Dessins pré-textes (1)
Laurence Skivée et Catherine Pomparat aiment travailler le moment de flottement sur la couche inframince où textes et dessins se touchent.

Ici, avec le protocole de création des « correspondances », le dessin est premier.
Le texte naît du dessin et de son intitulé donnés par l’une à l’autre qui écrit. D’où le nom de cette première série de six dessins et "catapoèmes"* : « Dessins pré-textes » ;
avec la justification écrite d’un dessein, c’est au dessin que le lecteur doit faire cas.


*Catherine Pomparat appelle ces textes courts « catapoèmes » (du grec κατα, préfixe marquant « la référence à », avec les valeurs de : « en réponse à », « en concordance avec »).

1. Feuille volante [8-8 janvier 2011]

Le temps semble passer.

Plus je deviens vieille, plus le cours des choses semble passer. À force, à force, ma vie suit son cours. Quoique toutes les choses de ma vie se fassent suivant ce cours, elles ne se déroulent jamais de la même manière. Je m’arrête pour jeter un coup d’œil sur une feuille, le cours de mes pensées m’entraîne. La feuille a la vivacité de la lumière, pourtant je suis à l’abri du vent.

Dès que j’ouvre la bouche, la feuille vole.

2. Petit mammifère dormant [14-16 janvier 2011]

L’espace semble imperceptible.

Plus le petit mammifère dort, plus le trou de la page grandit. À force, à force, toutes les lignes d’écriture disparaissent. Quoique toutes les lettres soient devenues imperceptibles, je les lis encore de la même manière. Je m’arrête pour jeter un coup d’œil sur la souris, une loupiote rouge clignote. Un dragon habite le sommeil du petit mammifère, pourtant il ne trouble pas le mien.

Dès que je bouge, le petit mammifère ronge un papier de rêve.

3. Main et nuage [18-22 janvier 2011]

Le nuage semble du savon.

Plus la main caresse le nuage, plus des milliers de particules moussent. À force, à force, les courbes suintent. Quoique les doigts retiennent le mouvement, le cumulonimbus suit sa ligne de grains. Je me laisse dériver dans le sens de la perturbation, les bulles fondent. Lorsqu’un savon arrive à maturité, sa matière est insuffisante pour retenir l’eau en suspension dans un nuage. Pourtant il ne pleut pas.

Dès que je touche un nuage, la main mousse.

4. Une minute au rythme du train [25-29 janvier 2011]

La ligne semble mon nom.

Plus la minute passe, plus le rythme des traits convoite le tracé des raies de bords de voies. À force, à force le train déplace l’état actuel des lettres onomastiques. Quoique tous les caractères convergent au moyeu de la roue motrice, c’est le vide médian qui fait le mouvement. Je favorise l’écart du crayon et ne rivalise avec aucune secousse. Pourtant le train va vite.

Dès que le tempo m’appartient, j’écris mon nom.

5. Météorite Spray [31 janvier-6 février 2011]

La poudre semble d’or.

Plus la limaille s’éparpille, plus l’éblouissement est puissant. À force, à force les parcelles de météorite pareilles à des morceaux de soleil dessinent un Char d’Apollon. Quoique le spray souffle une poudre jaune, la boule est évanescente. Elle se répand sur la terre après avoir fondu en traversant le ciel. Charmé par sa beauté et son courage, le dieu de la lumière donne encore plus d’élan au spray. Pourtant la vie s’écarte.

Dès que l’astre du jour constelle, je danse en tous sens.

6. Espace lumineux [7-8 février 2011]

La ligne semble en costume de lumière.

Plus quelque chose qui n’est pas là se donne à moi, plus le cube perd ses côtés. À force, à force un volume de silence me parle. Quoique la voix change de place, elle s’arrête toujours au même point lumineux. Revêtue d’un tissu d’or, j’habite le dédale de ma propre existence et mes humeurs dérivent. Seule une ligne jaune me jette loin devant. Pourtant les murs s’effacent.

Dès que la quatrième dimension s’en mêle, j’avance droit.

Catherine Pomparat , Laurence Skivée - 20 février 2011