janvier : rentrée romans

janvier, rentrée des livres

"Depuis quelques années, janvier a supplanté août et septembre au registre de la production littéraire de création. Désertées par les meilleurs livres au moment de la course aux prix, les librairies vont accueillir ces prochains jours plus de romans qu'il n'en était paru à l'automne dernier. Augmentation de la quantité, et, surtout, augmentation de la qualité. On pourrait s'en réjouir, on peut aussi s'en plaindre. En effet, il y a là un aveu de faiblesse: la littérature, ceux qui la publient ou la diffusent semblent avoir renoncé à exister un tant soit peu en septembre quand les grosses machines prennent toute la place. Et toute la place, pour le livre, c'est encore, et de plus en plus, pas grand chose. Du coup, janvier réserve une récolte trop abondante pour que des livres meilleurs que 80% de la production de septembre puissent avoir une chance d'échapper au pilon quand les médiocrités estampillées Goncourt ou autres continuent d'occuper la liste des meilleurs ventes. De plus, le temps manque. L'hiver passé, on lorgnera du côté des livres d'été, dont une mode imbécile voudrait qu'ils soient légers. Ça laisse trois mois tout juste à la littérature pour tenter d'exister. De quoi faire des éditeurs et des auteurs des travailleurs saisonniers."

C'est le début de l'édito de Thierry Guichard au numéro de janvier du Matricule des Anges, on ne peut qu'y souscrire, et ce n'est pas optimiste.

Ceci dit, on ne peut pas ne pas prendre quelques minutes pour dire les livres qui nous semblent, à remue.net, maintenir ce que nous attendons de la littérature et son exigence.

En commençant par les auteurs que nous avons accueillis sur le site, parfois pour leurs premières publications.

Signalons en premier lieu Nu précipité dans le vide, premier livre de Sereine Berlottier, où la figure de Gherasim Luca, dans l'ultime journée d'avant son suicide, est l'ombre permanente. Chez Fayard aussi, même collection, le troisième livre de Philippe Vasset, après Exemplaire de démonstration et Carte muette, troisième très mince opus où le surgissement imaginaire et l'anticipation se fait à travers les rouages les plus aiguisés du monde politique et technologique : Bandes alternées.

Cathie Barreau, fondatrice à La Roche-sur-Yon de la très active Maison Gueffier, publie chez Laurence Teper Trois jardins ainsi qu'une variation sur Pouchkine : Journal secret de Natalia Gontcharova.

Chez Corti, Köszönöm est le nouveau livre de Caroline Sagot-Duvauroux, chroniqué sur remue.net à la fois par Dominique Dussidour et par Philippe Rahmy.

Chez Verdier, un essai de Jean-Pierre Richard sur Roland Barthes, et l'annonce déjà chuchotée d'un monument de mille pages de Pierre Bergounioux pour mars: son journal et ses carnets des années 1980 à 1990.

Chez POL, on sera attentif à deux auteurs : Eric Meunié et son Auto mobile fiction, après son Confusion de peine en 2001, mais le thème neuf est plus à rechercher chez Louise Desbrusses, sous forme d'un obsessif monologue en vous, ça s'appelle L'argent l'urgence. Il y a aussi Patrice Robin qui revient, et un ensemble de rééditions de Valère Novarina (lire grand entretien dans Mouvement, devenu trimestriel), plus un DVD de La Scène.

Chez Minuit, après son Au Piano Echenoz s'en va carrément sur les terres musicales avec son Ravel, et Tanguy Viel manipule à nouveau la grammaire du polar avec Insoupçonnable.

Chez Gallimard, enfin un peu de distance avec l'objet standardisé 140 à 160 pages tarif 16 euros avec Jean Rouaud, qui a écrit à Campbon en Loire-Atlantique un roman historique, ancré dans la Commune de Paris, mais qu'on le feuillette et c'est d'étranges pages avec un inspecteur de la littérature scientique ou le passage de silhouettes comme Clark Gable, c'est L'Imitation du bonheur:

Officiellement le roman ne la ramène plus. Il fut un temps, après la guerre terrifiante au mitan du siècle qui désespéra la nature humaine, où les romanciers se sont privés de tout ce qui faisait les ingrédients du genre : l'intrigue (autrement dit le sens de l'histoire, savoir, le bonheur c'est par là, et au lieu de la félicité annoncée on débouche sur l'horreur, alors autant laisser tomber), les personnages (agglomérés dans des masses informes et anonymes), le style (rendu complice de la catastrophe et de son bilan idéologique), l'émotion (forcément déplacée face à la montagne de cendres des corps brûlés) pour ne conserver que cet art minimal de la description, du fragment. [...] Or je viens de là. De cette attitude qui consiste à établir, comme un greffier après la bataille, une sorte d'état des lieux de ce monde en charpie.

Un brin provoc, Jean Rouaud, mais apparemment son propre bonheur en 578 pages n'est pas d'imitation...

Et d'autres bien sûr : chaque jour de nouvelles infos, chroniques ou dossiers (Reza Bahareni, Peter Weiss, Franz Kafka) viennent s'ajouter au site, avec attention spéciale aux parutions de poésie (Jean-Claude Caër, Jean-Michel Reynard).

Enfin, nous serons nombreux à écouter, ce mardi soir, André Markowicz proposer sur France Culture une de ses performances de traduction orale dans l'émission Perspectives . Pour ma part, voir Tiers Livre pour agenda, notamment jeudi 12, 22h20, sur Arte diffusion du documentaire La Vie par les bords, réalisation Fabrice Cazeneuve, avec des jeunes du lycée professionnel Fernand-Léger d'Argenteuil.

pour remue.net, François Bon

 

14 janvier 2006
T T+