"Je n’ai rien résolu, c’est pour cela d’ailleurs que je suis resté un écrivain."


Cette nouvelle édition de septembre 2005 chez Gallimard, reprend, après celle de 2003, le texte de 1972 paru, comme on sait, chez Skira. Mais elle lui adjoint une postface, écrite il y a un an à l’occasion de la publication du livre à Rome, sous le beau titre de L’entroterra, chez Donzelli editore.

Et c’est l’occasion, pour Bonnefoy, de dire, ou redire, quelle dette est la sienne à l’égard du paysage et de l’art italiens, et comment a nourri sa constante querelle cet :

(...) ensemble des voies que longtemps, bien longtemps, me proposa de suivre la péninsule italienne, bruissante de ses langues perdues, foisonnante de monuments et d’œuvres dont la parole à la fois claire et impénétrable me rappelait à une origine qui aurait pu être mon lieu, mon vrai lieu, sur cette étrange terre que nous avons, si prompte à combler nos vœux et pourtant si mystérieusement décevante.

Constante querelle, ai-je dit...

La postface éclaire la donne, en commentant un vers d’un poème de 1959, bien antérieur donc à L’Arrière-pays, mais fidèle à l’Italie déjà - parmi d’autres terres d’accueil, il est vrai : l’Espagne, la Grèce - Delphes,« où l’on peut mourir » -, à moins que ce ne soit, simplement, la terre la plus commune, la plus fruste : « orties et pierres », « neige », « quais de nuit », ou encore la réalité des gestes simples et banals de la vie, et non plus la seule contemplation ravie des grands paysages de lumière, ou celle des œuvres.

Ce poème, c’est Dévotion [1]. Il se construit comme une dédicace, un geste de reconnaissance envers ces lieux, prestigieux ou sans nom, vers lesquels « tant de pas » ont mené le voyageur.

Le vers auquel se réfère Bonnefoy est celui-ci :

A ma demeure à Urbin entre le nombre et la nuit.

Telle est bien la querelle : comment assumer la contradiction du nombre et de la nuit, qu’exprime encore l’affrontement, en chacun d’entre nous, de « l’esprit de géométrie et [de] la chimère »... La chimère, autre figure de la nuit, c’est-à-dire pour nous, aussi bien, « la mélancolie, ce désir malheureux de l’inaccessible »...

Comment assumer la contradiction, autrement dit : comment vivre d’elle ; est-elle dépassable, et faut-il même la dépasser ?

Question que la simple juxtaposition des quelques êtres convoqués au début de Dévotion soulevait déjà :
« Aux “mathématiques sévères”. Aux trains mal éclairés de chaque soir. Aux rues de neige sous l’étoile sans limite. »

Toute cette postface éclaire, à travers une analyse des enjeux et des pouvoirs de la perspective, telle que le Quattrocento l’a inventée, ce que l’Italie a finalement appris au poète, à savoir : comment se dégager de l’aporie à quoi l’avaient conduit, à l’époque de L’Arrière-pays, la rêverie sur les beautés formelles, la complaisance à « cette impression d’élévation et de délivrance » qu’elles dispensaient.

Car le pouvoir de la perspective est double.
D’un côté, elle peut « construire de ces fabriques qui ne seront plus désormais des lieux de ce monde mais le rêve d’une survie de nos façons d’être et de vivre dans l’air là-bas raréfié d’une réalité supérieure »... Mais en même temps, « aborder le monde des apparences avec les moyens du géomètre (...) c’est nécessairement mettre en place les trois dimensions que nos actions utilisent dans notre condition ordinaire où la finitude impose sa loi. »

En somme, la mise en perspective est une occasion de réfléchir plus concrète et complète que ne le sont beaucoup d’autres. Et de ce fait elle est une épreuve, mais aussi bien un secours, que parfois l’on peut finir par comprendre, et accepter. - Car n’est-il pas vrai qu’il y a dans chacun de nous, serait-ce de façon très constamment refoulée, un désir de donner du sens et même de conférer de l’être au lieu où nous vivons et à celles ou ceux avec lesquels nous le partageons ? Et une occasion comme celle-ci, dessiner en perspective - soit directement, soit par le regard comme dans le cas d’un spectateur attentif -, n’est-ce pas l’offre qui nous est faite de redécouvrir ce désir refoulé dans nos profondeurs et de le ranimer dans l’image même ? Dans ce qui aurait pu n’être qu’une image, une forme encore de la chimère, mais devient maintenant une réflexion, une recherche que nous tentons de nous-mêmes, et déjà ce pacte avec l’Autre qui confère un être authentique à ce que nous sommes ensemble.

Ne voit-on pas que l’épreuve de création ici décrite a son exact contrepoint dans la création littéraire, et en particulier dans la poésie, et que le rapport à la langue, l’invention de l’image même, supposent aussi la règle et le compas de l’architecte, à côté de l’émotion et de la "flamme"...
Même enjeu, même risque. On ne pourra jamais s’installer dans le confort des formes, sauf à se mentir, et à perdre la terre et les autres, définitivement.

Quant à moi ? Que dois-je à cette leçon ? Nullement une véritable maturation, ni en ces années de L’Arrière-pays ni plus tard. Je sens bien que, le compas et la règle en main, j’hésite encore. Je sais bien que la poésie c’est de se dégager des constructions de soi que sont les oeuvres, de faire de celles-ci la flamme qui les consume, d’aimer d’abord et surtout la lumière de cette flamme : mais cette certitude n’est qu’une route où indéfiniment je me retrouve au point de départ, les yeux sur un certain chemin que je vois s’en détacher sur la gauche dans déjà des ombres nocturnes : ce chemin qui repasserait si je le suivais, par ces mille lieux décevants qui semblent se donner pour des seuils de quelque arrière-pays.
Je n’ai rien résolu, c’est pour cela d’ailleurs que je suis resté un écrivain
(...)

25 octobre 2005
T T+

[1voir Dévotion, in Poèmes, Mercure de France, 1978, p. 155-159