68 à la campagne


Ce texte vient d’être publié par la revue Actualité Poitou Charentes. Elle est diffusée en Poitou-Charentes. Quelques autres adresses 68. Sur la ville de Civray, consulter tiers livre. Ça n’a rien de glorieux ni d’essentiel : ça nous a permis de nous rattraper après, on n’a pas été rassasié sur ce coup-là, tout de suite. Image ci-dessus : tract 68, collection BNF. Image ci-dessous : acteurs de mai 68 – ensuite, il n’y aurait plus de blouses, et l’une d’elles serait de l’expédition de restitution des masques d’André Breton aux tribus de la côte nord-ouest, quand je vous dis qu’on s’est rattrapé plus tard...

F Bon





Pour nous, à la campagne, 15 ans ce printemps-là, mai 68 a-t-il existé ?

Certainement, oui. Au moins une suite distincte et précise de quelques images. Mais pas si nombreuses.

D’abord, quand même la certitude qu’il se passait du grave. Là-bas, à Paris, ce qu’on apprenait par le gros poste de télévision aux informations : les usines en grève, les étudiants et leurs barricades, les slogans. Puis les CRS, l’armée, un face-à-face. Mais voilà : en noir et blanc, comme les choses au passé, comme ce qu’on savait de la guerre.

Je me souviens de nos peurs. Je me souviens moins de ce qui les enracine : certainement, oui, la dramatisation côté de Gaulle. Les images des barricades, des feux, des banderoles, ça reste localisé à là où ça se passe. Qu’est-ce que je savais de Paris. Tandis que de Gaulle partant en Allemagne et capable d’en revenir avec les chars, on se réinscrivait dans la façon dont toujours avait été racontée l’histoire : mais sans rien à voir avec ce que nous a légué, au final, l’aventure de mai.

Et puis qu’il fallait faire comme les autres. Tous les lycées avaient arrêté, et pas nous, à Civray. On avait tableau d’honneur et remise des prix, j’étais bon élève. Plusieurs de nos enseignants étaient communistes. On a choisi pourtant non pas tel prof avec lequel il y aurait eu accord, mais la plus faible : on la surnommait « Jeanne » (son prénom ?), elle avait un appareil contre la surdité, quand ça sifflait on restait à peu près calme, quand ça ne sifflait pas on pouvait faire le bazar qu’on voulait. C’était un après-midi, à la reprise de 14 heures, dans le cours de Jeanne on est tous allé s’asseoir au fond de la classe : « Qu’est-ce qui se passe ? » Ce furent ses paroles historiques, le lycée était en grève.

L’autre pic d’intensité : il y a toujours eu des usines, à Civray. Une de parquet, une petite unité textile, et une de métallurgie, aujourd’hui prospère dans les citernes à gaz, à l’époque spécialisée dans les socs de charrue (un des vieux symboles du progrès socialiste). Ce jour-là, les ouvriers de l’usine sont descendus sur la place Leclerc, dite aussi place d’Armes, ou dite aussi place de l’Église, parce que les noms ne vont pas toujours aussi vite que l’histoire. Nous y habitions, au-dessus de la place, là qu’était le garage familial. Le temps n’était pas venu de déménager là où seraient la rocade et le supermarché, révolution bien aussi importante que celle de ce temps-là.

Après le repas, le midi, s’y rejoignaient le pharmacien, l’archiprêtre, l’horloger, parfois le maire et ces trois ou quatre hommes faisaient des allers-retours d’un air grave, consultaient, recevaient ainsi, en marchant, et tout était dans l’ordre des choses. La place sert aussi (sert encore) le mardi pour le marché, avec ce rituel des hameaux de campagne qui s’y retrouvent, on tourne dans le sens des aiguilles d’une montre et finalement au bout d’une heure on a fini par croiser tout le monde. Les ouvriers (cent cinquante, deux cents d’entre eux ?) sont venus avec leurs drapeaux rouges, et tous les commerçants ont baissé le rideau de fer. Les ouvriers du garage, et nous-mêmes, par la grille on les a regardés tourner, s’arrêter, puis repartir. Je me souviens de ce silence. J’avais lu Zola et tout ça, finalement c’est ce danger-là qui nous venait : là encore, depuis un récit bien plus ancien.

On a repris les cours juste pour finir l’année. Les livres de prix avaient été commandés. Pour moi, c’était un moment fort de l’année : le professeur de français les commandait lui-même, à la librairie de la place (oui, parce qu’il y avait encore une vraie librairie dans cette ville de 3500 habitants, qui n’en compte plus que les deux tiers maintenant), et ces livres reçus en juin, Stendhal et Steinbeck en quatrième, ou une biographie de Gandhi en troisième, je ne les aurais pas trouvés sur ma route par l’héritage familial. Finie donc la cérémonie, tableaux d’honneur et accessits : un placard invitait les élèves qui le souhaitaient à venir retirer personnellement leurs livres chez le surveillant général, monsieur Uhart – « trop la honte », diraient ceux de maintenant, personne n’y est allé, et je n’ai jamais su quel livre m’avait choisi M. Bobineau.

Il me semble donc que ce que nous retirons de mai 68, ce basculement comme nous n’en aurons pas connu d’équivalent depuis, a commencé avant, et s’est étiré ensuite. Avant, je le date avec précision : à la rentrée 1965, au lieu d’un collège d’enseignement général filles et d’un collège d’enseignement général garçons, le collège tout neuf construit route de Ruffec, avec ses deux étages de béton tout droits, était mixte. Et les magazines que nous lisions étaient en couleur : le monde noir et blanc du passé était bousculé par un présent quadrichrome. Nos rêves aussi, quand ils s’éloignaient de l’expérience immédiatement perceptible, étaient en noir et blanc, et nous arrivait que les pantalons des Beatles étaient mauves, nous arrivaient la même année les petits transistors dans la vitrine de Chauveau électroménager, et ça voulait dire pouvoir écouter en secret les musiques diffusées la nuit, et ça voulait dire cette guitare électrique rouge débarquée entre les accordéons du coiffeur Barré. Et ceux de mon âge ont encore dans les doigts ce réflexe des cheveux qu’on met derrière l’oreille en entrant au lycée, et qu’on remet sur l’oreille à la sortie. C’était cela, la couleur et les habits, et prendre visage, mai 68, mais en fait ça a commencé en 1965.

Aussi bien, les grands coups de gong qui suivraient : de l’été 1968 je n’ai aucun souvenir (si, j’ai découvert Franz Kafka et abordé Balzac), tandis que l’été 1969 venait tout repeindre : l’enterrement de Brian Jones faisant autant de bruit et d’images qu’en avait fait l’assassinat de Kennedy, nul d’entre nous pour en tirer les bonnes conclusions quant à ce qui s’amorçait du bouleversement de culture. L’année 1966 avait vu paraître les livres de Saussure, Chomski et Foucault, les années 70 verraient paraître ceux de Marcuse et celui de Guy Debord, en 1967, ne nous parviendrait que tellement plus tard. Je le sais, j’avais 15 ans : d’autres, qui avaient trois ans de plus, traversaient 68 en plein cœur, là où il battait. Nous, on voyait cet Américain en 1969 marcher sur la Lune et c’était notre première télévision couleur, le monde avait changé. Et je me souviens de la mort de De Gaulle, quand on est venu dans les classes nous annoncer que la journée du lendemain serait fériée, deuil national, mais trop tard pour rentrer chez soi : restés, nous autres les internes de Camille-Guérin, dans les dortoirs vides et l’étude, avec toutes les cloches de Poitiers ensemble à la volée pour le glas – cette fois-là quelque chose avait fini.

Et s’il fallait même attendre 1974, le droit de vote à dix-huit ans (pour moi qui venait de prendre mes vingt et un) pour la bascule la plus symbolique : que le monde n’était plus énoncé dans son ordre sempiternel par l’archiprêtre, le pharmacien, l’horloger et le maire, dans leurs allers-retours sous les platanes de la place ? (Ou la pilule, et l’avortement, ou bien, simplement, dans les bureaux et les usines, qu’on commençait à dépasser l’idée qu’à chaque fonction sa blouse , et – j’y insiste : que finissait un monde tellement en noir et blanc que c’est ainsi même qu’on s’habillait…)
Reconnaissons-le : nous ne savions pas ce qui soudain changeait. Les immeubles qui bordaient les villes, et l’aspiration par quoi les grandes villes allaient souffler les nôtres, et la facilité d’aller d’un endroit à l’autre, et que les garçons aussi avaient le droit de danser, et ainsi de suite. Et si le grand livre de mai 68, à égalité des butoirs précédemment cités, était par exemple le très discret Espèces d’espaces de Georges Perec, parce qu’il posait sur la table d’écriture ce que nous étions de sujet modifié, dans un territoire déplacé ? La vraie révolution, c’était la naissance de la ville – 68 sinon n’avait fait que prolonger Blanqui.

Mai 68 a existé, bien sûr. Mais sur une durée plus grande. Et, surtout, portant sur un ensemble de mutations, incluant l’urbanisme, les vecteurs de la culture, et une perception du monde où cassait enfin, et brutalement, l’hexagone…

Ainsi, deux mois plus tôt, en avril, mourait Martin Luther King. Ainsi Jean-Luc Godard, tout au long des « événements », comme si ce mot enveloppe suffisait, qui serait précisément ces mêmes semaines enfermé à Londres avec les Rolling Stones et n’en verrait rien…

Ne pas réduire mai 68 au soubresaut politique qui en fut la marque tellement visible, et pour nous évidemment le virage. Il nous reste beaucoup à apprendre de ce qui réellement avait basculé, trois ans avant, trois ans après : comprendre l’impasse d’aujourd’hui en dépend, et étroitement.

François Bon - 21 avril 2008