Rencontres avec Mahmoud Darwich

à la Maison de la Poésie et au Théâtre de l’Odéon en octobre 2007.


[...] Et je veux vivre...
J’ai à faire à bord du navire.
Non pour préserver l’oiseau de notre faim
Ou du mal de mer,
Mais pour voir de près le déluge.
Et après ? Que feront les rescapés de la terre ancienne ?
Reprendront-ils le récit ? Qu’est le commencement ?
Qu’est l’épilogue ?
Aucun mort n’est revenu nous dire
La vérité…

O mort attends-moi à l’extérieur de la terre,
Attends-moi dans tes contrées, le temps que j’achève
Une conversation passagère avec ce qui reste de ma vie
À proximité de la tente.
Attends que j’achève la lecture de Tarafa ibn al-‘Abd.
Les existentialistes me séduisent
Qui puisent dans chaque instant
Liberté, justice et vin des dieux…
Alors ô mort, attends que j’achève
Les préparatifs des funérailles dans le printemps fragile où je suis né,
Où j’interdirai aux orateurs
De répéter ce qu’ils ont déjà dit
De la patrie triste et de l’obstination des figuiers et des oliviers
Face au temps et à ses armées.

Mahmoud Darwich, Murale, traduction d’Elias Sanbar, éd. Actes Sud, coll. « Mondes arabes ».

Mahmoud Darwich écrit Murale après une longue hospitalisation due à une maladie du cœur qui a failli lui coûter la vie. Dans ce voyage entre vie et mort, on traverse les thèmes de la terre et de la langue, l’Orient sémitique, le Moyen Âge occidental, les odes arabes du désert, les muallaqat, ces dix poèmes d’avant l’Islam dont on raconte qu’ils ornaient le mur de la Kaaba à La Mecque, la Divine Comédie… et le café du matin offert par la mère du poète, qui nous rappelle ainsi que la vie a un goût.

Murale est un hymne à la vie.

Murale est une œuvre universelle puisque Darwich y fait le tour de force de convoquer les formes les plus subtiles de la poésie arabe antéislamique, dont la quasida, qui est l’ancêtre de cette poésie. C’est pour cela que c’est une Murale, allusion aux muallaqat (littéralement « les accrochés ») qui représentaient les formes poétiques les plus nobles. En faisant sa muallaqat, Darwich se positionne comme le plus grand poète arabe, réussissant à nous livrer une langue érudite à laquelle nous avons directement accès par la force du poème et par l’humour oriental empreint de fatalisme.

Murale est donc aussi un voyage dans le mouvement de la langue.

Croyant qu’il allait perdre sa langue, le poète à son réveil écrit un texte dans lequel celle-ci est une partenaire au même titre que la mort. C’est pour cela que le théâtre peut être mobilisé. Cet « entre vie et mort » ressemble étrangement au théâtre, et le voyage accompli par le poète nous rappelle celui que le comédien entreprend à chaque représentation.
Comme si Murale en entrant au théâtre en prenait totalement possession, y résonnait tant que son écho en devient perpétuel.
Et le comédien semble alors piégé dans une représentation sans fin.

Murale est aussi un texte sur le théâtre.

Murale est une leçon de théâtre sur l’importance et la vanité du geste théâtral. Parce que c’est vain, c’est important. La fin du poème dit : « Toute chose sur terre est éphémère », le temps est zéro, tout revient à sa place, mais rien n’est jamais pareil. C’est un homme qui se retrouve seul dans un entre-deux, délesté de tout ce qui est culpabilité. C’est aussi le comédien prisonnier de cet univers comme d’une représentation qui ne peut jamais finir, et qui toujours recommence, après qu’auteur et public s’en sont allés. Une parole qui continue dans le théâtre clos, comme un être qui veille. Dans sa tentative de faire la traversée, Darwich nous indique que le seul chemin vers le poème, vers le théâtre, vers l’art, vers nous-même, ce serait la vie elle-même, simplement, une pomme qu’on croque, une respiration, une sensation - n’importe - la vie. Et c’est cela que fête Murale.

Et dans ce mouvement s’inscrit le destin d’un monde moderne où l’espoir garde une place dans la chute. Murale, en étant un dialogue intime, au plus intime, prend une puissante dimension politique.
Wissam Arbache, metteur en scène.


Murale de Mahmoud Darwich, dans une traduction d’Elias Sanbar, avec Jean-Damien Barbin, Hala Omran et Virgile Lefebvre (saxophone), est mis en scène par Wissam Arbache du 10 octobre au 11 novembre 2007.
Maison de la Poésie Paris
Passage Molière 157, rue Saint-Martin 75003 Paris
Renseignements et location 01.44.54.53.00.


Également à la Maison de la Poésie et dans le cadre du Festival d’Automne : Fleurs d’amandier et plus loin encore, deux soirées de lectures proposées par Claude Guerre, avec Mahmoud Darwich, André Velter, Jacques Darras, Bernard Noël, Charles Juliet, Armand Gatti, Ludovic Janvier, Zéno Bianu, Elias Sanbar.
Les jeudi 4 et vendredi 5 octobre à 20h30.

Conférence par Farouk Mardam-Bey sur la poétique arabe le mardi 16 octobre à 19 heures, accompagnée du film Mahmoud Darwich : et la terre comme la langue de Simon Bitton.

Dans le cadre de la Nuit blanche Paris 2007 et de la Nuit de l’écrit, consulter événements et dates ici.


La Maison de la Poésie et l’Odéon-Théâtre de l’Europe s’associent pour un récital Mahmoud Darwich avec Didier Sandre accompagné par Samir et Wissam Joubrane, joueurs de oud, dimanche 7 octobre à 18h (ce récital sera repris au TNP le vendredi 12 octobre).
Renseignements et location : 01.44.85.40.40.

4 octobre 2007
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