Marc Perrin | A-R, 24.01.09

’’En face, 24.12.08’’ - photographie : Marc Perrin.

« En face, 24.12.08 » - photographie : Marc Perrin.

Tout est calme. Immensément calme. Tout est dans un paysage immense. Immense, calme. Et silencieux. Les corps des hommes et des femmes sont en cette immensité. Les corps, les corps des hommes et des femmes sont en silence dans l’immensité silencieuse. De temps en temps, quelque chose explose. De temps en temps, on entend le bruit des armes. De temps en temps, on entend le rire des amants. De temps en temps. Comme venant d’un autre monde. On entend le silence.

De temps en temps, j’entends une voix appeler mon nom. Je sais que si j’entends une voix appeler mon nom, il y a quatre possibilités. Soit c’est la voix de ma mère. Soit c’est la voix de mon père. Soit c’est la voix de Dieu. Il y a une quatrième possibilité. La quatrième possibilité est le risque de l’amour. La quatrième possibilité. Est le risque de la guerre. Amour et guerre sont les deux mots pour dire la quatrième possibilité. Je peux aussi penser que c’est la voix de mon frère que j’entends. Je peux aussi penser que c’est la voix d’une sœur. Je suis dans le noir. J’entends une voix appeler mon nom. Et maintenant. J’ouvre les yeux.

Quand j’ouvre les yeux. Je vois un monde dans lequel je sens la présence d’un dieu encore très vivant. Quand j’ouvre les yeux. Je vois un monde immense. Calme. Silencieux. Et je sais, à l’instant précis, je sais que dans ce monde : le silence ne dialogue plus avec aucun dieu. Quand j’ouvre les yeux. J’ouvre les yeux sur un monde sans dieu. Et je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce silence, sans dialogue. Je ne comprends pas ce monde. Cette ville. Et pourtant, je me souviens. Je me souviens de cette ville. Je me souviens, dans cette ville, comment les sirènes chantaient, chaque midi, tous les premiers mercredis du mois. Je me souviens de leur chant. Je me souviens de ce monde, de cette ville, de ce pays. Je me souviens de ce pays. Quand ce pays vivait dans un temps que tous pensaient être un temps de paix, pour tous, et pour toujours. Je me souviens d’une phrase. La phrase disait. Cette paix est le nom d’un mensonge pour faire taire la guerre faite au désir. Je me souviens d’une phrase. La phrase disait. Cette paix est le nom d’un mensonge pour faire taire la pensée dans chaque corps. Et maintenant. J’ouvre les yeux.

Il y a. Quand j’ouvre les yeux. Une femme qui parle au corps inerte d’un homme. Quand j’ouvre les yeux. Il y a. Cette femme qui parle. Au corps inerte d’un homme, presque mort. Il y a cette femme qui parle, à un presque mort. Il y a cette femme qui parle à un mort, dont le corps respire encore. Il y a cette femme qui parle à ce corps dont elle ne sait si le cœur ou l’esprit peut encore l’entendre. Il y a cette femme qui parle à un corps. Il y a cette femme qui voudrait parler à un corps. Il y a cette femme qui voudrait que le corps seul de cet homme puisse l’entendre. Il y a cette femme qui parle à ce corps qui ne répond pas. Il y a cette femme qui parle au silence d’un corps. Il y a cette femme qui parle au corps dont elle sait la puissance de plaisir. Il y a cette femme qui parle au corps dont elle sait la puissance de mort. Aussi. Il y a cette femme qui parle à un corps. Dans une guerre. Dans un amour. Et chaque corps appelle. Dans le silence.

Ou bien. Ou bien c’est l’homme qui parle. Ça pourrait arriver. Un jour. Un homme qui parle. Disons que c’est maintenant. Disons que c’est un homme, presque-mort, et il parle. Il parle pour oser dire enfin ce qu’il en est de ce presque. Il dit : le presque est ce par quoi un corps peut encore parler. Il dit : comment ce presque brusque le corps, par la parole. Il dit comment une parole est encore possible. Comment une parole brusquant l’encore possible est nécessaire. Une parole, provoquant le corps. Tant que je te parle, tant que nous parlons, tout est encore possible. C’est aussi simple que ça. Le silence est le nom de la mort. C’est aussi simple que ça. Le silence est le nom de la croyance. Aussi. Le presque : est le nom de l’urgence des corps. Le presque : brusque les corps, dans le silence. Le presque : est ce par quoi je peux encore te parler. Le presque : est ce par quoi je crois que tu peux m’entendre.

Et. Maintenant. J’entends la voix de ma sœur. À mes côtés. Quand j’essaye de parler, moi, ma voix reste enfermée. Là. J’entends la voix de ma sœur. Ou bien. Ou bien c’est la voix de ma femme que j’entends. Je ne sais pas. J’entends la voix d’une femme. Seule certitude. J’entends la voix d’une femme me dire : maintenant, c’est moi qui parle. J’entends la voix d’une femme dire maintenant je vais tout te dire. Je sais que seule la voix de Dieu est celle qui sait tout me dire. Ici. J’entends la voix d’une femme : prendre la voix de Dieu. Ici. J’entends une femme parler comme Dieu parlerait. J’entends ici une femme parler comme elle parlerait à Dieu. Je ne peux plus parler, moi, ma voix reste enfermée, dedans. Mais je peux entendre encore la voix de la femme. Je peux encore entendre sa colère, et, dans sa colère, je peux encore lui demander. Moi. Muet. Je peux encore demander à ma sœur. Dans sa colère. Je peux encore demander à ma femme. Dans la colère. Je peux encore demander. Et je demande. Une prière.

Je ne crois plus en Dieu. Je n’ai plus de souffle pour y croire. Et j’en appelle à cette femme, à mes côtés. J’en appelle à ce corps étranger, qui, je veux l’espérer : croit encore en ce à quoi je ne crois plus. J’en appelle à la voix de ce corps extérieur à moi. J’en appelle à la parole de ce corps extérieur à mon corps pour qu’elle ose lever une prière vers ce en quoi je ne crois plus. Vers ce en quoi il m’est nécessaire de croire encore. J’ai besoin, d’un autre corps. J’ai besoin. D’une voix. Hors de mon corps. Pour la prière. Et. Je ne doute pas. À cet instant précis de ma vie. Je ne doute pas de l’existence de la présence d’une sœur, à mes côtés. Je ne doute pas de la présence d’une femme qui saura donner une voix à la prière. Je ne doute pas de la nécessité de la présence d’une femme pour que la prière puisse s’articuler. Je ne doute pas de la possibilité de toute croyance. J’ai besoin. D’un corps. Pour me survivre. J’ai besoin d’un corps étranger et vivant. J’ai besoin d’un corps étranger pour qu’une prière se lève et que cesse enfin la survie. Je crois en la réalité d’un corps étranger et vivant. Je crois en la réalité d’un corps, osant un geste d’amour. Je crois à cette prière. Je crois au corps de cette femme, à mes côtés. Je crois que par son corps, elle connaît la voie pour la prière.


Ce texte a été écrit à l’occasion de la venue de Atiq Rahimi, fin janvier, à Nantes, dans le cadre du Festival Hors-Piste organisé par le Lieu Unique. Texte inspiré par la lecture des ouvrages de Atiq Rahimi (après la découverte au printemps dernier de Les mille maisons du rêve et de la terreur), il a été lu le 24 janvier 2009, avec Soizic Lebrat.
(Marc Perrin)


Marc Perrin vit actuellement à Nantes, laquelle, Nantes, s’en porte bien, j’ai vérifié. Il a publié un livre, intitulé Vers un chant neuf, objet joliment orné de dessins de Marie Bouts et au pliage/façonnage inventés par Frédéric Laé.
Marc Perrin est également un participant régulier à l’heureuse et excitante revue Du nerf, dont remue avait salué la naissance ici, ainsi qu’à LGO et Dixit. Il est l’initiateur d’une mystérieuse aventure intitulée Ce qui secret, et on le trouve aussi ici.
Cette profusion n’est pas même embrouilleuse, tant ce qui se dégage des travaux de Marc Perrin, qu’on les lise ou qu’on l’écoute, existe. Fort, et doux.

11 février 2009
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