Fidélité de Bernard Noël

D’abord peut-être relire le beau portrait de Bernard Noël, que lui consacrait Georges Perros dans le volume III, posthume, des Papiers collés paru en 1978 [1], et dont le titre, "La mort de la mort", disait bien la « résistance sauvage [de Noël] à tout ce qui empêche l’homme, à ce qui en tient lieu, d’être nu, dans l’éternel recommencement de l’aventure. »

Que cette résistance ait dû passer par les mots - « Poète bien sûr pourquoi pas », dit Perros avec une réticence qui en dit long - oui, certes ; mais cette référence à un statut qui risquerait de figer l’homme dans une pose ou une complaisance littéraires masque l’essentiel : le seul souci de Noël, aux yeux de Perros étant « de donner un corps à ses mots, et vice versa, de haut en bas explorateur, puis de bas en haut, puis de tous les côtés, cœur et sexe compris. »

"Hors de toute contrebande"

La première des fidélités est fidélité au corps, à la vie « de tous les côtés » ; et cela explique que, dès l’origine, le rapport au poème, voire à la poésie, ait été marqué par le soupçon, un soupçon dirigé d’abord dans les deux directions que les faiseurs de poésie inlassablement explorent, et que Noël, dans l’entretien qu’il accorde à Freixe dans L’Humanité, désigne comme « échappatoire » et « risque » : « échappatoires que propose à tout poète la tentation de la belle poésie et, plus généralement, du “poétique” » - une certaine jouissance au lyrisme, dira-t-on -, tandis que le travail d’écriture doit faire face à un autre danger, formaliste, celui qui conduirait la langue à n’être « messagère que d’elle-même ».

Dès le départ, donc, le rapport aux mots est sans complaisance, sans concession, fait d’une tension et d’une lutte pour être fidèle à l’expérience dans son versant panique, et non aux codes, à tout ce qui ressemble à de la convention.

D’où la formule magnifique de l’entretien : « si je pars de l’amour de la poésie, je ne rencontrerai jamais sa haine »... Car la fidélité veut aussi cela : qu’on puisse la vouloir, cette fidélité, la vivre et la mettre à l’épreuve jusqu’aux contradictions, jusqu’aux limites extrêmes. Ce que Perros voyait déjà si bien il y a plus de vingt-cinq ans :

Armé de mots-grattoirs qui se font mal à l’attaque du monstre Esprit, du monstre Dieu, du monstre Beauté ; en vue, non d’un poème, certes, mais d’une vie à part entière pour tout le monde, la mort derrière soi, mise au piquet, son bonnet d’âne jusqu’au menton, l’homme enfin livré à son cri silencieux, hic et nunc, hors de toute contrebande, falsification, trompe-l’œil de judas.

Rien ne semble devoir modifier aujourd’hui l’analyse en sympathie de Perros, si l’on en croit, donc, l’entretien cité plus haut, lequel manifeste, chez Noël, un respect irréductible de sa parole, d’une parole qu’on se serait donnée à soi-même sans autre garantie ou souci de justesse et de justice que ce seul don-là.

Il y a, n’est-ce pas, des hommes qui ne trichent pas.

La vie en désordre

Mais, si je puis dire, la vie, elle non plus ne triche pas, pas plus que le temps.

Et ce livre, La vie en désordre, que publie Bernard Noël à L’Amourier, livre dont il dit lui-même quelle « gêne » « il avait éprouvée lors d’une lecture en public en découvrant la noirceur » des poèmes qu’il offre, témoigne d’une expérience douloureuse, quasi ontologique, à partir de laquelle, le travail d’écriture se voit à nouveau soupçonné, ainsi que la raison d’être de l’écrivain.

Mais, cette fois-ci, ce ne sont pas les modèles figés de la culture qui sont la cause du soupçon : c’est le langage lui-même, dès lors que brutalement il fait défaut, comme dans une terrible épreuve d’aphasie, et, par voie de conséquence, le corps, s’il est vrai que « toute impression forte affecte le corps » : « Un jour, les mots vous manquent et, soudain, voici l’abrupt, le vide en haut ou en bas, sans horizon » [2]

La vie en désordre commente longuement l’expérience dans une préface, « De la sueur de mots » et une postface, « Ce désir d’écrire », qui travaillent en miroir à décrire la rencontre de ce « vide », de ce « rien », devant lesquels la pensée achoppe et d’où elle se détourne, puisque, par nature, elle ne peut les parler. Dès que les mots vous manquent, c’est comme la mort visible et en même temps absente, la mort qu’on ne peut se représenter :

Ce pourrait être la mort et, en vérité, ce devrait l’être, et ce n’est pourtant que la vision d’un lieu dans lequel la destruction même est détruite au profit d’une absence infinie.

La pensée s’effondre là, mais comme elle ne supporte pas son effondrement, elle reprend aussitôt son cours en réduisant l’accident aux dimensions d’un trou d’air. Le trou de mémoire.

Reste l’impression.

Une impression mortelle et sa sueur.

Voilà bien à nouveau une expérience de la limite, celle d’une bordure, d’un « à pic », et du vertige qu’ils provoquent. Tout poème, s’il est parole de fidélité, une fois vécue l’expérience, portera la marque de cet « effroi », il sera le précipité d’une perte nécessaire ; et l’image qui vient très souvent, non seulement dans ce livre, mais ailleurs, dans l’entretien par exemple, sera celle - plus révélatrice du reste de la peur que de l’effort pour en rendre compte - de la sueur : « sueur de mots », « suintement », « transpiration ». Où l’on retrouve le corps dans son travail. Cependant que l’écrivain, renvoyé à son impuissance, se dédouble, et s’interroge sur la légitimité de sa pratique et sur son pouvoir.

Encadrés par ces deux essais, La vie en désordre propose trois poèmes sur les mêmes thèmes [3], d’une écriture abrupte et sévère, sous la forme de courts tercets ou de distiques dont la tonalité est sombre, en effet. Manière de forcer, ou de forer, la langue, même si l’on sait bien son impuissance, puisque jamais « aucun nom n’a créé sa chose » :

Quelle preuve attendre de la langue

un mouvement remue dans l’ombre

mais ce n’est pas même de l’ombre

un froissement dans l’air qui bouge

et tout à coup le bord de quoi

un mot cherche son origine

C’est aussi que « monte l’amertume de l’âge », à voir comme le corps se défait, se déchire, « estropié en morceaux vomi ». Les images, dans ces poèmes, sont violentes, comme l’est le geste cruel du temps à quoi elles font écho :

une fraîcheur terrible à travers tant

d’écorchements de cratères charnus

crachant vieilles guenilles

on ne sait quelle nudité obscure

les mains clouées le flanc ouvert

la jeunesse à flots coulant

l’au-delà est passé en-deçà

éruption puis la fleur épanouie

des muscles autour de l’os

D’une rébellion

Poèmes sombres ?

Oui. Mais aussi il y a ce livre : c’est-à-dire ce corps neuf, dressé dans sa fragilité, mais à nouveau offert, à nouveau à prendre.

Depuis l’origine le geste fidèle d’écrire ne s’est jamais interrompu : on sait bien « qu’aucune écriture ne pourrait sauver le vif », on continue cependant à écrire. C’est que le vif n’est pas à sauver. Il est là, simplement. Et cette seule présence, même dans le désarroi, fait signe. Et c’est pourquoi l’on peut écrire, même si :

je t’aime dans le présent du mot

cependant qu’il me désespère

tant il remue de jamais assez

Pour moi, je m’émerveille de cette capacité toujours vérifiée de la vie, et de l’esprit, à renverser le désespoir, le négatif, la perte, le manque, l’abandon.

C’est là, ce retournement, dont Hölderlin a formalisé en son temps la nécessité, tandis qu’il exprimait aussi l’espèce d’enthousiasme qui le tournait vers l’idée d’un devenir encore possible, entrevu même depuis les versants les plus sombres de sa vie, c’est bien là ce dont la poésie le plus souvent témoigne. Et comment l’événement en apparence le moins visible, le moins lisible, ou le plus cruel peut être source de liberté. (On songe, bien sûr, à Bousquet : voyez Deleuze, Logique du sens, "de l’événement". Aussi, Alain Freixe, ou encore Philippe Rahmy ici même.)

Cela, il me semble que l’œuvre de Bernard Noël, quoi qu’il en soit du « désordre » que la vie laisse croître en elle, trouve - comme on l’a déjà dit, n’est-ce pas, à propos du « désert » qui « croît » - la force et les armes pour pousser le corps à reprendre la main sur ce qui prétend le nier.

Voyez la dernière phrase de l’entretien avec Alain Freixe, et comment elle retourne en puissance de vie le désespoir à quoi semble nécessairement conduire une analyse des procédures « suicidaires » que met en place, de nos jours, une politique globale qui « travaille à la fin du monde » :

Dès lors, tout devient désespéré, mais comme par retour, le désespoir libère en nous une énergie rebelle. C’est toujours dans le noir que la langue s’ajuste au corps et c’est depuis ce fond que suinte « l’invécu » dans lequel l’humain s’éclaire à contre mort...

1er juillet 2005
T T+

[1L’imaginaire Gallimard, p. 116-117

[2curieuse rencontre : Bernard Noël reprend exactement les mêmes mots, mais pour désigner cette fois-ci l’horizon d’une impuissance, que ceux de Perros que j’ai cités plus haut : « donner un corps à ses mots, et vice versa, de haut en bas explorateur, puis de bas en haut. »...

[3« Poème d’attente », « Poème en désordre », « L’Émotion du temps », textes précédemment parus en revue entre 2001 et 2004