« Nous arrivâmes trop tôt ; à première vue, la ville semblait endormie... »

J’avais dans l’idée, avec ce roman, de raconter entre autres, fût-ce de manière déformée, une partie de l’histoire de mes origines, et peu importe qu’il y ait là une part de projection, une idéalisation négative ou que cela corresponde ou non aux faits, l’important est que cela formait les prémisses de mon écriture, ce qui me préservait du risque d’écrire sur la cruauté de la guerre comme si elle n’était possible nulle part ailleurs que dans les Balkans. Faire sienne une histoire étrangère, c’est toujours l’occuper, même si l’on ne fait que refléter sa propre histoire dans l’histoire étrangère, et c’est sans doute d’autant plus le cas ici qu’une enfance autrichienne dans les années soixante n’est probablement guère comparable à une enfance yougoslave à la même époque.

Ce passage est extrait de À qui appartient une histoire ? de Norbert Gstrein. Parmi les ouvrages et les articles cités comme interlocuteurs de cet essai, il y a les romans précédents du romancier dont celui qui paraît en même temps, Le Métier de tuer. Il y a aussi Elisabeth Costello. Huit leçons de J.-M. Coetzee, Le Non-sens et le bonheur : poèmes de Peter Handke, À qui appartient Auschwitz ? d’Imre Kertesz, La Leçon d’anatomie de Danilo Kis, La Pensée captive. Essai sur les logocraties populaires de Cseslaw Milosz, La Vraie Vie de Sébastien Knight de Vladimir Nabokov, À la courbe du fleuve de V.S. Naipaul et Le Métier de vivre de Cesare Pavese ; une bibliothèque des réponses apportées par des écrivains à la difficile question des relations possibles entre la réalité et la littérature.

Le Métier de tuer, roman, est écrit à la première personne du singulier. L’histoire débute à Hambourg. Le narrateur, anonyme, rencontre régulièrement un dénommé Paul, journaliste de la rubrique Voyages dans la presse écrite. Ces rencontres régulières, initiées par Paul, ont pris un tour qu’elles n’avaient pas au départ : le narrateur a décidé de raconter la vie de Paul, d’écrire le roman de cette vie. Paul l’ignore. Après chaque rencontre, le narrateur prend des notes sur ce qu’il a appris de Paul, ce qu’ils ont dit, etc.

Paul est l’ami d’Allmayer, journaliste correspondant de guerre. L’histoire se déroule vers la fin de la guerre en ex-Yougoslavie. Lorsque Allmayer se fait tuer, lors d’un reportage, sur une route du Kosovo par un sniper, Paul décide de raconter la vie d’Allmayer, d’écrire le roman de cette vie.

Le dispositif des rencontres entre le narrateur et Paul devient celui-ci : le narrateur observe et questionne Paul (vivant) dans le dessein de raconter sa vie, y compris le projet romanesque de Paul qui lui-même veut raconter la vie d’Allmayer (mort).
En quelque sorte, le dispositif des Frères Ripolin.
Une tonalité burlesque teinte souvent leurs rencontres qui se passent en longues discussions dans des lieux publics, tonalité qui tient à la sécheresse et parfois la brutalité de leurs échanges verbaux ainsi qu’à la répétition insistante des thèmes qui les obsèdent en commun : quels rapports existent-ils entre la réalité et une fiction qui veut en rendre compte, quelle est la vérité d’une situation et comment la raconter, a-t-on le droit de raconter une histoire qu’on n’a pas vécue, à qui appartiennent les histoires, à qui appartient l’histoire d’Allmayer, l’histoire de chacun lui appartient-elle en propre, quel statut acquiert-elle quand elle est racontée par un autre ?

« C’est mon histoire, dit-il [Paul] comme s’il devait la défendre contre moi. Qui donc pourrait la raconter, sinon moi ? »
J’avais l’impression qu’il voulait se donner du courage, et bien qu’il y eût quelque indécence à considérer l’accident et la mort d’Allmayer en vue d’une exploitation future avant même qu’il ne fût enterré, je ne contestai que timidement. Il se gratta la gorge comme si lui aussi en éprouvait de la gêne, et je laissai s’écouler quelques instants, j’observai deux hommes qui, dehors, jetaient les ordures dans un camion benne à l’arrêt ; un tourbillon de vent, des bouts de papier et de la cendre se déposaient sur les bancs du café, les gens se levaient et tapotaient leurs vêtements. Quand je vis qu’il suivait mon regard je le regardai fixement, et bien qu’il opinât du chef, je sentis qu’il n’aurait pas été étonné que j’aie oublié ce dont nous venions de parler.
« Tu ne crois tout de même pas à cette intrigue, finis-je par dire. Si ce n’était que ça, ce serait trop simple. » [...]
« Tu as vraiment dit : intrigue ? »
Je me sentis pris sur le fait et me tus.
« Quand j’entends ce mot, ça me fait l’effet d’un morceau qui te reste en travers de la gorge et t’étouffe. »

Le dispositif de leurs rencontres est cependant instable.
De nouvelles questions ne cessent de surgir, de faire basculer en tous sens et d’entremêler non les éléments du réel mais leur valeur narrative, les modifiant, les nuançant vers le plus clair ou le plus foncé, les soulignant d’un trait noir, parfois les recouvrant.
Le projet romanesque de Paul le conduit bientôt à ne plus envisager la réalité que comme un immense fournisseur d’informations qui peuvent lui permettre ou pas d’avancer dans son travail, y compris le fait, appartenant à sa vie non professionnelle, que sa compagne, Helena, par son origine croate, « devrait » savoir quelque chose de la guerre en Yougoslavie.
L’existence de chacun est-elle affaire de mots ou de faits ?
Du point de vue du narrateur, les questions que se pose Paul au sujet de la capacité de la vie d’Allmayer à devenir un roman sont celles-là mêmes que lui se pose au sujet de la capacité de la vie de Paul à devenir à son tour un roman.
Comment raconter la vie d’un individu plongé dans la guerre, qu’il en soit acteur, témoin ou narrateur ?

Norbert Gstrein, dans son essai, répond ainsi :

Jamais comme en ces deux jours passés à Belgrade je n’ai eu à ce point conscience de ce que raconter est une affaire de choix - que dit-on et que laisse-t-on de côté ? Les dommages de guerre sont d’un côté comme de l’autre tout aussi réels et irréels que les lumières du soir sur la place Terazije, même si, ne serait-ce qu’à cause de la vie citadine qui les entoure, elles n’ont pas pour moi ce caractère définitif qu’elles prennent dans les villages de Croatie et de Bosnie, vraiment bombardés et expulsés hors du temps, mais cela ne suffit pas pour décider s’il faut ou non les mentionner. Il y a telle et telle façon de faire, et je me demande ce qui serait le plus malencontreux : décrire un tour anodin de la ville, une visite touristique qui remonterait Kneza Mihaila, une artère animée à toute heure du jour, en direction du Kalmegdan couvert de neige, avec ce panorama à couper le souffle - il n’y a pas d’autre mot - dans la lumière d’hiver, sur le confluent du Danube et de la Save au pied de la forteresse, ou au contraire se limiter à se rendre sur tous les lieux, l’un après l’autre, touchés par les missiles et les bombes au printemps 1999, sans une pensée pour le reste, à relever jusqu’à plus soif les « cibles atteintes » et les « dommages collatéraux ».

L’histoire de la vie d’Allmayer selon Paul va devenir un précipité de la violence et de l’obscénité de la guerre à l’écoute d’une cassette enregistrée par Allmayer durant le conflit : son interview de Slavko, celui qui a peut-être mis une arme entre les mains d’Allmayer en lui disant si tu veux savoir ce qu’est le métier de tuer eh bien tue, celui qui a peut-être ordonné ensuite le meurtre d’Allmayer pour lui en avoir trop dit.
Et c’est la vie de Paul qui va précipiter à son tour.

Deux semaines et demie plus tard, il était mort sans que ni elle ni moi n’ayons reparlé de lui. On le trouva dans sa chambre d’hôtel à Zagreb, des somnifères, aucune lettre d’adieu, aucun papier en dehors d’une seule feuille avec cette phrase Je n’écrirai plus, et en dessous Cesare Pavese, Le métier de vivre, aucune trace de son roman, et quand je demandai à Helena d’aller voir chez lui, elle ne trouva rien non plus. Ce n’était pas un hasard, je savais qu’il avait certainement écrit davantage que ce fouillis de notes que j’avais vu un jour, ou qu’il avait du moins mis en forme un chapitre d’une belle longueur, ce qu’elle me confirma. Sans doute supposa-t-elle fort justement qu’il avait tout détruit, et quand j’appris cela, d’un seul coup, la distance que j’avais prise avec l’idée de faire moi-même quelque chose sur Allmayer perdit toute importance, et je pensai : il faut que j’essaie à sa place, je le lui dois, je dois m’y mettre enfin, pour lui et pour sa fin.


Le Métier de tuer et À qui appartient uns histoire ? viennent de paraître aux éditions Laurence Teper.
Le Métier de tuer est traduit de l’allemand par Valérie de Daran.
À qui appartient une histoire ?, traduit par Bernard Banoun, porte en sous-titre : « Des faits, des fictions, ainsi qu’une preuve contre toute vraisemblance de la vie réelle ».
Trois romans de Norbert Gstrein ont paru précédemment aux éditions Gallimard : Un d’ici (1991), Le Registre (1994), Les Années d’Angleterre (2002).
Il semble que la publication en Allemagne, en 2003, du Métier de tuer ait suscité un débat et des réactions peu littéraires, certains ayant reconnu dans le personnage d’Allmayer un correspondant de guerre « ayant réellement existé ». Notre lecture n’en a pas tenu compte, non par désintérêt mais par méconnaissance des faits.

Si les livres de votre bibliothèque sont classés par ordre géographique (B comme Balkans ou Y comme Yougoslavie) plutôt qu’alphabétique, placez Le Métier de tuer et À qui appartient une histoire ? au côté de Dans les griffes des humanistes de Stanko Cerovic, Campagnes de Jean Rolin, Les Deux Fins d’Orimita Karabegovic de Janine Matillon. Essai, récit ou roman, tous parlent du métier d’écrire.

28 septembre 2005
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