Des combats font rage sur les palettes de Kandinsky


Cavalier Pensant chevauche les tableaux de
Vassily Kandinsky

Cf. Chevauchée de Cavalier Pensant n°1


Chevauchée n°2 Les Palettes

COMMENT CAVALIER PENSANT SUR UN CHEVAL PIE AU GALOP PARCOURT LES PALETTES DE KANDINSKY ET COMBAT AVEC LES COULEURS EN QUÊTE D’UNE CERTAINE HEURE.

« Au mot composition, j’étais profondément bouleversé et plus tard, je me donnai pour but dans la vie de peindre une « Composition ». Ce mot agissait sur moi comme une prière. Il me remplissait de vénération. Dans les études que je peignais, je me laissais aller. Je pensais peu aux maisons et aux arbres, je traçais sur la toile à la spatule des lignes et des taches de couleur et je les laissais chanter aussi fort que je pouvais. En moi résonnait l’heure […] »
Kandinsky, Regards sur le passé et autres textes 1912-1922,
Hermann, 1974,
établi par Jean-Paul Bouillon, pour la traduction française, p.105.

« […] j’étais à vrai dire en quête d’une certaine heure, qui était et qui reste toujours la plus belle heure du jour à Moscou. Le soleil est déjà bas et a atteint sa plus grande force, celle qu’il a cherchée tout le jour, à laquelle il a aspiré tout le jour. Ce tableau n’est pas de longue durée : encore quelques minutes et la lumière du soleil deviendra rougeâtre d’effort, toujours plus rougeâtre, d’un rouge d’abord froid puis de plus en plus chaud. Le soleil fond tout Moscou en une tache qui, comme un tuba forcené, fait entrer en vibration tout l’être intérieur, l’âme tout entière. Non, ce n’est pas l’heure du rouge uniforme qui est la plus belle ! Ce n’est que l’accord final de la symphonie qui porte chaque couleur au paroxysme de la vie et triomphe de Moscou tout entière en la faisant résonner comme le fortissimo final d’un orchestre géant. Le rose, le lilas, le jaune, le blanc, le bleu, le vert pistache, le rouge flamboyant des moissons, des églises - avec chacune sa mélodie propre -, le gazon d’un vert forcené, les arbres au bourdon plus grave ou la neige aux mille voix chantantes, ou encore l’allegretto des rameaux dénudés, l’anneau rouge, rigide et silencieux des murs du Kremlin, et par dessus, dominant tout, comme un cri de triomphe, comme un Alleluia oublieux de lui-même, le long trait blanc, gracieusement sévère, du clocher d’Ivan-Veliky. Et sur son cou, long, tendu, étiré vers le ciel dans une éternelle nostalgie la tête d’or de la coupole, qui, parmi les étoiles dorées et bariolées des autres coupoles,
est le soleil de Moscou.
Rendre cette heure me semblait le plus grand, le plus impossible des bonheurs pour un artiste. »
Kandinsky, Regards sur le passé et autres textes 1912-1922,
Hermann, 1974,
établi par Jean-Paul Bouillon, pour la traduction française, p. 91-92.

Je ne peux pas dire comment, mais le fait est, ce lundi de printemps, une force inconnue transporte Cavalier Pensant. À l’encontre de toute loi et à califourchon, il va à une allure sautée, dissymétrique, à 3 temps suivis d’une phase de projection. En quête d’une heure de vibrations délicieuses, « une certaine heure qui est la plus belle heure du jour », il fait perdre à son cheval tout contact avec le sol. Les frémissements de la monture qui le porte exigent de lui quelque chose d’incompréhensible.
Son dada est un cheval pie à la robe pommelée verte et rouge. Ce n’est pas un rouge uniforme, mais la dissonance d’une symphonie incendiaire qui porte la couleur paroxystique d’une vie brûlante. Ce n’est pas un vert convenu, mais un vert pistache qui fait battre le cœur très fort en présumant l’amande philippine.

Le cheval pie est en même temps le matériau et l’outil qui mène à la « certaine heure ». Matériau avec lequel Maître Paraffine travaille, outil avec lequel Cavalier Pensant se déplace. Travailler sur des questions de couleurs, tout en usant de ces mêmes couleurs pour travailler, voilà ce qui rend les pratiques d’établi difficiles à dire et nécessite de s’absorber dans la vie intérieure du chevauchant.
« La forme est l’expression extérieure du contenu intérieur » s’écrie le cavalier en lançant son cheval pie au galop. Et devant l’expression étonnée des yeux du menuisier qui ne cesse de le regarder, il rajoute d’une voix plus douce : « Laisse-moi faire, “babbo mio”, je n’ai rien à faire de tous tes savoir-faire. Seule la nécessité intérieure me guide. » [Je rappelle que la notion de « nécessité intérieure » joue un rôle pratique et développe une fonction toute personnelle chez Kandinsky.]

L’acte de vivre, de peindre, d’écrire est violent : « Écrire, tuer quoi » [Henri Michaux]. L’exigence d’être en vie, Cavalier Pensant la pratique à cheval pie en parcourant les palettes du peintre. Ainsi, imprégné d’une grande ardeur intérieure, il apprend à se battre avec les couleurs, à les connaître comme des êtres résistants à son désir [à son rêve], et à les soumettre par la puissance de ce désir.
Il s’élance au combat. La « certaine heure » ne se conquiert pas sans un effort fervent de longue durée.
Le cheval pie porte le cavalier avec vigueur, mais c’est le cavalier qui conduit le cheval, maîtrise ses élans, domine sa force, la discipline, l’oriente vers les vibrations délicieuses tant espérées. Mais “signor Cavaliere” a l’âme d’un Chevalier double. Dans un paysage aux arbres élancés, deux chevaliers armés et leurs montures se font face. Ils vivent dans le tableau et s’y affrontent. Une étoile de couleur rouge et une étoile de couleur verte détonent sur l’éclaircie d’un fond bleu ciel.

Le chemin se resserre de plus en plus autour des deux chevaliers armés et de leurs montures. Voici le bois des sapins qui mêlent leurs branches appesanties de taches blanches. Cavalier Pensant est envoûté par l’éclaircie givrée qui illumine trois fondrières. Trois formes ovoïdales colorées résistent au poids de la neige contre des lignes noires. Les hachures dessinées dans l’atmosphère demeurent obscures malgré le sol très blanc.
Un combat commence. Le chevalier à l’étoile rouge tire son épée le premier. Le chevalier à l’étoile verte tend son arc noir. Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordent leurs cous veineux. Des gouttes de sang suintent et tombent toutes tièdes dans la neige ainsi percée de petits trous roses. Chose étrange, les deux protagonistes tombent morts au même instant. Reste Cavalier Pensant. Il ramasse ses forces. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.

Le combat n’est pas fini pour autant. Deux vilains hommes noirs, tout enveloppés de sacs à charbon, entravent les sabots du cheval pie et désarçonnent Cavalier Pensant. Le plus petit des vilains hommes noirs sort un méchant couteau. Avec un bouillonnement énergique et puissant, l’enfant de Maître Paraffine l’engloutit sous un épais trait noir en forme d’arc. Le plus grand des vilains hommes noirs frappe d’un coup de trique le creux des reins. Avec la résistance du bois de Riga qui est la sienne, “il burattino” fait voler le coup assassin en mille morceaux de lignes brisées.
Les vilains hommes noirs ont été inventés par les couleurs [« Quels êtres étranges les couleurs ! »] pour faire peur au Chevalier à la palette. Il y a là, en vérité [« La Vérité est une grandeur variable animée d’un mouvement lent et permanent. »], un monde venu à l’existence de par la volonté d’un peintre déterminé devant les hasards de la palette. Des restes de matières colorées vagabondent nécessairement dans la composition. Au mot « composition » Cavalier Pensant est profondément bouleversé.

Combien de fois et avec quelle méchanceté la première boîte de peinture mystifia-t-elle le peintre et se moqua-t-elle de lui ! Après les premiers actes de résistance aux noirs assassins, il ne fait plus des sabots noirs au cheval pie pour qu’il soit tout-à-fait-conforme-à-la-nature :
plus jamais ça : quatre écœurantes taches noires qui empêchent les couleurs de bouger et le cheval de galoper !
Et tout redevient calme soudainement. À travers le silence, seul un bruit résonne : le martèlement des fers des sabots du gros cheval de trait qui tracte des pains de glace devant l’atelier de GP.

C’est le passage des vibrations dans le silence qui intéresse les artistes. Peu à peu les sonorités noires se sont fondues dans le tableau.
La bordure est blanche à pleurer.

Catherine Pomparat - 13 avril 2009