Place Blanche dans la ville grise

« Mais l’homme tranquille a fini sa soupe et attaque un poisson grillé ; nous nous mettons alors à bavarder, d’un bout à l’autre du restaurant ; et il se trouve que j’ai en face de moi le marchand de tableaux qui vend des Arp et des Ernst à deux pas de là ; il connaît André Breton et veut que j’aille voir sa boutique demain. »

Jack Kerouac, Satori à Paris (Gallimard, 1966).

Les dés auraient marqué six et trois, j’aurais eu envie d’aller faire un saut Place Blanche où les voitures tournent plus vite que les ailes du Moulin Rouge...

J’aurais pris le métro, même si ce n’est pas direct depuis République, mais l’avantage c’est qu’il devient « aérien », comme un scenic railway : et l’on se transforme presque en voyeur en effleurant du regard, dans les secousses, les chambres à coucher des immeubles, frôlées à quelques mètres derrière les vitres de la rame zébrées de tags.

D’abord, je me serais dirigé vers la Cité Véron (Vernon Sullivan !), où habita Boris Vian, mince boyau qui s’ouvre sur la place Blanche. Jérôme Pintoux me disait récemment que l’on pouvait voir encore sur la terrasse l’ancienne moto (quelle marque ?) de l’auteur de L’Ecume des jours. Mais pour la visite, il faut envoyer une lettre et prendre rendez-vous...

Les pavés de l’impasse n’ont pas encore été recouverts de macadam : on peut alors imaginer les pas du trompettiste ou de l’écrivain, des noires et des blanches dansantes écrites sur une portée de pierres.


Ici, on vit retiré du monde : la file d’attente internationale qui espère trouver des places pour la dernière revue du Moulin Rouge ignore sans doute que Boris Vian a vécu juste à côté, qu’il a connu Sartre et que Sartre est peut-être venu chez lui, là, à quelques mètres... La Bibliothèque nationale de France lèvera-t-elle le mystère ?

Et puis, je serais retourné voir le 42, rue Fontaine... La dernière fois, peu après la braderie du 7 avril 2003, il y avait juste une moto (pas celle de Boris Vian !) devant le rez-de-chaussée de l’immeuble aux proportions élégantes qu’occupait André Breton. Maintenant, ses mânes sont connectés directement à Internet.

42, rue Fontaine, le 8 mars 2005.
42, rue Fontaine, le 10 avril 2003.

De toute façon, et c’est très bien comme cela, on n’a pas débaptisé la rue ni apposé une plaque là où il habita : le poète n’a pas été transformé en rapace nocturne cloué à l’entrée d’une ferme.

Pourtant, la rue Lepic... facile ! Il suffit de la grimper. Ici comme ailleurs, la rénovation est en cours ; certaines boutiques anciennes semblent en sursis, ou alors elles vont devoir se mettre, vite fait, au goût du jour.


Au bout de la petite rue Constance, une vraie maison est assise et, un peu plus loin, se dresse une sorte de mini-château baroque à l’entrée d’un atelier. Oui, ce sont des recoins secrets de Montmartre...

Evidemment, je serais passé une fois encore par la rue des Abbesses, avec son église incongrue, sa station de métro qui ressemble à une carte postale en 3 D, et, rue Yvonne le Tac, sa librairie et sa libraire renommées.



Là, j’aurais choisi quelques livres, après cette incursion du 8 février, Place Blanche dans la ville grise, et puis, peut-être, serais-je parti avec ce simple viatique vers le Népal, on the road...

Dans le sac de voyage :

http://www.remue.net/revue/TXT0411_Pintoux.html
http://www.franceloisirs.com/FL/boris_vian/jeuloie.htm
http://www.terresdecrivains.com/article.php3?id_article=215
http://www-hsc.usc.edu/ gallaher/k_speaks/kerouacspeaks.html
http://www.jackkerouac.com/index.php

10 mars 2005
T T+