Le rêve de l’homme qui ne pouvait pas aller dormir | 1

The Dream of the Man Who Could Not Go to Sleep de Reza Baraheni vient de paraître dans Speaking in Tongues : PEN Canada Writers in Exile, édité par Maggie Helwig, avec une préface de John Ralston Saul (The Banff Centre Press, 2005).

Cette anthologie rassemble des textes de Zdenka Acin, Alan Cumyn, Andrea Hila, Martha Kumsa, Stella Lee, Fereshteh Molavi, Faruk Myrtaj, Senthilnathan Ratnasabapathy, Benjamin Santamaria Ochoa, George Bwanika Seremba (PDF), Goran Simic, Mehri Yalfani et Reza Baraheni.

Ces écrivains, qui vivent tous en exil au Canada, interrogent dans leurs textes la situation de l’exil et l’acte de traduction. En apprenant à parler, souvent à écrire, dans une autre langue, n’est-ce pas leur propre personne, leur propre existence, que, tôt ou tard, ils ont été conduits à « traduire » dans un autre vocabulaire ? C’est durant le passage de cette « dernière frontière », « invisible », durant cet ultime « transport » d’une langue vers une autre que le risque survient de disparaître, s’effacer.
DD.


« Le récit vise à s’offrir comme un don narratif,
non comme une apparence propre à chasser votre ennui ;
il vise à dissiper l’ignorance. »

Shams e-Tabrizi [1].

             Que quelqu’un, de l’étranger, m’ait demandé de prendre des photos de certaines peintures de Mozayyam, le grand peintre de l’ancienne dynastie kadjare du XIXe siècle, ou que j’aie proposé de les prendre, ne change rien au fait que je ne suis pas photographe. À l’occasion chacun est photographe, y compris moi. Mais un véritable photographe, un professionnel, est d’une espèce tout à fait différente. Sa profession n’est pas la pêche. C’est la chasse. Même si les deux activités semblent identiques à beaucoup. Attraper un poisson est fortuit. Chasser est plus prémédité, et je préfère le chasseur, sans pour autant me faire l’avocat de chaque scène de chasse. L’habileté du chasseur est une qualité dont on ne peut disposer à la légère. Le chasseur tire délibérément, comme un peloton d’exécution donne le coup de grâce. Bien, avançons.

             J’ai vu récemment quelque chose de très étrange à Mauthausen, le camp de concentration nazi. Quelques jours plus tard des nazis européens niaient l’existence de ce camp, d’autres affirmaient que les détenus méritaient ce qu’ils subissaient.
             Le camp se trouve à trois heures de voiture de Vienne. La route est très belle, c’était un jour de mai et nous sommes arrivés à Mauthausen. Il y avait, outre Sanaz mon épouse et Arsalan mon jeune fils, Behrouz Heshmat, le sculpteur originaire de mon Tabriz natal, et le Dr Zhaleh Gohari, médecin onusien, notre hôte merveilleux. Nous avons d’abord regardé les statues et les monuments élevés par différentes nations afin d’honorer la mémoire de leurs soldats tués à Mauthausen. Tous sont magnifiques, aussi humains que possible, et ils le deviennent encore plus après qu’on a visité l’intérieur du camp. On perçoit de façon plus objective la réalité du visage odieux du nazisme et sa capacité à créer de la réalité quand on examine les outils et les instruments abandonnés dans les bâtiments de Mauthausen : vestiges d’une science scrupuleuse appliquée à servir les fins d’un assassinat de masse tout aussi scrupuleux. Un million de personnes, peut-être davantage - hommes, femmes, enfants -, la plupart appartenant aux minorités ethniques dites non aryennes, et un grand nombre de prisonniers de guerre soviétiques, ont été scientifiquement et systématiquement annihilés. L’assassinat perd de son atrocité quand la science est appelée à son service. Le nazisme n’a peut-être pas été la première école à envisager l’assassinat systématique selon une perspective scientifique mais il est indubitable qu’il lui a donné des dimensions historiques sans précédent. Il a considéré l’assassinat comme une sorte de chirurgie scrupuleuse, et il a tué avec un tel niveau de précision qu’il semblait que la peau, la chair, les os, les cœurs, les cerveaux des êtres humains avaient été créés dans l’unique dessein d’accorder à la recherche scientifique le statut d’activité ayant pour but l’assassinat.

             Même si chacun est totalement horrifié, et se creuse la tête à se demander pourquoi ils ont infligé cela à des êtres humains, on ne peut cependant s’empêcher de reconnaître, malgré l’horreur qu’on en éprouve, l’esprit industrieux des tueurs nazis. Une méthode était particulièrement efficace et déroutante. Le prisonnier était suspendu au plafond d’une petite pièce. Dans l’un des murs il y avait un trou qu’il ne remarquait jamais. De ce trou un pistolet visait la tête. Tout était si précis qu’il n’était pas nécessaire de voir la cible. Une main pressait la détente de l’autre côté du trou, et de ce côté le cerveau du prisonnier éclatait en un instant, comme un ballon gonflable. Aussi précis que possible. Et c’était la fin. Et je ne suis pas photographe ! Et c’était le tour du prisonnier suivant. Le pistolet rechargé, la détente, adieu. Et les Serbes, à quelques centaines de kilomètres de Mauthausen, introduisaient dans le rectum d’un enfant de six ans une broche dont l’extrémité jaillissait de sa bouche, et ils le rôtissaient comme un agneau nouveau-né sous les yeux de sa mère, puis proposaient à celle-ci un morceau du rôti. Comme elle refusait, ils la violaient et la tuaient d’une balle dans la tête. Et Akbar Behkalam, notre grand peintre de Berlin, a peint un tableau où figurent trois hommes, la moitié de leur visage présentant des traits turcs, l’autre moitié des traits juifs, inspirés de la photo d’un tableau juif datant d’environ une cinquantaine d’années. Les trois hommes se tiennent côte à côte, mi-juifs, mi-turcs, sous cette admonestation inscrite en haut de la toile : « Nous sommes les futurs juifs ! » Et la crise morale, économique et sociale qui sévit en Allemagne et dans toute l’Europe en rejettera bientôt la responsabilité sur les groupes ethniques non aryens. Non que l’Europe soit un mauvais endroit, non, mais un demi-million de pères ont eu leurs filles violées en Allemagne. Chacun en parlait à Hambourg, lors d’une tournée de lectures que je faisais là-bas il y a quatorze ans. Et je ne suis pas photographe. Retournons à Vienne, disons encore une ou deux choses, puis de là rendons-nous au nord de Téhéran. Kafka a vécu quelque temps dans un des villages aux alentours de Vienne, et il y a le sanatorium - le Dr Gohari nous l’a montré d’une des collines qui entourent la ville - où il a vécu ses derniers jours. Et il y a toujours un K en Europe, qui hante chaque lieu, et prend des photos sans défaut. Et je ne suis pas photographe.

             Vienne va et vient dans l’esprit du poète comme les vagues, la gloire nocturne des voix d’opéra s’élève de ses catacombes, de ses tonneaux et ses coupes qui débordent de bière et de vin. Et le domicile de Freud, et la maison de la psychanalyse, et les œuvres de Breugel, tout est là. Et Heshmat commente les musées. Et la ville ? Personne n’a jamais dit ou écrit que Vienne n’était pas belle. Ni Mauthausen quelque part autour. Si vous distribuez les statues à la population, chacun en emportera chez lui une douzaine. Il y en a partout. Et quand vous regardez le sommet d’une des magnifiques cathédrales soyez prudent, vous vous briseriez le cou. Et Heshmat prend sans cesse des photos. Mozart, Beethoven, et les statues, et on est effrayé à l’idée qu’elles pourraient sauvagement basculer de leurs piédestals hauts de cent ou cent cinquante mètres.
             Un des esprits les plus purs et les plus modernes de ma ville natale est ce Behrouz Heshmat. Et au cours d’une de nos nuits à Vienne, nous allons voir une immense sculpture en métal, son œuvre, dans un jardin entièrement éclairé. (Et j’ignore de quelle façon la censure pensait dissimuler cette sculpture, qui représente Ashigh, le musicien traditionnel iranien de nationalité azérie, derrière les murs du musée de Tabriz, tel un bouquet de roses fraîches balancé sur un tas de fumier !) Et un autre exemple d’esprit à ce point unique est Zhaleh Gohari, un joyau, caché dans Vienne - telle la partition inconnue d’un concerto pour piano de Mozart ou de Beethoven glissée entre les feuillets d’un livre, afin d’être découverte et interprétée plus tard par un orchestre enivré de cette découverte soudaine. (« Je ne suis pas de ces gars qui s’écartent de son chemin pour saluer quelqu’un. S’il semble en colère et s’enfuit, je m’enfuirai cent fois plus. Dieu me salue dix fois, et je ne rends pas ce salut. Alors je dis ‘‘[salut] à toi dix fois plus’’, et feins d’être sourd. Maintenant vous vous tenez là et regardez. Mettez-vous en colère et voyez comment je vous retourne ma colère [2]. ») Et je ne suis pas photographe. Et dans le fait de prendre une photo vraiment bonne je trouve quelque similitude avec cette balle tirée du trou dans le mur jusque dans le cerveau, comme si quelque part le crime scrupuleux, le meurtre politique et le génocide avaient à voir avec une œuvre d’art accomplie très minutieusement. Quand l’esprit humain se concentre et travaille de façon précise il réalise un acte chirurgical, crée les rayons laser, écrit le beau poème « L’araignée d’eau » de W.B. Yeats ; la main de Michel-Ange, l’esprit de Jules César, le cœur amoureux travaillent tous avec la même précision ; il devient un œil harmonieux, méticuleux, si bien qu’il prendra une photo de la main, de l’œil, de la couleur et des concordances figuratives vieilles d’une centaine d’années de Mozayyam, le grand peintre de coupes et de fruits. Il prendra une photo pour un ami qui en a besoin aux États-Unis. Et je ne suis pas photographe !
             Mon photographe est Faramarz Soleimani, qui m’a donné deux des photographies qu’il a prises, que j’ai envoyées à la personne qui en avait besoin, et je n’en ai plus de reproductions. Et il m’a dit, quand il me les a remises, de demander à cette personne aux États-Unis de bien préciser qui en était l’auteur. Je ne sais pas si elle le fera. Je vais le faire moi-même maintenant. Peut-être les photos ont-elles déjà été imprimées quelque part. Il en a toujours été ainsi dans ce monde-ci. Un cubisme mental est criminel ; le second est une métonymie artistique, parallèle au premier ; le troisième est un œil qui dort, la radio-activité de la destruction. Et celui qui m’appelle des États-Unis me dit : « Les peintures seraient en possession de quelqu’un qui porte le nom de Dr Saghafi, qui s’intéresse aux mémoires, aux peintures et aux photographies ; aux fantômes, aux séances de spiritisme et aux archétypes qui surgissent des révélations religieuses. » Et moi - qui m’intéresse à toutes les choses contradictoires et antithétiques : Theodor Adorno, Walter Benjamin, André Breton, Faulkner, Joyce, Jung, Kurosawa, l’art aztèque, les terrains d’atterrissage galactiques d’Amérique centrale sur les sommets précolombiens (à moins que Von Denikan n’ait menti), les observatoires de l’enfance de l’humanité, Ézéchiel et les révélations de Jean, les ascensions physiques, spirituelles et linguistiques, l’intelligence débordante de Nima Youshij qui a fondé la poésie persane moderne, les premières années d’innocence de Forough Farrokhzad, la première femme poète d’Iran - je me sens captivé par ce Dr Saghafi.
             Et tout cela précipite ma discordance psychologique dans un univers constitué de courants qui débordent, où je vois l’artiste comme l’espion découragé de la mélancolie niméenne ou pas, avec des saveurs de Freud et de Mossadegh et leur cancer de la bouche et de la mâchoire, en particulier une photo de Mossadegh [3], face au désert, une canne à la main et le dos tourné à la caméra cachée de l’histoire. Et bon dieu ! ce souvenir ne pourrait-il être lapidé en moi jusqu’à ce que sa mort s’ensuive ! Parce que le fils d’une chienne est comme une main au pouce boudiné toujours prêt à s’enfoncer dans un trou ; aussi simple que ça ; et les autres doigts tournent autour comme les manèges de l’imagination, avec la sensation destructrice de ce qui ramène vers le centre, comme les têtes tournoyantes du « Kurde de l’Esprit » de Hadji-Sadegh le derviche jeylani [4], comme le répertoire téléphonique épais et volumineux d’Ali Dehbashi [5] dans lequel les noms des humains et des djinns de la littérature (« lequel de ses bienfaits ton Seigneur te refusera-t-il ? [6] ») tourbillonnent sans cesse en assurant un guidage électronique ; comme le souvenir douloureux que j’ai gardé de Hossein Mansour al-Hallaj ; comme le sud de Téhéran avec ses anciens ghettos délabrés, le quartier Arabe, Yaftabad, Yakhchiabad et le reste, qui révèlent maintenant leur pouvoir et leurs ruines avec d’autant plus de force qu’ils sont une conséquence des jardins à moitié construits par le maire Karbaschi avec allées, chemins et fontaines surplombant les maisons délabrées des ghettos. De leurs profondeurs les regards diurnes des jeunes garçons et filles et les yeux étincelants des chats de la nuit obscure transpercent ce monde, un être humain n’est rien de plus qu’une mémoire déformée de lieux et de temps, d’échappées et de retours, de repos et d’absence de repos (je serais tout à fait prêt à renoncer à mon esprit, mais pas à son agitation). Et j’ai été en contact avec les plus grands esprits du monde, j’ai téléphoné à Hermès, à Dionysos, à Shams e-Tabrizi et au vieux Roi Mage [7], j’ai écrit un Livre des Rois basé sur les âmes de la Omm al-Sebyan [8] du golfe Persique, et dans le langage symbolique des esprits torturés des chamans détrônés d’Asie centrale qui marchent, leurs vêtements en lambeaux, jusqu’aux confins extrêmes de la géographie d’un Nord intérieur, où les engloutissent les plateaux aryens. Et cette fois le pouce central était le nom du Dr Saghafi ; et autour de lui dansaient mes autres doigts, et autour d’eux mes stylos tournoyaient comme des manèges ; parce que l’histoire est toujours ma préhistoire ; et c’est moi qui suis l’histoire au moment où adviennent les horizons ; un temps présent composé de millions de présences, discours, entretiens, gémissements et lamentations ; comme la musique concentrique sur la tranche des des grands arbres, les platanes orientaux de cinq cents ans d’Anis al-Doleh dans la maison du Dr Saghafi ; et la poésie concrète des images stables mais dansantes, dansantes sur place ; et la poésie de tout le passé de l’Iran et du monde est l’anté-poésie de ma poésie, la poésie de tout ce que je suis de moi ; et vous, poètes iraniens ! surgissez des cercles dessinés au centre des tapis de soie à cinq fils imprimés de poissons à Tabriz et à Khoy [9] et des mandalas préjungiens et pré-occidentaux, de sorte que nous danserons au rythme de la musique prérenaissante qui sonne comme notre propre musique, des improvisations de John Cage et de la vision intérieure aveugle de ce que bat le batteur Tehrani ; une danse avec de la présence, avec les pieds qui s’élèvent au-dessus de la terre, une terre imaginaire, un espace né de l’architecture abstraite des âmes et de la psyché : Dr Saghafi, rayray, rayray/pleure nuit et jour, hayhay, hayhay - ma fièvre est la fièvre de Tehrani/tu restes avec moi, naynay, joue, joue encore de la flûte, naynay /Dr Saghafi, ayay, ayay, ayay/hananaa, hoohoo, hananaa, hayhay - donne-moi du vin du vin, de ce vin ce wine, ce wine this wine wine, maymay, maymay, maymay.

             Et finalement j’ai découvert où se trouvaient les deux peintures, qui était le Dr Saghafi, et j’ai commencé à questionner tout le monde, et j’ai découvert aussi un livre d’Alexandre Dumas traduit par lui il y a quarante ou cinquante ans, longtemps avant que le célèbre Zabih-ol-lah Mansouri traduise tout Dumas en persan. Et je l’ai découvert dans la cave d’une librairie clandestine de Téhéran. Je ne l’ai pas lu. Je l’ai envoyé à la personne qui voulait des photos des peintures du grand Mozayyam. Et je ne suis pas photographe. Et le Dr Faramarz Soleimani n’avait pas encore envisagé de devenir le porte-parole de la troisième vague de la poésie persane ; et à questionner ici et là j’ai découvert qu’il était un photographe très capable, et quand j’ai obtenu le numéro de téléphone du Dr Saghafi je l’ai composé, et comme il était aimable, courtois, et comme il parlait bien au téléphone, et comme il était cultivé. Il a dit : « Vous irez jusqu’à la grande porte du palais Niyavaran, l’ancien palais Saheb-gharaniyeh, et vous prendrez l’escalier à droite. Vous verrez deux platanes. Notre maison est à droite par-delà les platanes. En fait, les platanes nous appartiennent. » « Docteur Saghafi, il y a de nombreux platanes alentour. Comment saurons-nous quels sont les vôtres ? » Il a dit : « Non, ces platanes ne sont pas des arbres ordinaires. Vous ne les raterez pas. Je vous attendrai là. J’ai les peintures, et vous prendrez autant de photos que vous voulez. Au revoir. »
             Et nous y sommes allés.
             J’avais d’abord pensé apporter un livre, un recueil de poésie, ou un bouquet de fleurs au Dr Saghafi, mais je ne sais pas ce qui s’est passé dans ma tête. J’ai tout oublié, et j’y suis allé sans apporter quoi que ce soit. Le Dr Soleimani était déjà là, sacrément équipé avec du matériel de premier ordre, calme et courtois. Tant d’accessoires lui pendaient de partout qu’on aurait dit que nous partions tourner un documentaire dans les îles Majnoun durant la guerre Iran-Irak. Si vous placez le visage de Soleimani sur la miniature d’une tête de Saedi [10] vous obtiendrez le visage empreint de réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez au moment où il finissait d’écrire L’Incroyable et Triste Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique. Le fait est que la magie nous submerge à chaque instant sans que nous y prenions garde, et pendant les deux heures du crépuscule passées dans le quartier de Niyavaran, au nord de Téhéran, tout fut baigné de magie.
             Arrivés en haut de l’escalier, il n’y avait aucun bâtiment, du moins nous n’en avons vu aucun. J’ignorais ce que ressentait Soleimani mais soudain j’ai arrêté de respirer parce que je venais de comprendre pourquoi le Dr Saghafi avait parlé de platanes au téléphone : « Les platanes sont à nous ! » Même si j’ai compris plus tard que ces arbres n’appartenaient à personne. Deux goules massives sorties tout droit des Mille et Une Nuits, semblables à deux repoussants fours à briques, les feuilles et les branches de leur sommet grouillant d’oiseaux et se dressant à toucher le ciel. Je ne sais pas pourquoi je me suis souvenu de Rostam, le héros du Livre des Rois, l’épopée persane de Firdoussi. Oui, c’était ce que signifiait « Les platanes sont à nous », dans une cour en rez-de-chaussée de deux ou trois mille mètres carrés, pas plus. Et j’ai pensé que si quelqu’un regardait le cadran de sa montre, à moi qui n’ai pas de cholestérol, aucune accoutumance, et de bons poumons, il verrait qu’il me faudrait environ trente secondes pour faire le tour de ces platanes en courant. Nous nous tenions devant, abasourdis, et là-haut, au sommet des arbres, il y avait le bruit chaotique des oiseaux, des oiseaux cachés. Assurément ces oiseaux avaient fait sursauter le shah d’Iran dans son sommeil, et avant lui Ahmad Shah, Mozzafar al-Din Shah, Nasir al-Din Shah - mais pas Reza Shah [11] puisqu’il n’avait jamais dormi dans ce palais -, ou peut-être les avaient-ils bercés afin qu’ils s’endorment. (Si l’on n’est pas roi, comment comprendre quoi que ce soit à la relation des rois avec les oiseaux qui perchent au sommet de platanes vieux de quatre ou cinq cents ans ? Je le comprendrai quand je deviendrai roi et vous le ferai alors savoir.) Et il était normal que nous essayions de le découvrir. Nous nous tenions devant, sans voir personne. On aurait dit que le jardin et les platanes avaient été donnés à bail à des fantômes. À quelques pas des rues bourdonnantes d’activité du nord de Téhéran, à l’heure de la ruée, à droite par-delà le palais Niyavaran, là où les rues tournent vers le nord, le Dr Soleimani et moi, « deux solitaires, deux errants, deux affligés [12] », marchions dans un no man’ land parcouru de silence et on aurait dit qu’autrefois, il y a fort longtemps, Abel et Caïn avaient arpenté ce lieu, et que cette première catastrophe, le meurtre d’un frère par son frère, le premier homme sur terre, un meurtrier, et le deuxième, sa victime, s’y était déroulée. Et quand l’homme s’était redressé après avoir accompli son crime il avait protesté : « Suis-je le gardien de mon frère ? »
             Peut-être cette sensation de nous tenir dans un désert était-elle due à la taille des platanes. Ils étaient si hauts que la maison au-delà paraissait véritablement basse, matériellement, objectivement basse. Elle semblait ne pas exister. Comme la frêle silhouette du vieux Akhavane Sales [13] contre le monumental rocher maudit de son poème et en contraste avec la majesté de ses mots : « Ce siècle malade, insensé », ou devant la caverne de Bahram dans L’Histoire de la cité des pierres [14]. À l’échelle des platanes, la maison ressemblait à celle de Pinocchio. Et elle n’était pas différente de la maison de mon enfance dont j’avais hérité dans le Ghetto mortuaire de Tabriz, à peine quelques tailles au-dessus ; plus étendue, beaucoup plus propre et, aurait écrit Nima, « moins cassée ». Du moins dans ce cas particulier la malédiction de Nima avait-elle reçu une réponse.

Et ils disent :
« plus cassées soient les portes de leurs paradis !
et plus tapi contre chacun d’eux, séparé de sa famille
au seuil de sa porte !
et des chants de leur mort, étouffés sous les plafonds de leurs balcons, leurs lustres ! »
« oui, étouffés ! » dit une voix lointaine
et une voix proche,
dans le tumulte des voix qui atteignent la route, dit :
« voici la punition qu’ils méritent
au terme de leurs époques de joie
après leurs siècles d’extase [15] ! »


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2 juillet 2006
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[1Mohammad Shams i-Tabrizi, Essais, édités et commentés par Mohammad Ali Movahhed (Téhéran, éditions Kharazmi, 1970), p. 273.

[2Idem.

[3Mohammad Mossadegh, Premier ministre d’Iran élu démocratiquement, écarté par la C.I.A. en 1953.

[4Abd al-Ghader Jeylani, fondateur de la secte Ghaderi des derviches tourneurs en Iran. Hadji-Sadegh (Sadeghi) est le chef actuel de la secte.

[5Ali Dehbashi, directeur des publications Kelk, puis Bokhara, deux périodiques iraniens.

[6Verset de la sourate coranique « Al-Rahman », traduction M.H. Shakir (Elmhurst, New York, 11373-0115, Tahrike Tarsile Coran, Inc. P.O. Box 731115, 1997), p. 533. Je donne une version simplifiée de la traduction.

[7Personnage imaginaire de l’œuvre de Hafez, poète perse iranien classique et mystique, pour qui il a été source d’inspiration.

[8Ce mot arabe, composé à l’origine de deux mots, signifie littéralement « la mère des enfants nés épileptiques ou spasmophiles ». Dans les ports du sud de l’Iran, quand on dit de quelqu’un qu’il a été frappé par Omm al-Sebyan, prononcé dans cette région « Ommossebyan », cela signifie qu’il souffre d’une maladie mentale parce que le démon l’a frappé. Le blâme rejeté sur la mère était sans doute dû à la domination patriarcale.

[9Deux villes de la province d’Azerbaïdjan, en Iran, célèbres pour les modèles de leurs tapis, ceux de Tabriz en particulier.

[10Ghalam-Hossein Saedi, important auteur dramatique et romancier de la période pahlavie (1936-1965).

[11Les trois premiers sont des rois de la dynastie kadjare qui régna sur l’Iran avant que Reza Shah Pahlavi ne les renverse et ne s’intronise. Son fils, Mohammad Reza, a été déposé par la révolution de 1979.

[12Une demi-ligne d’un poème de Hafez.

[13Célèbre poète iranien, mi-classique, mi-moderne, de la seconde moitié du XXe siècle.

[14Bahram est un roi iranien anté-islamique, mi-légendaire, mi-historique, qui disparut dans une caverne à la fin de sa vie. Le poème narratif d’Akhavane Sales raconte l’histoire mythique de sa mort.

[15Nima Youshij, éd. Yadollah Jalali Pendari (Téhéran, Morvarid, 1991), p. 167-168.