ses audaces ? ses particularités ? interroge Constance Krebs. L’écriture en ligne permet « de faire enfler le texte par son milieu » lui répond Philippe de Jonkherre, l’auteur du site ami Désordre.

François Rannou nous invite à (re)découvrir la langue singulière du poète Dominique Grandmont, et l’enjeu de « porter la contestation à l’intérieur du langage où vérité non-vérité sont la même face recto verso du « corps impossible » des mots, du réel ».

D’un tel enjeu, le travail que mène Antoine Volodine nous paraît partager l’inquiétude. La revue Écritures Contemporaines lui consacre un n° spécial dont Anne Roche a bien voulu nous confier l’avant-propos.

Occasion d’inviter à la relecture du texte Verena Becker, dans le dossier « autodafé, la revue du parlement des écrivains. »

Sur les chemins de lecture Michaël Bishop salue la parution en poésie Gallimard des deux derniers grands recueils d’ André Frénaud. Nul ne s’égare, précédé de Haeres et Philippe De Jonckheere présente (et recommande !) la « traversée par le dessin », très fidèlement indocile des Chants de Maldoror par LldeMars.
Ronald Klapka quant à lui initie Magdelaine aux nombreuses spirales de l’œuvre de Frédéric-Yves Jeannet.

Le théâtre n’est pas absent de cette riche moisson d’automne : Dominique Dussidour salue l’arrivée d’Olivier Py au théâtre de l’Odéon (occasion de relire le vaste dossier que remue lui consacre) et nous invite à découvrir l’Instruction (théâtre documentaire) de Peter Weiss, qui sera joué au CDN d’Orléans, puis à Paris en janvier.

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C’est donc accompagnés, entourés, que nous entrons dans l’hiver, que nous continuons à essayer de déchiffrer les formes qui nous traversent, les livres qui nous grandissent d’affronter cette « non-vérité » dont parle le poète.

« Mais voir n’est pas un savoir qui se conforme ou se plie, voir n’est pas un discours qui se transmet, voir ne relève d’aucune autorité morale. Voir s’apprend patiemment. Il faut des années pour apprendre le bleu, une vie entière pour comprendre un rouge, voir s’apprend de la peau, des pierres, de l’eau qu’on peint, s’apprend d’être intraitable avec son propre travail. » , écrit Dominique Dussidour.

Intraitable(s), oui, et patiemment, (comme on accepte la pluie) n’est-ce pas à quoi nous pourrions souhaiter de confier nos efforts ?

Manière donc, de finir cette lettre par une invitation à découvrir l’intraitable d’Edvard Munch - et de celle qui marche et regarde et écrit, à sa rencontre -, en lisant Si c’est l’enfer qu’il voit, de Dominique Dussidour, qui vient de paraître chez Gallimard dans la collection L’un et l’autre. Catherine Pomparat en avait proposé en juin une première lecture ; nul doute que les rédacteurs de Remue.net en proposeront d’autres très prochainement, occasions de parler de l’un et de l’autre.

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10 décembre 2006
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