REVER-MARCHER dans les grandes villes

RÊVER-MARCHER DANS LES GRANDES VILLES


Une enquête onirique


Un projet de Lancelot Hamelin | copyright photos Cynthia Charpentreau





En résidence au théâtre Nanterre-Amandiers, le projet a bénéficié d’une bourse Île-de-France en 2015 ; d’une résidence d’écriture à la villa Yourcenar en septembre/octobre 2015 ; et est accueilli la saison 2016-2017 à la villa Médicis.




De Nanterre à Rome, en passant par la Nouvelle Orléans, Valence, Marseille, Calais et Lyon, j’archive des compte-rendus de songes et de cauchemars.


Le projet commencé en 2012 prendra fin en juin 2017, au lendemain des élections présidentielles.


Ces archives constitueront un témoignage de la vie onirique de notre époque.


Par des rencontres de hasard, au cours de balades et d’errances dans les villes, ou par le biais d’ateliers d’écriture dans des associations, des institutions ou des entreprises, je recueille ces paroles.


Mais le projet est ouvert de toutes parts : des artistes et des chercheurs s’y associent.


Ainsi les photographes Marie-Sophie Leturcq, Cynthia Charpentreau, Maud Bernos et Philippe Malone ; la neuro-scientifique Perrine Ruby ; la graveuse Claire Poisson ; le musicien Philippe Gordiani ; la metteur en scène Flore Simon ; le comédien Martin Selze ou le performer Duncan Evenou se sont joints à l’aventure...


Ce projet n’aurait pu être possible sans les portes que m’ouvre le théâtre Nanterre-Amandiers, qui accompagne l’aventure jusqu’en mai 2017 ; sans la résidence d’écriture que j’ai pu faire à la villa Yourcenar en septembre et octobre 2015 ; sans la bourse d’écriture de la région Île-de-France, qui m’a permis de me consacrer pendant toute l’année 2015 exclusivement à ce travail de terrain et d’écriture ; et sans la villa Médicis qui m’accueille la saison prochaine pour accomplir l’enquête dans la ville des villes, dite Eternelle, et pour traiter le matériau recueilli au cours de ces années.





ECRITURE PARADOXALE


« Quand il rêve, l’homme est un génie. Il est audacieux et intrépide comme un génie. Voilà ce à quoi je me suis attaché au moment de filmer ces huit rêves. Pour faire un film de ce scénario, il était indispensable de s’exprimer avec audace et sans peur... comme dans un rêve. »

Akira Kurosawa



Pour un écrivain, c’est un chantier d’écriture paradoxale.



J’écris comme un journaliste à partir de la parole ou de l’écriture d’autrui - autrui essayant de rendre compte d’un événement qu’on considère rarement comme tel : le rêve, un événement survenu en lui, dans le sommeil, et dont autrui est à la fois le sujet et l’objet - l’acteur et le spectateur.


Parallèlement à une activité d’auteur de théâtre, j’ai toujours pratiqué une écriture sur le réel, parfois journalistique. Dans la semi-obscurité de l’époque, le réel m’a semblé (à moi comme à d’autres) se déplacer du côté de l’inconscient - et de la nuit.


C’est d’abord au cours d’un reportage pour les Inrocks sur les élections américaines en Louisiane que j’ai ressenti la nécessité de demander aux gens de me raconter leurs rêves.


Ensuite, c’est par la rencontre avec un groupe de maraudeurs de Médecins du Monde - la mission « sans-abri » - que j’ai éprouvé le désir de me mettre à l’écoute de la circulation du psychisme dans les rues.


En effet, Marie-France et Raymond Négrel qui dirigent cette mission « sans-abri », viennent de la psychiatrie, et ont travaillé avec Jacques Tosquellas, le fils du fondateur de la psychothérapie institutionnelle, et son digne continuateur.


Ils importent dans le travail de rue l’esprit de la psychothérapie institutionnelle...


Lentement, j’ai mis en place ce projet qui de la Nouvelle Orléans à Paris, en passant par Valence, Marseille, Lyon et Calais, s’est enraciné dans la ville de Nanterre grâce à l’accueil de Philippe Quesne et Nathalie Vimeux au théâtre Nanterre-Amandiers.


NANTERRE, INCUBATEUR DE RÊVES


« Nanterre, territoire déjà largement découpé, troué de toute part, parcouru de grandes infrastructures reliant la capitale, dans le cadre du maillage du territoire national, où l’on trouve les cimetières d’autres communes et, dans le sol, les traces de carrières utilisées pour construire Paris... Nanterre et la Seine, dont on avait oublié les berges pendant bien longtemps ; Nanterre des souvenirs, de l’automobile, des migrations, des bidonvilles ; Nanterre et son université, arrivée sans concertation, enclavée, desservie par une gare provisoire de plus de trente ans... Y circuler, c’était souvent passer de coupures urbaines en coupures urbaines, rechercher le point d’entrée d’un quartier, se heurter à une voie ferrée ou à un nœud routier... »

Gérard Perreau-Bezouille

Adjoint au maire de Nanterre

Administrateur de l’EPA Seine-Arche







Nanterre est une grande ville périphérique de la métropole parisienne. Elle concentre nombre d’institutions, et a aussi été le témoin de divers moments historiques de notre pays.


Depuis 2014, en résidence au théâtre Nanterre-Amandiers, je vais à la rencontre des habitants de la ville, aux hasards de balades psycho-géographiques dans les rues et les parcs, ou au cours d’ateliers d’écriture à la maison d’arrêt des Hauts de Seine, au siège de BNP PARIBAS CARDIF, à l’hôpital Max Fourestier, au lycée Joliot-Curie ou à l’AGORA.


La bourse de la région Île-de-France m’a permis de me consacrer pleinement à ce projet pendant une année, sans avoir à travailler sur d’autres projets pour financer cette recherche, et de profiter de tous les contacts que le théâtre Nanterre-Amandiers pouvait me procurer dans la ville, et d’aller jusqu’au bout de mon désir d’immersion dans la cité.


Une ville ne s’ouvre pas facilement à un inconnu. Il faut d’abord la découvrir et la connaître, la parcourir et s’en faire connaître. C’est la raison pour laquelle qu’une grande partie de mon temps a consisté à arpenter la ville, au hasard ou carte en main, en compagnie des photographes Marie-Sophie Leturcq et Cynthia Charpentreau, avant de m’aventurer à rencontrer des passants ou à mettre en place, grâce au théâtre mais aussi l’AGORA et sa web radio, des ateliers et des actions, comme le feuilleton itinérant Radio Dreams ou la Nuit du Rêve...


Au cours de ces mois de rencontres et d’enquête de terrain, il s’agissait pour moi de prendre en note et de mettre ces notes au propre. Le travail d’écriture se limitant à ne rien rater, à fixer. Le style devenant une question secondaire. Un luxe. Pourtant, ce travail de restitution quotidienne des échanges représente un travail artisanal très exigeant et laborieux. Si j’avais dû en plus travailler sur d’autres projets pour subsister au quotidien, ce travail de mise au net n’aurait pas pu se faire aussi vite et seuls les Dieux du Rêve savent ce que j’aurais raté, perdus, oubliés...


Ensuite, bien sûr, ces traces textuelles, je dois les affronter sur le plan réel de l’écriture. Au-delà de la prise de note et de la mise au clair- ou plutôt, en-deçà, dans la nuit du langage que constitue l’écriture poétique.


Quoi faire de ces paroles notées dans des cahiers, sans réflexion ni repentirs ?


UN TRESOR DE FABLE


« Notre homme retourne au Caire : il a reconnu dans le rêve du cadi sa propre maison. Il creuse sous sa fontaine et trouve le trésor.  »

Borgès. Conférence sur les Mille et une nuits. 1979.







Comment faire entendre la voix et les non-dits de mes Amis Onirique, à travers les quelques mots par lesquels ils ont tenté de satisfaire à ma demande, en répondant à ma question, en me donnant un rêve, comme on donne son obole à un mendiant – pas seulement pour se débarrasser de lui ou soulager sa conscience, comme on le dit trop souvent, mais aussi pour lui montrer qu’on l’a vu, qu’on a entendu sa parole, la souffrance qu’elle peine à traduire. La petite pièce est une bien misérable réponse – en regard, le récit de rêve est un trésor de fable.


C’est ainsi que les résidences d’écriture sont aussi une nécessité pour revivre ces brèves rencontres et laisser à l’écriture la possibilité de dégager de la parole fugace le mystère qui a connecté deux inconnus autour de la réalité onirique.


Aborder les gens et leur demander « avez-vous rêvé cette nuit ? » ; recueillir le récit qu’ils peuvent faire de leur vie onirique - de cette façon abrupte, au milieu de l’espace public - constitue une façon de documenter la vie sociale et politique de notre époque.


CERCLE DES RÊVEURS


Le grand médiéviste Georges Duby dit

dans un de ses entretiens avec le philosophe Guy Lardreau :

« La trace d’un rêve n’est pas moins réelle

que celle d’un pas, ou que du sillon d’une charrue dans la terre. »


« Si vous vouliez, pour vous, je ne serai rien, ou qu’une trace. »


disait Nadja à André Breton.



Les personnes qui acceptent de partager une part de leur vie onirique avec moi, constituent aujourd’hui un Cercle de Rêveurs.


Sont-ils ce que les anthropologues appellent des « informateurs », détenant un savoir sur cet exomonde que nous fréquentons tous, le temps de nos rêves, sans toujours nous en souvenir ?


De ce travail de rencontre et d’écoute, j’ai tiré des archives de récits de rêve qui constituent des portraits d’habitants, qui sont nos contemporains. Mais ce sont aussi des « notes de balades » qui s’accumulent, où les observations se mêlent aux réflexions prises au vif d’une ville parcourue à pieds, en dehors des contraintes habituelles de déplacement.


Ce matériau littéraire en transformation constitue pour moi une mise à l’épreuve de l’écriture, dans la mesure où je suis pas à pas la parole des personnes que j’interviewe. Je suis donc pris entre le journalisme et la sociologie, sans avoir ni leurs contraintes, ni leurs enjeux, ni leurs destinations, ni leurs garde-fou. Ce projet implique une fusion de l’écriture singulière dans la langue d’autrui. Ce flottement permet peut-être la poésie... Mais peut-être aussi l’empêche-t-il, et ce projet est-il voué à ne pas se pouvoir – ce qui n’est pas échec, mais une autre manière de finir, comme marcher est une autre manière de créer, sans laisser d’autre œuvre qu’une trace, et parfois même, rien.






NUIT DU RÊVE



« L’univers est innombrable, mais fertile en symétries, en coïncidences, en pléonasmes, en contradictions. Rien n’y est suspendu, isolé, flottant dans une totale indépendance. Sans cesse il se répète et sans cesse on y découvre de nouveaux prodiges. Les rêves, qui à leur façon appartiennent à l’univers, eux aussi constituent une cohérence, à un niveau du monde qui possède comme les autres ses constances et ses aberrations.


L’homme se convainc aisément que leurs images sont trop nombreuses, trop disparates et trop volatiles pour qu’il puisse les retenir et les composer. Il se doute aussi qu’il faudrait un miracle pour que leur bref tumulte signifiât parfois quelque chose. Il ne peut cependant s’empêcher de feindre de temps à autre que lui-même ou l’un de ses personnages est tombé sur la chance infinitésimale qui justifie si folle exigence... »


Roger Caillois







Dans la nuit du 4 au 5 juin 2016, le théâtre Nanterre-Amandiers a été le lieu d’une expérience inédite : 20 personnes ont dormi dans le sous-sol, et toutes les 90 minutes, les dormeurs ont été réveillés afin de pouvoir témoigner de leur expérience onirique, en direct.


La soirée était diffusée en direct sur la web-radio, Radio AGORA.


Cet événement, au-delà de la performance qu’il implique - et des échanges, réflexions et lectures - a permis d’enregistrer des voix à demi-éveillées, et cette parole qui tente de témoigner presqu’en direct de cette expérience humaine parmi les plus indicible : l’expérience onirique.


En outre, les rêves recueillis témoignent d’une tentative de « rêve de groupe », où se met en œuvre ce que René Kaës appelle la « polyphonie du rêve ».


LE RÊVE COMME ACTE POLITIQUE


« La physique moderne ne parle plus d’atomes séparés et isolés d’une matière morte, mais de vagues de flux d’énergies, de probabilités, de phénomènes qui changent quand on les observe ; elle reconnaît ce que les chamans et les sorcières ont toujours su : que l’énergie et la matière ne sont pas des forces séparées mais des formes différentes de la même chose. »

Rêver l’Obscur – femmes, magie et politique,
Starhawk, éditions Cambourakis.







En fin de ce compte-rendu, il est l’heure d’exprimer un rêve, un rêve d’une action à venir...


Nous en avons parlé à Nanterre, à Lyon, à Marseille... Les dieux du Rêve savent par qui ce Rêve sera entendu, et comment il pourra trouver son chemin vers le réel - ce rêve petit et dur qu’il faut réveiller, et convaincre de sa nature onirique.


Voici notre rêve d’avenir à venir :


Nous souhaiterions renouveler cette Nuit du Rêve la saison prochaine, dans les mois qui précèdent les élections présidentielles.


Et il s’agirait en plus d’orienter les rêves vers la vie politique - c’est à dire de mettre le rêve au travail sur une question qui nous hante.


Qu’est-ce que le rêve peut révéler de ce qui advient dans la vie sociale ?


En quoi le rêve constitue-t-il une continuation de la pensée pendant le sommeil, sous un autre mode que celui de la pensée discursive et analytique ?


Une Nuit du Rêve peut-elle devenir un moment politique, au même titre qu’une création théâtrale ou une distribution de tracts – un coup d’Etat mental ?






Lancelot Hamelin

7 juillet 2016
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