Robert Filliou attend, assis, que se lèvent les nuages

Tout est parti, en 1968, d’une chaussette rouge placée à l’intérieur d’une boîte jaune sur un panneau de bois, idée développée et multipliée à l’aide de quatre-vingt-cinq boîtes vides ou contenant des chaussettes ou des morceaux de chaussettes, quarante-six planches et onze panneaux sans boîtes.

1 — Trois boîtes sur une planche : une chaussette dans une boîte, les dimensions de la chaussette rouge correspondent aux dimensions de la boîte, la boîte est peinte en jaune avec soin, Bien fait. Un morceau de chaussette dans une boîte, les proportions ne correspondent plus, la couleur jaune est appliquée rapidement, Mal fait. Une boîte sans aucune chaussette dedans, ou alors il y a simplement écrit « chaussette rouge dans une boîte jaune », Pas fait.

Sitôt faite, cette planche, avec ses trois boîtes, devient du Bien fait.

2 — Trois planches. Sur la première, même arrangement que la précédente, Bien fait. Sur la seconde, arrangement différent, les chaussettes sont dans un autre sens, Mal fait. Troisième planche, rien dessus, Pas fait.

Sitôt fait, cet ensemble de trois planches devient du Bien fait.

3 — Trois fois trois planches. Sur le premier ensemble de trois planches, même arrangement que le précédent, Bien fait. Sur le deuxième, on voit des gros morceaux de chaussettes rouges dans deux boîtes, Mal fait. Troisième ensemble, un panneau de bois totalement vide.

Sitôt fait, cet ensemble de trois éléments qui mesure deux mètres de hauteur devient du Bien fait.

Nous allons donc avoir ensuite trois éléments de deux mètres de hauteur. Et puis après trois fois trois éléments.  [1]

Celles et ceux d’entre nous qui n’ont pas encore lu le livre de
Pierre Tillman, écrit à partir des vies plurielles de Robert Filliou, devinent que « tout n’est pas parti en 1968... ».

Dans l’espace des utopies artistiques de la deuxième moitié du XXe siècle,
Robert Filliou se présente comme un
vieil ami dont on partage les ambitions — ou plutôt l’absence d’ambition, les difficultés et les réussites. Filliou bien fait, mal fait, pas fait, sans autre préoccupation que de bien aimer ses pratiques du
Principe d’équivalence et de partager avec quelques autres amis de l’artiste le rêve du même papillon.

Quand j’entrepris la lecture de
Robert Filliou nationalité poète, je compris immédiatement qu’il y aurait un truc à changer dans “mon Filliou”, une pièce d’un moteur usé à renouveler d’urgence pour faire marcher encore quelques temps la machine à regarder l’œuvre noétique de cet artiste exceptionnel auquel les adjectifs ne conviennent pas. Robert est sage, Robert est fou, Robert est amical, Robert est mystique, le trouveur (c’est-à-dire “trouvère”) du Poïpoïdrome ne se laisse pas qualifier et son œuvre, comme la pierre à litho de Ponge « ne donne rien du fond d’elle-même : elle se borne à rendre ce qui lui a été imposé comme elle a pu le modifier dans le même genre. » [2]

Comme l’axolotl dont François Bon nous a rappelé il y a peu l’existence, Robert Filliou est resté toute sa vie à l’état d’enfance. Après de longues années de dénuement et de situations de pauvreté bien difficiles à partager avec Marianne, sa jeune femme d’origine danoise et Marcelle leur fille, quand au début des années 1970 “le monde de l’art” semble enfin le reconnaître comme un véritable artiste, il refuse en vérité sa mutation d’artiste légitime entrouverte à Düsseldorf. Robert est né innocent et le demeure : « L’innocence, c’est l’absence de préjugés, de calcul, de profit, de stratégie, de volonté de nuire et d’imposer quelque chose » écrit Pierre Tilman.

La paix entre les humains est la seule solution à tous leurs problèmes : l’artiste propose que les pays autrefois en guerre échangent leurs monuments aux morts. À notre époque de crise des institutions scolaires, lire — relire, pour certains — Enseigner et apprendre, arts vivants [3] où Robert Filliou s’entretient autour du thème de l’éducation avec John Cage, Allan Kaprow, Benjamin Paterson, Dieter Roth et Joseph Beuys constitue un « long livre court à terminer chez soi » d’autant plus actuel que l’expérience interactive aujourd’hui est rendue possible par les procédés numériques, Eternal Network, qui rendent la “fraternité” désirée par l’artiste effective : « Fraternité par autocritique. Le malheur, la misère matérielle, mentale et sexuelle nous ont tous poussés à certains moments à vendre notre honneur. C’est pourquoi nous sommes “fraternels”. N’ayez pas peur de vous joindre à nous parce que vous avez été, un jour, de l’autre côté. N’importe qui peut se joindre à nous. Tout le monde est récupérable. Personne ne fera de reproche. »

La lecture des années de la vie de Robert Filliou soudain ne se fait pas assez vite. Pas du tout parce que le livre est gros : trois cent pages et pas un instant ennuyeux tant le récit est parsemé de petites histoires qui rythment et renforcent la tonalité et l’état d’esprit de l’artiste en chaque moment raconté. Seulement une nécessité intérieure pressante de lire la mystique de fin de vie.

Les chapitres courts introduits par des listes de “faits ” comme autant de vers d’un long poème (lire ainsi la “table des matières”) font résonner la narration comme une “vie-poème”. Les choses sont simples aussi pour le lecteur, elles se font d’elles-mêmes parce qu’elle doivent se faire et l’on sait bien que l’ami Robert va mourir.

L’ami de Daniel Spoerri, Dieter Roth, Georges Brecht, Ben, etc. (pour n’en citer que quelques uns aujourd’hui mis en catégories dans la profusion des manuels d’ “histoire de l’art contemporain” ) lui, ne peut pas mourir. Pour les fabricants de guides de tourisme artistique les pratiques de Robert Filliou font problèmes : à peine les a-t-on classées (Fluxus, Happening, Poésie sonore, Nouveau-réalisme, art conceptuel, etc.) que ce classement est déjà caduc.

Pierre Tilman est un artiste, son livre ne relève pas de la classification mais d’une
Histoire chuchotée de l’art. La Bibliographie et l’Index des noms cités rappellent qu’un chuchotement n’efface pas la pluralité des nuances tonales et la rigueur mélodique.

« J’estime que tout le monde est parfait, je me demande néanmoins si tous les gens s’en rendent compte » disait l’artiste et dit avec lui Pierre Tilman. Ce livre est un cadeau d’ami, pour (se) faire des amis. Car il s’agit seulement de faire :

faire pour changer le monde,

faire de la poésie dans l’art,

faire pour jouer à faire de l’art,

faire d’un art de vie, un art de vivre,

faire regarder une œuvre dont la présence aujourd’hui est indispensable pour retrouver le « souffle-esprit » cher au Filliousophe et à Wang Wei : Marcher jusqu’au lieu où l’eau prend sa source / Et attendre, assis, que se lèvent les nuages.
_ [4]

24 avril 2006
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[1Pierre Tilman, Robert Filliou nationalité poète, Les Presses du Réel, 2006, p.184

[2Francis Ponge, L’Atelier contemporain, Matière et mémoire, Gallimard, 1977, p.53

[3Filliou Robert, Enseigner et apprendre, arts vivants, Archives Lebeer Hossmann, Paris, Bruxelles, 2000, édition originale, Teaching and learning as performing arts, 1970, Kasper König, New York

[4François Cheng, Souffle-Esprit, Folio-Essais 545, p. 124