L’Ordre des jours, de Gérard Titus-Carmel

Une lecture par Laurence Werner David de ce texte paru chez Champ Vallon (160 pages, ISBN 2.87673.515.6).



Ouvrir L’Ordre des jours, le recueil de Titus-Carmel paru en mars 2010, c’est d’abord pénétrer dans une forêt en perpétuelle recomposition, faite des bruits étranges de la nuit et d’une végétation profuse et resserrée sur elle-même dans laquelle sont enfermées, dans un amas compact toujours prêtes à surgir, nos peurs les plus enfouies, les plus anciennes. Entrer dans cette forêt c’est espérer y retrouver des voix perdues, souhaiter ardemment que la forêt reprenne toute sa place effaçant les traces de pas des passants. C’est aussi se purifier au-dedans des mousses de la nuit. La forêt, inexorablement attachée à la nuit, sait comment résoudre les soucis et perpétuer les rêves pour que notre Demeure se solidifie. Et, dans la nuit d’hiver, ce qui était nœud à la gorge inextricable, fait place nette, dans le vif de l’attente, au magique renouvellement du vide auquel s’abandonner pour que se déploie à nouveau une création neuve.

Autrefois la solidité assurée des pierres aiguisait l’attention du poète.
Aujourd’hui, le silence, le suspens, les prairies lumineuses dans le brouillard, « le sourd galop des marées remontant à la source par brassées entières » absorbent la quête de celui qui doit cadastrer la menace. Une menace qui, dans L’Ordre des jours, s’apparente par-dessus tout à l’immobilité : images sans reflets, eaux qu’aucune pierre ne vient fendre, toutes choses dénuées de cercle et de centre, mains et voix absentes. Et pour mieux circonscrire la menace, l’Homme ne doit-il pas devenir cette menace même au sein du trop grand calme ? Être jaguar, ou tigre, perdu dans l’obscurité invisible poussant la veille jusqu’à l’épuisement de ses forces ? Et pour sortir de l’immobilité de l’oubli et que celle-ci puisse quand même durer dans toutes ses magnificentes frayeurs et beautés avant qu’elle nous condamne tout à fait, faut-il encore pouvoir chaque jour conter, raconter les exhalaisons d’un jardin et ses fines entailles dans la terre, inventorier et chiffrer une à une ces odeurs et images « arrachées aux confins » – faut-il encore vouloir et pouvoir les fixer et les contenir.
Ainsi, avec une manière et un élan neufs, allons-nous peut-être pouvoir contrer ce qui obsède le corps promis à l’effacement, recomposer ce corps désuni qu’on imaginait impossible d’être séparé de soi : pas plus ici que dans l’éternité. Corps et obsession des os, inséparables, identités premières par lequel le corps de la naissance relie celui de notre disparition ; os alourdis à force d’approcher l’ombre :

« (Arrête-toi un instant et vois à tes pieds se réduire l’ombre
Qui te socle à la terre               écarte-toi de cette souillure
Aspire aux grands arbres décoiffés
Et que tes os désassemblés se rejoignent à leur tête
                         S’ils peuvent jamais l’atteindre.) »



Ces os, matière à l’œuvre dans nombre des textes de L’Ordre des jours et qui autrefois portaient aisément le poète de l’autre côté de l’horizon et des barrières, que celui-ci a dû « durcir » durant une enfance trop tôt blessée, sont la marque que seule, dans le souvenir, compte la présence dont on ne cessera plus de chercher l’unité, la chaleur, et la preuve d’une appartenance. Dans ce recueil, à plusieurs reprises, l’effacement futur du corps du poète fait écho à la disparition de l’Autre, l’amie, la « volante », la fugitive. Celle dont on guette la voix ou l’écoute attendrie – celle qui n’est sans doute plus qu’un reflet pâle mais qu’exceptionnellement la mémoire ou l’imagination fait revenir : « corps souple et clair aux parages de la haie ».
Figure de l’Amie peut-être encore à qui appartient cette main inconnue qui un soir pratiqua une ouverture « dans l’enchevêtrement des ronces et de la nuit allumant l’horizon entier jusqu’au plus clair de nos fronts ». Visage de l’Amie s’estompant dans l’immobilité à l’image de ce jardin, brûlure amère dans la mémoire des scènes de l’enfance mais aussi lieu désiré débordant de vitalité où s’apaiser, vers lequel se livrer enfin sans presque, dorénavant, aucune crainte.

Existe-t-il une plus grande expédition, nous questionne Gérard Titus-Carmel, que cette « réunion de soi avec soi » ? Plus intense odyssée que cette alliance de soi au silence qui accepte son exil ?
Mystérieux alliages travaillant à l’intérieur de soi, forces monstrueuses et étrangères à soi pourtant comme ces « fleuves intestins dissous dans les courants froids qui circulent sous les mers », ces « portes fermées dans le vent sur les lilas et les roses », ce « langage indéchiffrable des oiseaux logés dans la nuit »
et
« la nuit pliée dans la nuit
   avant la première aube ».

Deux vœux naîtront. Deux vœux secrets qui tout au long de L’Ordre des jours viendront hanter le récit poétique. L’un qui est de reconnaître, un jour proche, l’unité de ce jardin morcelé depuis cette enfance qu’on ne saurait lâchement abandonner ; et l’autre inflexiblement lié au destin de ce jardin et qui serait de « tordre l’ombre, pour en finir, suivant le tracé de l’enclos ».
Et c’est avec la conscience forte d’être un passant alors que s’écrit sa propre légende parmi d’autres dans ce monde que l’Humain laisse sa marque d’éternité avant tout dans la terre, dans la pierre, nerf à nerf dans la nuit ou dans la clarté inquiète des étés remémorés.
Pour Gérard Titus-Carmel, écrire, peindre, dessiner (le recueil L’Ordre des jours est contemporain de sa série picturale Forêts, Feuillées, Jungles et Herbiers, 2003-2004, exposée au château de Compiègne en 2008) c’est d’une manière certaine œuvrer pour que ce monde-ci dure et que se prolonge le végétal profus, ce lustre de fouillis de branches devenus liquide, très doux et salé, dans l’espoir infatigable et resplendissant que ce monde nous fasse voir « plus loin que soi, plus loin que l’air ».




Laurence Werner David


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1er octobre 2010