Emmanuel Darley | Gume

Gume,

Une présentation brève

D’abord, le point de départ, comme souvent, c’est un mot. Parfois, une bribe, parfois une phrase mais là un mot, entendu, mal entendu ou inventé : Gume. Peut-être légume rogné, râpé ou bien cela, simplement : Gume.
Et alors d’écrire quelques pages autour de cela de ce mot, en faire un nom, une appellation, une sorte d’injure que l’on se prend dans la figure. Sans savoir, dans ces prémisses d’écriture ce qui adviendra, vers quoi le texte emmènera. Longtemps laissé à l’écart, dans tiroir et puis un jour revenu dessus et alors d’évidence cela s’est mis à causer de mort, d’agonie, des traces qu’une fois mort on laisserait, laissera, de deuil, de douleur et puis d’identité, de noms qui s’effacent remplacés par d’autres. Gume.
Long texte écrit rapidement, dans ce sentiment d’urgence qui habite souvent.
Histoires intimes ressurgies, deuils imaginés, vécus par procurations. Vrais deuils aussi.

Et puis dans l’écriture, quelque chose de poursuivi, cette langue, retenue, emplie de silence travaillée depuis Pas Bouger, cette envie de toujours d’apporter une sorte de légèreté, de distance paisible même dans la plus profonde noirceur. Mais aussi, des choses neuves, l’idée du chœur, l’envie d’une parole multipliée, d’un texte comme une partition.
Difficile à dire ensuite. Quoi qu’est-ce ? Théâtre ou litanie ? Forme qui se libère des contraintes ? Lectures diverses. Travaux d’acteurs. Comment représenter cela ?

Emmanuel Darley

Elle :
Tous ces jours, oui, à l’apercevoir debout derrière la fenêtre.
Son attente immobile.
Ses questions.
Ses réponses.
Rien à dire.
Le train-train.
Lit, cuisine, cuisine, lit.
Tas de bruits alentour.
Toc toc à la porte et puis contre les murs.
Les plafonds et les murs.
Silence.
Haussement d’épaules.
Suite de maux.
Douleurs en cascade.
Tout peu à peu déréglé.
Maux de tête et vertiges.
Grattements.
Raclements de gorges, crachats et vomissures.
Dysenterie.
Vertiges.
Déjà dit, vertiges.
Alors, quoi ?
Oeil voilé.
Douleurs articulaires.
Doigts gourds, jambes lourdes, genoux qui craquent.
Vieux rhumatismes.
Elancements.
Cœur affolé, tension en chute libre.
J’en oublie sûrement.

Les pleureuses :
J’en oublie sûrement, disait-elle.
Sûrement, elle en oublie.

Elle :
Fermait sa bouche finalement.
Autorisait les toubibs.

Les pleureuses :
Les médecins.
Baissait les bras.

Elle :
Médecin pour ci, médecin pour ça.
Tas et tas de médecins différents.
Longue suite de douleurs exposées.

Les pleureuses :
Par elle, exposées.

Elle :
Incrédules qu’ils étaient.

Les pleureuses :
Longue suite monotone et sans cesse renouvelée.
Litanie.
Une chose finie, enfin, disons, soignée, et hop, autre qui surgissait.
Pas un coin du corps, pas un organe oublié.
Des soucis pour chacun.
Complications, on pourrait dire.
Enchaînement.
Médecins, oui, illustres ou inconnus.

Elle :
Toujours reçus dans l’humeur.

Les pleureuses :
La mauvaise, hein.

Elle :
À ne rien dire. À se faire extirper les mots.
Simplement agiter la main ou secouer la tête.

Les pleureuses :
Finalement transporté.
Dans une voiture spéciale, disait-il.
Ambulance c’est à dire.
Avec la lumière tournoyante.
Les blouses blanches, la sirène.
Livré sur un plateau à la médecine.
Peut-être mieux ainsi, disait-il.

Elle :
Plus tard, quand de la fenêtre avait disparu, l’obscurité était partout quand j’entrais, à travers chaque recoin, lui tout au fond, allongé.
Je l’entendais en entrant.
J’entendais sa petite voix et puis ses gémissements.
Sourde plainte comme un râle.
Râle d’animal parfois même.

Les pleureuses :
Lamentations.
Jérémiades.
Sourde plainte continue.

Elle :
Lamentations. Gémissements. Sourde plainte. Et puis rien.
Juste son souffle.
Son léger ronflement.
Fil ténu.
Plus tard, dans ces murs blancs.
Parmi cette foule.
Tous ces gens affairés.
Un temps.
Gume je le nommais.
Légume d’abord.
Pour moi, dans ma tête.
Pour moi seule.
Puis pour lui, en le soulevant.
Changeant les draps.
Avec le poids.
L’odeur.
Légume.
Et puis Gume, simplement.

Les pleureuses :
Tout le monde, vite, l’appelait Gume et son prénom on oubliait.
Son vrai prénom.
Celui d’avant.

Noir.

Le soignant :
Et des boutons, vous en avez des boutons, des trucs qui démangent ou qui grattent, des plaques, des taches, des éruptions, hein ? Rien de rien ? Sur le dos des mains, là ? Sur le visage ou sur le cou ?
Des pellicules, non ?
Ç a ne vous gratte pas, parfois ou tout le temps ?
Là, partout, ici et même là ?
Sur la surface de la ?
Sur les contours du trou du ?
Rien de rien ?
Montrez-moi vos oreilles.
Oh là là.
Montrez-moi cette gorge.
Oh là là, oh mon Dieu.
Comment avez-vous pu ?
Des vertiges, non ? Des nausées ? Rien d’autre à signaler ?
Rien d’autre ? Pas de soucis pour manger et pour boire ?
Et dans l’aut’ sens pour expulser, jeter dehors, non ?
Bon.
Rien du tout. Je vous le dis.
Du banal. Rien que du banal.
Allons, allons, pas d’inquiétude.
Alors quoi, hein.
Pas d’alarme.
Rien du tout, je vous dis.
Des broutilles.
Petit, tout petit traitement, minuscule traitement de rien du tout, vagues gouttes, lavements, piqûres, ponctions et suivi des cachets et, vite, il n’y paraîtra plus.
Suppos, s’il faut.
Si, si.
Opération, éventuellement mais bon. Extrémité, hein. Pas vraiment pensable.
Pensez.
Des comme ça, tous les jours.
Pensez.
Rien du tout.
Broutilles ça.
Allons, allons. Qu’est-ce qu’il nous dit là, hein ?
Rien du tout.
Des signes, bon, mais quoi, rien de rien.
Examens là vite fait et voila.
Rendez-vous là de suite et hop. Autre chose. Tout oublié.
Pleine forme.
Toussez. Un peu, là, je vous prie.
Encore.
Respirez.
On va prendre rendez-vous, hein.

Noir.

Les pleureuses :
À ses côtés on demeurait.
À converser. Poser question.
Quelle maladie ?, demandait-on.
Drôle de chose, disait-il.
Drôle de chose.
Et l’on pouvait avec lui encore, dans les jours au début en tous cas, bavasser.
Dire.
Rire, même.
Nous étions tous, à tour de rôle près de lui à veiller.
À rester, disons.
Oui, c’est vrai.
Plus tard, çà, veiller.
Ensuite.
Rester, disons.
À rester assises à côté de lui à tour de rôle pour qu’elle puisse, enfin, souffler un peu.
Changer d’air et d’idées.

Elle :
Très vite j’ai commencé.
Ç a m’est venu comme çà.
Automatique.
Penser à lui à l’imparfait.
Tout mettre avant.
Longtemps avant.
À des éternités de là.

Les pleureuses :
On pouvait encore bavasser.
Rire, même.
Lui allongé, bien calé dans les oreillers et nous alentour, sur les mauvaises chaises.
Formica, hein.
Genre, oui.
Retrouvant avec nous des choses d’avant, oubliées.
Trucs d’enfance.
Vieux souvenirs.
Vieilles rengaines.
Je me souviens, disait-il.
Il me revient en mémoire toutes les choses de ce temps-là.
Disait-il.
Les lieux, les gens.
Des anecdotes.
Vous en souvenez-vous ?, disait-il.
Ce jour-là, quand tous ensemble on est allé à…
Parfois connues de nous.
Pas si lointaines.
Et l’on pouvait alors acquiescer.
Dire davantage.
Parfois de trop loin en arrière.
D’un temps lointain, bien avant nous.
Bien avant elle, même.
C’était il y a longtemps, disait-il.
Et l’on restait à l’écouter.
Mains jointes sur les genoux.
À hocher poliment la tête.
Je parle tout seul, disait-il.
Mélanges et arrangements.
Peut-être oui. Souvenirs en pagaille revenant tout en bloc sans trop pouvoir faire le tri.
Oubliant ce qui fâche.
Ce qui peine.
Faisant comme si de rien n’était.
Souvenirs rafistolés.
Souvent comme ça ces moments-là.
Trucs enfouis, bien tranquilles, qui ressurgissent.
Paf, d’un coup.
Tas de choses oubliées qui reviennent en mémoire.
Et sa voix peu à peu, plus douce se faisait.
Inaudible à vrai dire.
Tout contre sa bouche à se pencher l’oreille.
Soif, disait-il.
Bassin, disait-il.
Et sa main, son poignet, si fins et si fragiles.
Tremblant un peu au départ, t’en souviens-tu ?
Imperceptible, oui, tremblant tout doux dedans la main.
La nôtre.
Peut-être le froid.
Peut-être la peur.
Sans doute quelque chose s’échappant de par là, de par le bout tremblant de ses doigts.
L’agonie, c’est comme cela que l’on dit.
Et c’est vrai, le temps dure longtemps alors.
On tourne en rond.
On vient plus près tenir la main de Gume.
Espérant une pression minuscule.
Le tremblement d’avant.
On lui touche, histoire faire quelque chose, le front, les joues.
Même si c’est inutile.
Peut-être lui, qui sait, soulagé. Une main, une caresse, sur le front, sur les joues.
Qui peut savoir ?
On parle un peu.
De Gume et d’autres.
D’avant.
Et puis le silence retombe.
C’est déjà nuit, disait-elle.
Et c’était vrai.
Une autre nuit, un jour de plus.
Allait, venait, du sommeil à l’inconscience.
Coma ou peu s’en faut.
Passait d’un état l’autre.
Parfois, une heure ou deux, revenait à lui et se tournait vers nous comme si de rien n’était.
Vous êtes là, disait-il.
Et un sourire, même, pouvait l’illuminer.
Pauvre sourire, tout de même.
Sourire, quoi. Éclair de conscience.
Visage à qui s’adresser.

Elle :
Quoi dire alors ?
Banalités.

Les pleureuses :
Gentillesses.

Elle :
Misérables mensonges.

Les pleureuses :
Pourquoi songer tout dire ?
Pas pensable tout dire.
Savait bien de lui-même de quoi il retournait.
Voilà qu’il pleut, disait-il.
Et nous, autour de lui à bavasser et à se tordre les mains, nous n’en avions rien vu.
Jugé cela sans importance.
Pourriez-vous entrouvrir la fenêtre ?, demandait-il.
Longue phrase sans faillir.
Et nous de refuser.
Argumentant.
Tout à la soif de l’épargner.
Bien trop froid, dehors, disait-on.
Tu n’y penses pas, disait-elle.
Quand peut-être c’était là, dernière envie.
Emporter avec lui ce souvenir de pluie-là.
L’odeur de cette pluie chaude.
Sur les arbres du jardin.
Le bruit des gouttes sur le bitume.
Et le sourire, il me semble aujourd’hui, disparaissait de suite.
Glissait comme lui, à nouveau, vers le mur.Un temps.
Replongeait.

Elle :
Vous et moi fidèles à ses côtés.

Les pleureuses :
Comment dit-on ?
À son chevet.
À son chevet, voilà.
Nous avons fait tout ce que nous pouvions, disait-elle.
Et à voix basse nous parlions de lui encore et encore.
Nous disions Gume, son prénom d’avant oublié.
De lui et d’autres.
De ceux qu’il connaissait.
Les amis, la famille.
Les connaissances.
L’ont vite oublié, disait-elle.
Plus personne, là, d’un coup.

Elle :
Souvent comme ça en ces moments.
Va savoir, les gens, ce qu’ils pensent.
Préfèrent se foutre le camp.
Pas un mot.
Pffuit, plus personne.

Les pleureuses :
La peur sans doute.
Trop peur de s’apercevoir en miroir.
Trop lent le temps là, à ses côtés.
À ne plus compter ni les heures ni les jours.
À remonter sur lui le drap.
À surveiller ses rares mouvements.
Les sursauts de fièvre.
Le délire qui l’agitait.
Tas de mots en bouillie hors la bouche.
Charabia, disait-elle.
Et l’on s’approchait davantage.
Un mot surpris par-ci par là, choses sans queue ni tête.
Bain, disait-il.

Elle :
Bain de mer, je crois même.

Les pleureuses :
Ou quelque chose d’approchant.

Elle :
Non, non, clair et précis.

Les pleureuses :
Bain de mer, oui, disait-il.
On l’entendait murmurer.
Va savoir, hein.
Sans doute un vieux rêve.
Quelque chose de manque.
Une dernière volonté.
C’est comme ça que l’on dit.
Qui sait ce que les uns, les autres, on demanderait.
On demandera.
Au jour venu.v
Quand il s’agira de.
Si d’aventure on nous laisse le choix.
C’est cela que nous disions alors, juste à côté de Gume.

Un temps.

Elle dans le couloir.
Fuyant.
Allant marcher.
Cherchant dans sa mémoire, image de mer, baignade et sable.
Avec Gume.
Souvenir de lui sur une plage ici ou là.
Tentait se remettre en tête Gume à la mer.
En ce temps-là.
Il y a de ça du temps.

Un temps.
Celui qui manque : Tu me disais déjà Gume.
C’est comme cela que tu disais et mon prénom…

Elle :
C’est venu comme cela. Automatique. En te soulevant pour te changer les draps. Dans la maison. Quand tu étais encore là. Automatique. D’abord Légume parce que tu étais lourd, sans réaction aucune. Pour l’effort qu’il me fallait faire. Entre les dents tout au début puis, c’est vrai, à voix bien haute.
Celui qui manque : Gume tu disais et les autres avec toi me nommaient de la sorte.

Emmanuel Darley / Gume
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6 février 2004
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