Devant l’inhumain

« Mais l’inhumain c’est encore l’ici » (Septembrisades)

En effet : il n’y a de parole possible que dans l’évidence d’une différence (« hasard », « différence », « divers », dit Septembrisades ).
Ce qui est aussi pour moi le propre d’une fragilité.

Y a-t-il en règle générale, devant la nécessité, une parole possible autre que de fragilité, laquelle s’exprime dans cette difficulté récurrente où l’on est, parlant, d’exprimer autre chose qu’une espèce d’aporie : je ne sais que dire devant l’événement ; je voudrais dire, mais à part l’évidente compassion, je ne peux rien affirmer en terme de certitude. La vérité fuit de toutes parts. Les combles d’analyse sont comme les images en boucle : elles tracent des cercles vicieux d’exclusion. Or la fragilité va contre la volonté où s’enferme toute certitude de combler la perte et son creux par la communication.
Comblement sans doute nécessaire au politique pour réagir et ne pas être écrasé par la force.

La fragilité ne comble pas. Elle évide. Elle ne communique pas ; elle est -voudrait être- présence.
Fragilité, c’est : parler de ne pas parler, comme « mourir de ne pas mourir ».

Est-elle, celle-là, l’aporétique, la sœur de « l’éveilleuse », elle dont le manque nécessaire, je veux dire sa faille, déposséderait la force de sa force ; serait-elle porteuse de bonne nouvelle, et en ce sens évangélique en ce qu’elle « sèmerait le mot tendre » (Septembrisades) ?
Quel est ton tourment ? Question que se posaient mutuellement Bousquet et Weil dans les temps sombres qu’ils vivaient.
Question de « la douleur dite qui donnerait poème » (Septembrisades) ?
Je crois que oui. Le poème est cette parole où, en creux, vient la pudeur de cette douleur et son pouvoir idéal : « « attirer le bourreau du côté de la parole. » (Septembrisades) C’est celui aussi de la fragilité. Jamais celui de la force.

(Tout autant qu’en ces jours-ci de comble de violence, et donc dans des situations où ce n’est plus le sang des hommes qui est versé, et où les jours coulent calmes en surface, je pensais cela de l’écriture dès lors qu’elle refuse les rhétoriques, et de l’enseignement, dès qu’il refuse sa superbe et les poses apodictiques : oser en tout se dire, se montrer, inachevé ; refuser la force et les contraintes venues du dehors.
Certains, pour cela aussi, ont accepté de risquer leur vie, leurs vies..)

Quant à la force :
Comment aussi ne pas songer à Trakl, à l’enfant Elis (« Il fait déjà plus froid autour de nous/ et les nuages se défont dans les lointains », “Rencontre”), et à ses mots à la veille de la bataille de Grodeck ? : « Es wird grausam sein » : cela sera cruel ».

Et est-ce qu’il ne faudrait pas relire L’Iliade ou le poème de la force, de Simone Weil ?

Ces extraits-ci, par exemple :

Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l’Iliade c’est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte.
L’âme humaine ne cesse pas d’y apparaître modifiée par ses rapports avec la force, entraînée, aveuglée par la force dont elle croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu’elle subit. Ceux qui avaient rêvé que la force, face au progrès, appartenait désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document ; ceux qui savent discerner la force, aujourd’hui comme autrefois, au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le plus pur des miroirs.
La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne. C’est un tableau que l’Iliade ne se lasse pas de nous présenter.
La force qui tue est une forme sommaire, grossière de la force. Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas ; c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. Elle va tuer sûrement, ou elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur l’être qu’à tout instant elle peut tuer ; de toute façon, elle change l’homme en pierre. Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant. Il est vivant, il a une âme ; il est pourtant une chose. Etre bien étrange qu’une chose qui a une âme ; étrange état pour l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y conformer, se tordre et se plier sur elle-même ? Elle n’est pas faite pour habiter une chose ; quand elle y est contrainte, il n’est plus rien en elle qui ne souffre violence.
Telle est la nature de la force. Le pouvoir qu’elle possède de transformer les hommes en choses est double et s’exerce de deux côtés ; elle pétrifie différemment, mais également, les âmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la manient. Cette propriété atteint le plus haut degré au milieu des armes, à partir du moment où une bataille s’oriente vers une décision. Les batailles ne se décident pas entre hommes qui calculent, combinent, prennent une résolution et l’exécutent, mais entre hommes dépouillés de ces facultés, transformés, tombés au rang soit de la matière inerte qui n’est que passivité, soit des forces aveugles qui ne sont qu’élan. C’est là le dernier secret de la guerre, et l’Iliade l’exprime par ses comparaisons, où les guerriers apparaissent comme les semblables soit de l’incendie, de l’inondation, du vent, des bêtes féroces, de n’importe quelle cause aveugle de désastre, soit des animaux peureux, des arbres, de l’eau, du sable, de tout ce qui est mû par la violence des forces extérieures. Grecs et Troyens, d’un jour à l’autre, parfois d’une heure à l’autre, subissent tour à tour l’une et l’autre transmutation.

septembre 2001
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