« en littérature, il n’est pas d’autre urgence que l’urgence d’écrire... » (2)

D.D. : Pour reprendre, cette fois dans ton travail romanesque, la problématique de l’origine et de l’héritage, d’une part : pourquoi écris-tu ? et pourquoi des romans ? La forme romanesque s’est-elle imposée à toi d’emblée ? D’autre part : de quelles œuvres et de quels écrivains te revendiques-tu ?

C.W. : Pourquoi j’écris ? Au départ, sans doute était-ce une question de survie. Je crois vraiment que sans écrire, je ne serais plus là : je me sentais impuissante, désemparée face au monde, ignorant par quel bout prendre la vie, la société, les gens - bref, ce fut une planche de salut.
Si on considère les choses de façon moins immédiate, moins épidermique, je pense avoir trouvé, en écrivant, un enracinement qui ne m’était pas donné et que je n’arrivais pas à trouver dans la vie. Oui, le roman s’est imposé d’emblée. Peut-être parce que c’était ce que je lisais. En même temps, lorsque j’ai commencé à écrire - à la fin des années 70 - j’étais influencée par mes études de lettres, par mes lectures, et je cherchais comment écrire un roman qui ne soit pas vraiment un roman, comment à la fois retrouver une continuité narrative et tenir compte de la rupture du Nouveau Roman, déjà à l’époque, cela me travaillait... et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas venu naturellement. Pour les écrivains... au commencement, il y a Proust. Il est à l’origine de la littérature de tout un siècle, avant et après lui, ce n’est plus pareil, parce que son œuvre est totale, il dit tout, il aborde tout, l’Histoire, la société, la création, l’amour sans perdre de vue la forme, l’invention, le langage. Se revendiquer de lui, c’est beaucoup dire mais il a influencé ma vision de la littérature et j’aurais aimé écrire quelque chose qui embrasse le monde tout en constituant un univers en soi. Et puis Virginia Woolf. Il y a son sens du rythme et de la musique, cette façon unique de mêler les sensations, les sentiments, la pulsation de la ville, l’exploration des profondeurs. Les Vagues, parce que c’est là qu’elle atteint l’extrême limite, mais aussi Mrs Dalloway, La Promenade au phare, et les Instants de vie - qui n’est pas un roman mais un texte autobiographique, le dernier texte qu’elle ait écrit et qui possède une sobriété, une pureté émouvantes. Et Marguerite Duras, parce qu’elle a cherché, elle aussi, inlassablement, qu’elle n’a pas reproduit mais inventé, que, partie d’une forme romanesque assez traditionnelle - mais Un barrage contre le Pacifique, quelle beauté - elle est arrivée à ces textes inclassables que sont Le Ravissement de Lol V. Stein, La Douleur, La Vie matérielle ou Yann Andréa Steiner, elle a détruit les frontières entre le roman et l’autobiographique. C’est sans doute elle qui est à l’origine de la prolifération des autofictions, de la sacralisation de l’écriture mais dans son œuvre, cela correspond à quelque chose, il y a un sens, il y a un fond et un fondement - et on ne peut pas lui reprocher que ses imitateurs, conscients ou inconscients, n’aient pas sa stature !

D.D. : Je reviens un moment à ta réponse précédente. « On ne peut pas écrire de romans comme au XIXe siècle... et quoi qu’on pense du Nouveau Roman, on ne peut pas faire comme s’il n’avait pas existé », dis-tu. Je suis d’accord avec toi, en précisant toutefois que le « on ne peut pas » signale, selon moi, une impossibilité littéraire existentielle, c’est bien plutôt qu’un refus qui relèverait du jugement esthétique. Chaque époque paraît ainsi produire le mode de représentation qui convient le mieux à ses caractères propres, il y aurait une adéquation dialectique entre le monde et sa représentation. Les écrivains rendent compte du monde tel qu’il est aujourd’hui, et si la tâche est difficile, les moyens parfois hésitants ou timides c’est que nous mettons au jour difficilement ce qu’il nous est possible d’appréhender de ce monde dans la confusion et la prolifération duquel nous vivons. Un monde qui nous apparaît déconstruit, bancal, instable mais aussi plus ouvert, où la circulation des personnes et des idées est incessante, où des correspondances s’établissent entre des éléments qui auraient pu sembler disparates si ce n’est opposés - voilà aussi ce qui bouleverse et interroge nos moyens narratifs, nos façons de raconter, et même les objets narratifs, les histoires. Quand tu écris un roman as-tu à combattre avec et contre ce « poids du monde » et comment, cependant que, dans le même temps, tu l’évoquais à propos de Marguerite Duras, il y a également une histoire de l’œuvre de l’écrivain, une évolution dans son propre travail.

C.W. : Je suis bien d’accord, nous vivons à notre époque, nous sommes de notre temps, et même s’il nous faut faire abstraction de tout le reste au moment d’écrire, ce « tout le reste » est ce qui nourrit notre écriture. Alors comment rendre compte de notre temps sans faire du journalisme, comment être dans une transcription du monde qui soit littérature, comment avoir une conception du monde dans lequel nous sommes alors que nous vivons, comme tu le dis « dans la confusion et la prolifération », ce qui est le propre de toute contemporanéité mais plus encore de la nôtre, puisqu’il y a abondance d’images, de documents de toutes sortes qui démultiplient ce qu’on appelle l’information. C’est que, pour écrire, il faut être dans ce double mouvement de présence et d’absence, d’implication et d’abstraction, à la fois dans le monde et hors du monde. Cette position d’équilibriste, ou plutôt - car on pourrait croire qu’il s’agit d’équilibre - cette position acrobatique permet peut-être d’éviter le danger de la submersion. En fait, lorsqu’on écrit, on se trouve dans une quatrième, une cinquième dimension - un monde parallèle qui permet d’avoir un aperçu sur le monde réel tout en étant ailleurs. Pour revenir à ta question, je ne crois pas avoir à combattre le « poids du monde », j’aurais plutôt à combattre le poids de la littérature, tout ce qui a déjà été écrit, même si rien n’est jamais pareil, et puis, les pesanteurs et les démons intérieurs - à chaque livre, finalement, on se heurte à ses propres limites. On aimerait - j’aimerais - s’envoler, et on reste cloué au sol, et on marche avec des semelles de plomb.
Ce serait bien tentant, mais je ne suis pas sûre que la question du monde et celle de la forme soient autant liées que tu le dis. Si je prends l’exemple de Nation par Barbès, j’ai voulu, dans ce roman, dire quelque chose de notre époque, de notre société, la question de l’immigration clandestine, l’écart entre l’image idéale qu’on se fait d’un pays et ce qu’on y trouve et tout cela me paraissait pouvoir « passer » par la métaphore du métro, d’un moyen de transport où on se croise, où on est dans la ville en même temps que sous la ville, dans cette quatrième ou cinquième dimension, en quelque sorte qui permet de décaler le regard. Du point de vue du monde, si on peut dire, le roman me paraît toujours juste aujourd’hui. Mais du point de vue de la forme, je regrette qu’elle ait été si proche du roman traditionnel - c’est sans doute mon roman le plus académique. Qu’aurais-je dû, qu’aurais-je pu faire d’autre ? je n’en sais rien. Je sais seulement que, entraînée par la nécessité de mon propos - et la fatalité du destin du personnage - j’ai laissé échapper le reste.

D.D. : Dans ton essai Pour la littérature, tu évoques déjà cet écart entre « le temps du récit » et « le temps des événements ». Tu écris : « En littérature, il n’est pas d’autre urgence que l’urgence d’écrire. » Tu évoques là un des points importants de la littérature : à la fois cet écart, ce temps nécessaire à l’élaboration d’une représentation, d’une narration, d’un récit, et cette urgence d’écrire. Sans doute chaque écrivain connaît cette difficulté à se tenir en même temps sur plusieurs échelles temporelles. Il est également question dans Pour la littérature de la distinction que tu établis entre « l’écriture » et la littérature, du mouvement perpétuel entre le dehors (le roman picaresque, par exemple) et le dedans (les romans du monologue intérieur), des rapports entre l’engagement moral de l’écrivain et son œuvre. À relire cet essai, il m’a semblé qu’il forme en quelque sorte l’art poétique de ton travail romanesque. A-t-il constitué une étape dans ton travail ?

C.W. : J’ai écrit Pour la littérature il y a dix ans, à une époque où il me paraissait nécessaire - pour moi mais aussi parce qu’il me semblait qu’il existait peu de lieux où s’élaborait une réflexion littéraire, surtout une réflexion faite par les écrivains - nécessaire de mettre au clair un certain nombre d’idées. Pour des raisons éditoriales, cet essai a paru quatre ans après sa rédaction, en 1999. Depuis, quelques années se sont encore écoulées. Si je devais l’écrire aujourd’hui, il y a certainement des choses que je modifierais. Mais pour l’essentiel de ce que tu évoques, la différence entre écriture et littérature, la nécessité d’une présence conjointe du dehors et du dedans, l’engagement moral de l’écrivain, pour tout cela, je reste sur mes positions. Je maintiens aussi que, face à la mode qui dure encore de la défiance et la dérision, je me situe dans la confiance, car pour moi écrire - c’est en cela qu’il y a engagement moral - c’est avoir confiance en la littérature. Je regrette que cet essai ait été parfois compris - pas toujours, heureusement - comme une défense de la littérature académique ou commerciale. C’était une défense de la littérature tout court, une tentative de repousser les frontières, d’élargir l’horizon - même si l’aspect polémique m’a fait parfois forcer le trait. Cela a-t-il constitué une étape dans mon travail ? Je ne sais pas. Je dirais plutôt que c’est le témoignage d’une étape dans mon travail, qu’à ce moment-là, j’en étais là. Maintenant, je me sens beaucoup plus perplexe, je ne sais plus très bien où j’en suis...

D.D. : Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette perplexité : porte-t-elle sur le roman en tant que genre littéraire en général ou plus précisément sur ton travail à toi, peut-être sur une nouvelle étape ? Une étape, dans ce domaine, qu’est-ce que c’est ? Quelles questions se pose un romancier ou, plutôt, sous quelle forme un romancier interroge-t-il son propre travail et/ou le travail romanesque ?

C.W. : Non, ce n’est pas sur le roman en tant que genre littéraire, je n’aurais pas la prétention de remettre en cause l’ensemble de la littérature ou un genre en particulier parce que j’ai du mal à savoir dans quelle direction aller, d’autant que le roman me semble pouvoir tout accueillir, toutes les expériences. C’est dans mon parcours. J’éprouve une certaine lassitude à voir s’accumuler les titres, c’est même pire que cela, un certain effroi. Tant de livres - une dizaine - et n’avoir rien trouvé de solide, aucune base sur laquelle je pourrais m’appuyer et me dire, voilà, c’est cela qu’il faut faire, pas une recette mais un chemin. J’admire ceux qui trouvent d’emblée, ou du moins qui ont cerné leur domaine d’exploration - je pense à Frédéric-Yves Jeannet, par exemple, qui est un écrivain que j’aime beaucoup et qui fait œuvre, parce que, à chaque livre, il reprend le fil là où il l’a laissé et, sans refaire le même livre, travaille une continuité. C’est cette continuité que j’aimerais trouver, m’atteler à un ensemble cohérent, c’est ce que j’essaie de faire, en ce moment, écrire quelque chose qui serait le premier volet d’un ensemble de trois ou cinq livres autour de la question de la création, l’œuvre d’art et sa réception. Mais dès qu’on commence à écrire, on s’éloigne du centre, en tout cas de celui qu’on s’est fixé, et je ne sais pas si j’arriverai au bout, si même cela a un sens de continuer sur cette voie.

D.D. : Tu vis maintenant une grande partie de l’année en Allemagne, à Berlin. Des romans que tu as écrits, certains sont traduits en allemand, et toi-même traduis maintenant de l’allemand après avoir longtemps traduit de l’anglais. Pourquoi ce choix de l’Allemagne et de Berlin ? Quelle place la littérature occupe-t-elle en Allemagne, et les écrivains ?

C.W. : Le choix, c’est Berlin plutôt que l’Allemagne, et plutôt qu’un choix, une rencontre et sans doute un itinéraire plutôt qu’un trajet. De la ville où je ne voulais surtout pas aller, Berlin est devenue la ville que j’ai peine à quitter. Il serait trop long de décrire les étapes, mais Berlin est à la fois une ville où le passé existe, où le passé est rappelé, et une ville où il y a place pour le présent, l’avenir - l’un étant peut-être la conséquence de l’autre. À Paris, tout paraît joué d’avance, tout est en place depuis des siècles tandis qu’à Berlin, aux trouées de la ville - ces zones vagues qui aujourd’hui encore, même s’il y en a moins, parsèment la ville, traces des bombardements ou des no man’s land, de part et d’autre du mur - aux trouées de la ville correspondent des espaces vides dans la société, et donc, plus de possibilité de mobilité, de mouvement. Comme le dit Lie Tseu - en d’autres termes - pour qu’il y ait du plein, il faut qu’il y ait du vide. À Paris, il n’ y a pas de vide, et trop de plein pour qu’il y ait vraiment de la plénitude, en tout cas, je le ressens ainsi.
La place de la littérature en Allemagne, des écrivains ? Contrairement à ce que nous croyons, nous ne sommes pas le seul pays à accorder de l’importance à l’art et à la littérature - en accordons-nous, d’ailleurs, le mot culture a remplacé tous les autres et ne signifie plus grand-chose. L’Allemagne ne brandit pas l’exception culturelle dans les organismes internationaux mais les traductions littéraires y sont plus nombreuses qu’en France, on sollicite les écrivains pour faire des lectures de leurs textes et ils sont payés pour cela, les entrées aux lectures sont elles-mêmes souvent payantes et il y a du monde. Dans la dernière campagne électorale, les écrivains ont été sollicités par divers partis politiques pour apporter publiquement leur soutien. Je ne sais pas si c’est un bien ou si c’est un mal, mais cela prouve qu’on leur accorde de l’importance. Ici, ce sont des gens du show-business ou du spectacle qui sont sollicités. Maintenant, tout n’est pas rose non plus. Avec le système des lectures, les écrivains sont parfois transformés en véritables commis voyageurs et s’épuisent en tournées. Et j’en connais qui vivent dans des conditions de précarité vraiment difficiles. Mais dans l’ensemble, la littérature me paraît être prise plus au sérieux là-bas, et il serait impensable qu’un journaliste invite un auteur à une émission de radio ou anime une lecture/discussion sans avoir lu son livre.

D.D. : Cécile, je voudrais finir cet entretien en te demandant de nous parler de la lecture. La lecture est, pour de nombreux écrivains, une activité qui fait totalement partie de leur travail. C’est souvent même à travers la lecture d’une œuvre, d’un auteur qu’ils ont commencé à écrire. Qu’en est-il pour toi ? Comment ton activité de lectrice s’organise-t-elle ? Lis-tu chaque jour ? Différents genres de livres, et lesquels ? Prends-tu des notes ? As-tu des lectures à vitesses différentes ? Et aussi relis-tu ? Enfin : quelle est ta dernière grande découverte de lectrice ?

C.W. : Pour moi, écrire et lire sont deux activités inséparables. Et s’il m’est arrivé de passer de longues périodes - plusieurs mois - sans vraiment écrire, c’est-à-dire en écrivant éventuellement des textes courts, en continuant de prendre des notes mais sans écrire de roman, il ne m’est jamais arrivé de passer plusieurs mois sans lire. Ce n’est pas systématique non plus. Je ne lis pas forcément chaque jour - mais presque. Je ne prends pas de notes, sauf lorsque je fais une lecture de recherche, je n’écris rien sur les livres, je ne souligne rien, pour moi, le livre est comme un objet sacré et une fois que je l’ai lu, il est aussi neuf qu’au moment de l’acheter. D’ailleurs, avant de l’acheter, je regarde bien s’il n’est pas abîmé, couverture cornée, plissée, pages froissées... Je lis essentiellement des romans, mais aussi de la poésie et quelquefois des essais, plus rarement des Journaux, de la correspondance. Lorsque je suis à Berlin, je ne lis qu’en allemand. Relire un livre, je le fais rarement mais cela m’arrive aussi. Proust, par exemple, je l’ai relu plusieurs fois et à chaque fois, j’y ai trouvé autre chose. Au-dessous du volcan, aussi. C’était une expérience étrange, la première fois, je n’y arrivais pas mais je sentais qu’un jour, ce serait une lecture importante. Simplement, le temps n’était pas venu. Les rencontres avec les livres sont aussi mystérieuses que celles avec les êtres et ne viennent pas par hasard, donc pas n’importe quand.
Ma dernière découverte ? C’est un texte de Simone Weil intitulé L’Amour de Dieu et le malheur, titre qui a priori me rebuterait plutôt. C’est en lisant, à Berlin, des essais d’Ingeborg Bachmann que j’ai eu envie de lire Simone Weil - à cause de sa façon d’en parler. Ce texte particulièrement fort est une réflexion, je ne sais pas si le mot convient, en tout cas une approche mystique du malheur, de la nécessité de l’accepter, et qui va au-delà de la religion.


De Cécile Wajsbrot on a lu sur remue.net Mémorial, Le Tour du lac et Beaune-la-Rolande. Elle a écrit également Mariane Klinger, La Trahison, Nation par Barbès, Caspar-Friedrich-Strasse, des romans, et Pour la littérature, un essai, tous parus chez Zulma.
Le Visiteur a paru au Castor Astral et Fugue, avec des photographies de Brigitte Bauer, chez Estuaire.

23 octobre 2005
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