Otobiographies, de Jacques Derrida, et l’invention du lecteur.

Est parue chez Galilée, en février 2005, une nouvelle édition d’Otobiographies (après celle de 1984 chez le même éditeur). Ce qui donne l’occasion de découvrir ou de relire ce livre magnifique de cent vingt pages, qui porte comme sous-titre : « L’enseignement de Nietzsche et la politique du nom propre ».

Il s’agit, on le sait, du texte intégral d’une conférence prononcée en français en 1976 à l’Université de Virginie, puis à Montréal en 79.

Légitimité de la signature

Si je dis magnifique, c’est d’abord pour la jouissance de voir fonctionner la méthode de Derrida, soit quelque chose comme son humour ou ce que j’aimerais nommer une stratégie du dérobement : celle d’une parole qui commence par dire (I. « Déclaration d’Indépendance », première phrase : « Il vaut mieux que vous le sachiez tout de suite, je ne tiendrai pas ma promesse ».) qu’elle ne respectera pas le contrat passé avec l’Université de Virginie, c’est-à-dire : « Tenter une analyse “textuelle”, à la fois philosophique et littéraire de la Déclaration d’Indépendance et de la Déclaration des Droits de l’Homme », ouvrant par là même au conférencier, qui s’autorise « toute la liberté dont je suis capable et que je veux préserver » (37), un champ illimité d’indépendance. Faute de quoi du reste, penser en vérité, c’est-à-dire à l’abri de toute tutelle, et y compris de celle d’un Etat, serait impossible.

Du coup, les trois chapitres qui suivent - la part du livre la plus importante - et qui sont consacrés à Nietzsche et à « la politique du nom propre » donneraient volontiers l’impression d’une suite impertinente, n’était le fait que la partie I a déjà levé, comme l’air de rien, la question centrale de tout le propos : qu’est-ce donc qui fonde la légitimité d’une signature :

Il n’y avait pas de signataire, en droit, avant le texte de la Déclaration qui reste lui-même le producteur et le garant de sa propre signature. Par cet événement fabuleux, par cette fable qui implique de la trace et n’est en vérité possible que par l’inadéquation à soi-même d’un présent, une signature se donne un nom. Elle s’ouvre un crédit, son propre crédit, d’elle-même à elle-même. Le soi surgit ici dans tous les cas (nominatif, datif, accusatif) dès lors qu’une signature se fait crédit, d’un seul coup de force, qui est aussi un coup d’écriture, comme droit à l’écriture. Le coup de force fait droit, fonde le droit, donne droit, donne le jour à la loi. Donner le jour à la loi : lisez La folie du jour, de Maurice Blanchot.

Cette question du crédit, du seul crédit que l’on se donne à soi même pour fonder la légitimité de l’écriture et du nom qui la signe, c’est bien en effet la grande question, le drame, de Nietzsche : cela sera rappelé plus tard dans la conférence, à partir de la préface à Ecce Homo, corpus avec lequel, en plus du chapitre « De la rédemption » de Ainsi parlait Zarathoustra, dialogue Derrida. [1]Nietzsche, qui ne tient son identité que « du contrat inouï qu’il a passé avec lui-même », écrit en effet :

La grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains ont créé une disproportion qui les a empêchés de m’entendre et même de m’entrevoir. Je vis sur mon propre crédit. [2]

"Tout revient à l’oreille"

La méthode dont j’essaie de suivre dans ce livre le fonctionnement, c’est donc ce dialogue avec Nietzsche qui l’inspire.
Pour se risquer à écrire de telles Otobiographies il faut dresser, contre tous les oreillards, l’oreille la plus fine. Conseil de Nietzsche : « Vos oreilles grandissent, vous devenez des "oreillards" lorsque, au lieu d’écouter, d’obéir avec de petites oreilles (...), vous vous croyez libres et autonomes » selon les normes critiques des Institutions, en premier de l’Etat.
Dialoguer suppose qu’on puisse reconnaître l’autre dans son altérité et dans sa différence ; la critique, du coup, parce qu’elle s’aventure, neuve, de cette façon-là, à découvert, s’oblige elle-même à l’écriture et à fonder sa propre légitimité, son droit, dans le mouvement et l’acte, voire dans le risque, d’écrire sur ou plutôt à partir de Nietzsche. Et comme avec lui : « Nietzsche nous recommande d’oublier et de détruire le texte, mais de l’oublier et de le détruire par l’action. » D’où la question que se pose Derrida : « Compte tenu de la scène présente, comment criblerai-je à mon tour ce texte ? »
Le dialogue attend tout, des deux parties, sauf un exposé systématique.
C’est que l’action critique est création ; sa visée - sa dramaturgie - est aussi esthétique : elle a rapport au théâtre, au jeu de l’acteur, à la mise en scène, à l’exhibition, bref : au plaisir. Qui n’a pas compris qu’on n’enseigne vraiment que depuis cette posture-là, et dans la tension d’une parole qui joue ainsi sa liberté, n’a pas compris grand-chose à la pédagogie. Deux pages (37-38) dans ce livre l’annoncent avec force, dont voici la clausule :

Compte tenu du temps dont je dispose, de l’ennui que je veux aussi m’épargner, à moi, de la liberté dont je suis capable et que je veux préserver, je procéderai de telle fa-çon que certains jugeront aphoristique et irrecevable, que d’autres accepteront comme la loi et d’autres encore jugeront trop peu aphoristique, m’écoutant avec de telles oreilles (tout revient à l’oreille avec laquelle vous pouvez m’entendre) que la cohérence et la continuité de mon trajet leur seront apparues dès les premiers mots, dès le titre même. De toute façon, que ce soit entendu : quiconque ne veut plus suivre peut le faire. Je n’enseigne pas la vérité en soi, je ne me transforme pas en porte-parole diaphane de la pé-dagogie éternelle. Je règle comme je peux un certain nombre de problèmes, avec vous et avec moi ou moi, et à travers vous, moi et moi, avec un certain nombre d’instances ici représentées. J’entends ne pas soustraire à l’exhibition ou à la scène la place que j’occupe ici. Ni même ce que pour faire vite j’appellerai, en vous de-mandant d’en déplacer un peu le sens et de l’écouter d’une autre oreille, la dé-monstration auto-biographique à laquelle je voudrais prendre un certain plaisir, comme si je souhaitais que vous appreniez ce plaisir de moi.

L’invention du lecteur

« Que vous appreniez ce plaisir de moi. »
Comme si, en effet, le souci pédagogique exigeait d’abord le partage du plaisir, ce qui implique ceci de « vous » - de votre part - et de la part des « instances ici représentées » : que les uns et les autres cherchent à s’aventurer eux-mêmes dans les méandres, à participer aux mêmes enjeux, implications, voire aux doutes, que suscite le travail de qui enseigne (« autre chose que la vérité en soi »). Qu’ils jouent leur rôle dans ce théâtre critique.
Pister les détours, les reprises et les échos internes de ce travail dans tout le livre des Otobiographies, c’est alors, à sa petite mesure de lecteur du troisième rang - ou de troisième ordre... - sinon apprendre, du moins s’essayer à lire d’une autre façon, comme un « lecteur anachronique », selon le modèle qu’expérimente Derrida lui-même et qu’il offre à saisir dans son caractère précisément intempestif : « (...) il faudrait aussi suivre l’invitation qui nous est faite (...) : lire lentement, en lecteurs anachroniques qui échappent à la loi de leur temps en prenant le temps de lire, tout le temps qu’il faut sans dire "Faute de temps" comme je viens de le faire (...). »(87)

Un tel programme justifie bien mon sous-titre : « Invention du lecteur ».

Car la méthode exige aussi, de celui qui écoute ou lit Otobiographies, la disponibilité d’une oreille sans préjugés (« tout revient à l’oreille avec laquelle vous pouvez m’entendre »), et se prédisposant en cela pour quelque chose que j’appellerais bien une otographie : ce qui serait la seule façon, pour ce lecteur du troisième rang, « d’honorer », et le critique, et son vis-à-vis - Nietzsche - en pistant les traces du contrat tacite que chacun des deux, écrivant, a passé de ce fait avec lui-même et avec l’autre, celui-là dans les vestiges de celui-ci, attentif aux éclats de lumière, mais aussi à la part d’ombre de cette parole « inactuelle ». Tout « crédit » de cette sorte « ne peut être honoré, écrit Derrida, que par l’autre, par exemple vous ».
Je dis méthode, pour ne pas dire déconstruction, façon aussi de lire dont tant d’autres se sont inspirés pour leur propre compte et qu’ils décrivent avec pertinence, comme Nancy : « Déconstruire signifie démonter, désassembler, donner du jeu à l’assemblage pour laisser jouer entre les pièces de cet assemblage une possibilité d’où il procède mais que, en tant qu’assemblage, il recouvre. » [3]

"Donner du jeu à l’assemblage"

On le sait, Otobiographies est emblématique quant à la façon de « donner du jeu à l’assemblage ». En amont, cela suppose qu’on aura pris ses distances, comme par un « coup de force », par rapport aux techniques antérieures, verrouillées, de l’analyse, « aux impératifs de la pédagogie classique avec lesquels toutefois on ne rompt jamais sans appel ; mais ils auraient tôt fait, si l’on s’y pliait rigoureusement, de vous réduire au silence, à la tautologie, au ressassement. » (37) Ce qui vous expose, parmi tous les risques encourus, à certaines compromissions, et vous conduit à cette humilité, feinte peut-être, ou en tous les cas à cet humour : « Je vous propose donc mon compromis. »

Je ne suivrai pas maintenant les détails du parcours. Il suffira de rappeler comment la méthode en effet se démarque des analyses immanentistes, ou encore des « vies-de-philosophes », ces « romans biographiques dans le style ornemental et typé dont s’accommodent parfois de grands historiens de la philosophie », pas plus qu’elle n’accepte les approches « empirico-génétiques »(40) : c’est que toutes les sciences qui « conquièrent leur scientificité sans retard ni résidu sont des sciences du mort »(42). Ces sciences-là ont horreur de la perte. Or c’est la vie qui importe - la vie-la mort - et comment elle donne à voir sa puissance dans le rapport de l’écriture au système qu’elle produit, dans cette « bordure » que Derrida nomme dynamis, et qui traverse « les deux corps, le corpus et le corps » de celui qui écrit, ici Nietzsche.
Suivre ainsi - « hors l’abstraction du bio-graphique » - l’expérience de Nietzsche comme « celle de qui engage sa vie et son nom dans ses écrits », cela conduira, on le sait, à mettre au clair le paradoxe d’une équation qui oppose dramatiquement les deux langues auxquelles Nietzsche, et peut-être - et sans doute - nous-mêmes aujourd’hui, avons encore affaire : celle de la mère, la langue vivante, la langue de la toujours vivante que seule la création maintient en vie, et puis celle du père, la langue morte, le latin, qui est aussi langue de l’Etat et des Institutions, celle qui produit des « estropiés à rebours » et qui, comble d’ironie, singe la première en se donnant pour elle, ou encore la fossilise par l’érudition :

On peut lire ces Conférences [4] , dès lors, comme une critique moderne des appareils d’Etat, et de cet appareil d’Etat fondamental qu’était encore hier, dans la société industrielle l’appareil scolaire. Qu’il soit aujourd’hui en passe d’être en partie remplacé par les media, en partie associé à eux, voilà qui rend encore plus saisissante la critique du journalisme que Nietzsche n’en dissocie jamais.

Toutefois ne jamais se départir de sa liberté libre ; aller, s’il le faut, jusqu’à "l’indécence" des interrogations intempestives, telle est aussi l’exigence critique, comme une fidélité à soi-même : on sait aussi comment la question est posée dans Otobiographies d’une perversion du système nietzschéen, qui ouvrirait la possibilité d’une appropriation par les nazis.
Et alors cette nouvelle question :

Les effets ou la structure d’un texte ne se réduisent pas à sa "vérité", au vouloir-dire de son auteur présumé, voire à celui d’un signataire prétendument unique et identifiable. Et même si le nazisme, loin d’être la régénérescence appelée par ces conférences, n’était qu’un symptôme de la décomposition accélérée de la culture et de la société européenne ainsi diagnostiquée, encore faut-il expliquer que la dégénérescence réactive puisse exploiter le même langage, les mêmes mots, les mêmes énoncés, les mêmes mots d’ordre que les forces actives auxquelles elle s’oppose.(93-94)

Ne jamais se départir de sa liberté, se faire lecteur anachronique...
Voici donc, pour conclure : être lecteur, ce serait avoir appris, du geste de la déconstruction, à faire jouer toute « la liberté dont [on] est capable » ; ce qui veut dire s’autoriser, s’ouvrir un crédit, et, par voie de conséquence, être conduit à jouer sa fable, à son tour.
Toute la liberté dont on est capable ?
Oui, c’est vrai aussi : à chacun la fable qu’il peut.

25 avril 2005
T T+

[1Question nietzschéenne, oui, mais aussi certainement derridienne. Et qui prend, depuis sa mort, un relief particulier, si l’on relève entre autres cette phrase : « Etre mort signifie au moins ceci qu’aucun bénéfice ou maléfice, calculé ou non, ne revient plus au porteur du nom mais seulement au nom, en quoi le nom, qui n’est pas le porteur, est toujours et a priori un nom de mort. » (44)

[2C’est moi qui mets en italiques.

[3La Déclosion, Galilée, 2005.

[4Nietzsche, Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement, 1872.