Un masque de la lignée

Le paysage ardéchois s’étend au loin (Lamastre n’est qu’à quelques kilomètres), jaune paille des champs ondulés, arbres secs, ciel impavide. La Creuse doit sans doute présenter de semblables horizons, notamment à Dun-le-Palestel, avec le début de la canicule. L’après-midi d’un jour de vacances, lire dehors La chambre de la Stella, de Jean-Baptiste Harang, c’est retrouver des souvenirs d’enfance, d’en France (selon le beau titre d’un film d’André Téchiné), lire une autre expérience réelle et fictive mais tenant vie singulière par son ambiguïté même. Un masque de la lignée à enlever.

Le critique littéraire de Libération, auteur de quatre précédents romans, fait retour sur lui-même dans ce livre au charme envoûtant dont il est impossible de se déprendre. Son histoire personnelle, la recherche du vrai nom du père (chaque pièce de la maison de Dun-le-Palestel est comme un tiroir à énigme ou à fond secret) entraînent l’auteur vers la résurgence bousculée d’images, de bruits, d’odeurs : « Ma grand-mère sentait bon la grand-mère, sa chambre est encore nimbée de ce parfum particulier dont le souvenir m’imprègne. »

Lorsque la vérité des origines commence à se faire entrevoir dans le grenier, la poussière du passé prend visage humain sous forme d’un vieux cahier à l’inscription révélatrice. « Au pied de l’échelle, des objets de réforme, des paquets s’ankylosent, dans la crainte de monter chez les morts ou dans l’espérance engourdie de redescendre purger un sursis parmi les vivants. »

Comme son père « au nom de bâtard » jusqu’à l’âge de dix ans, Jean-Baptiste Harang fume la pipe (c’est vrai, puisqu’il en avait une, rue Rambuteau à Paris, chez la libraire Colette, lors d’une récente lecture à plusieurs voix de Rooms, recueil de nouvelles prolongeant le livre d’Olivier Rolin, Suite à l’Hôtel Crystal). Il retrouve alors dans son propre physique le moulage paternel : « J’ai écrit plus haut que notre père ne nous ressemblait pas. C’est inexact. Aujourd’hui que j’ai l’âge qu’il avait quand je l’ai connu, je vois ses mains en regardant les miennes, certes plus courtes et moins fortes, parcourues de rides comme un filet de toiles d’araignée, les ongles moins solides, aux lunules moins bien dessinées, mais ce sont ses mains. »

Car les années ont défilé. « Le temps presse. Le temps oppresse », écrit Jean-Baptiste Harang. L’enterrement de son père parachève l’enquête aboutie dans les archives, le nom mystérieux portait identité semblable, la dénomination retrouvée sanctifie l’indéfini, la « chambre du fils » (on pense au film désespéré de Nanni Moretti) devient le dernier soir celle de la Stella, lieu de l’interdit à presque jamais.

19 août 2006
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