"Au lieu d’attendre que le crime vienne à moi..."

(La souris fait tourner le barillet.)

« Les deux garçons se faufilèrent dans une impasse quand l’un des agents tira sur eux au jugé. La balle du gouvernement fracassa une fenêtre au premier étage d’un des logements et démolit la cage dans laquelle Lucky Mary gardait Pete le canari, et Pete en profita pour reprendre sa liberté. Alors Hop, le chat fidèle, mangea Pete. »

(D. Henderson Clarke, Un nommé Louis Beretti, Gallimard 1949, Le Livre de poche N° 991, 1969.)

Au 61 de la rue de Grenelle, ce ne sont pas déjà les discussions politiques qui fusent mais plutôt les coups de revolver qui claquent encore : l’exposition Weegee se tient dans les locaux du musée Maillol
jusqu’au 15 octobre, et les nus statufiés debouts côtoient, à quelques mètres, les habillés refroidis couchés, s’étalant dans des poses plus ou moins préparées, la tête dans le caniveau ou en compote sous une enseigne blafarde, la nuit.

Rassembler 228 clichés vintage du grand photoreporter Usher Fellig, dit « Weegee » (né le 12 juin 1889 en Autriche-Hongrie, mort le 25 décembre 1968 à New York), est un défi que les organisateurs de cette exposition, grâce au collectionneur Hendrick Berinson, ont su relever au mieux : comme un ruban de pellicule, les photos s’accrochent de salle en salle, on gravit même un étage avant de descendre au sous-sol voir l’extrait d’un DVD (Weegee, mon étrange mission, par Olivier Kowalkski) sur une musique de saxophone de jazz.

Entrer précisément dans l’univers de Weegee, c’est comprendre comment la technique peut influencer l’art, comment la méthode peut transformer les fait divers en scènes emblématiques d’une époque.

Weegee utilisait un appareil à plaque, de marque Speed Graphic, de 4 x 5 pouces, avec flash à ampoules surpuissant, qu’il faisait crépiter même en plein jour, aboutissant ainsi à une « lumière à la Rembrandt » (source : plaquette L’œil de l’exposition).

Les contrastes étaient accentués - au début, c’était parce que les Noirs voulaient paraître plus blancs sur l’image - comme si cette bichromie n’était que l’effet inversé et logique (un négatif) du Bien et du Mal. La photo d’un cinéma ségrégationniste à Washington (1941), avec sa barrière séparant les spectateurs en deux clans ethniques dans la salle, trace l’univers de cette période.

L’horloge du Consolidated Edison (un hôtel) marque 18 heures, il fait déjà noir (1940). A l’enterrement de Goodman, la légende dit : « Aller au paradis dans un cercueil métallique à 5 000 dollars » (années 1940).

Une photo célèbre de Weegee le montre (1942) devant sa Chevrolet, véritable labo ambulant : « Ma voiture est devenue mon domicile, c’était un coupé doté d’un très grand coffre. J’y mettais tout, un appareil de rechange, des boîtes d’ampoules pour le flash, des châssis porte-film déjà chargés, une machine à écrire, des bottes de pompier, des boîtes à cigares, du saucisson, du film infra-rouge pour photographier dans l’obscurité, des uniformes, déguisements, sous-vêtements, chaussettes et chaussures. (…) Au lieu d’attendre que le crime vienne à moi, je pouvais aller le chercher. » (ibid)

Un type vient d’être assassiné : au-dessus de lui brille un néon qui affiche « Spot » (1930). Dans le quartier de Little Italy, meurtre devant un restaurant, Weegee cadre le cadavre (c’est presque le même mot) avec uniquement les lettres « Rest » (7/8/1936). Un inconnu est abattu sous l’inscription du club d’où il sortait : « La direction n’est pas responsable des effets personnels » (1940).

« Pendant plus de dix ans, j’ai amplement gagné ma vie en photographiant les lieux du crime pour le commissariat central de Manhattan (…) Chez Meurtre S.A., on ne connaissait pas la journée de huit heures, ni la pointeuse, ni les congés payés, ni l’assurance chômage (…) », racontera Weegee.

Les scoops de nuit, qui déchirent le voile des rues bleu sombre comme une vareuse de cop, sont repris par les grands journaux (piles entassées sur le trottoir, première édition du dimanche, 1940) : le sang est à la une, même s’il coule en noir.

Cette tête de « tueur de flic » (16/1/1941) sort tout droit d’un film – et ce pourrait être alors l’admirable The Public Eye, d’Howard Franklin (1992) avec le « grand » Joe Pesci
dans le rôle du photographe ou de son double…

Weegee n’a pourtant pas « saisi » dans son objectif que des meurtres et règlements de compte, au risque de choquer la bonne société par le réalisme de ses clichés proches de l’identité judiciaire. Les gens du peuple côtoient le drame dans la rue. Il a aussi été le « vrai témoin » de la misère dans le Lower East Side de New York, avec les gamins qui dorment dans un escalier de secours (23/5/1941) ou le jeune fugueur arrêté, les doigts derrière les croisillons cellulaires qui ressemblent à ceux d’un confessionnal (10/11/1944).

Un hôtel borgne projette son invite lumineuse : « We give you peace of mind » (1940). Un immeuble est en feu, de nuit toujours, les pompiers viennent d’arriver, un des murs du bâtiment précise : « SIMPLY ADD BOILING WATER ».

La foule sur la plage de Coney Island cherche à échapper à la chaleur étouffante, Weegee appelle son attention et il obtient alors une photo étonnante, des milliers de visages tendus vers lui (22/7/1946), dans la joie de l’offrande.

Weegee, pris en photo au MOMA en 1944, écrivit un livre (il est présent, là, sous vitrine) : The Naked City (1945), un peu comme un Burroughs avant la lettre (il a aussi photographié des alcooliques ou des drogués), relatant sa vie trépidante. Sur la couverture, une indication : « Weegee photographs that O. Henry might have done if he had worked with a camera (Time Magazine) ». Jaquette noire et rouge, Zebra Picture Books.

Mais la lumière et les lignes des immeubles new-yorkais dans leur ascension céleste, l’esthétique des voitures américaines - l’une, immobilisée sous la neige, ressemble à un mini-paquebot échoué le long d’un quai (1941) - les célébrités : Franck Sinatra (1940), Dylan Thomas (1940), Veronika Lake (1942), Henry Fonda avec un ami (en fait, Clark Gable, non identifié sur la légende du cliché !), c’est toujours Weegee. Une de ses photos d’accidents de voitures donna même l’idée à Andy Warhol (photo 1965) d’une série de tableaux sur ce thème.

Une ambulance émerge des flots, des jeunes Blancs jouent devant un mur où est taggée l’inscription « Blacks stinck » (1943).

Weegee se prend lui-même en photo au flash, les mains sur le volant de sa « Chevy », et sous l’enseigne d’un marchand d’armes.

Celle-ci représente un revolver aux dimensions extravagantes. Il est vrai que la détente est comme un déclencheur d’appareil photo. On « mitraille », on « tire », on « shoote » et, au bout du compte, la cible est tuée, immobilisée dans le sang ou la gélatine, révélée ou pixélisée désormais dans ce qui la fixe : le cadavérique ou, parfois, le véridique.

Encore une légende figurant sous une photo de Weegee, notée hier : « Une allumette tenue devant les yeux d’un homme pour vérifier s’il est vivant » (années 1940).

Il y a un attroupement, quelqu’un étendu par terre, et une si faible lumière dans la nuit.

Dominique Hasselmann - 14 septembre 2007