Jean-Paul Galibert | A comme Alliance (des existences)

Ouverture sur remue.net de la chronique de Jean-Paul Galibert, Alphabet de l’existence. On est très heureux de l’accueillir. (SR)




Le néant, peu à peu, étend son empire. Les licenciements, le délaissement, les dépressions, l’angoisse, finissent par se fondre en un immense sentiment d’inexistence. Et c’est cela, précisément, qui nous permettra d’exister.

Au départ, il y a le sentiment d’inexistence, qui me révèle qu’il n’y a rien. Mais s’il n’y a rien, tout est rien, toutes les choses sont des riens. A moins d’espérer d’improbables anomalies, qui provoqueraient quelque existence au sein de tel ou tel rien, la seule possibilité pour exister est de se situer à la limite des riens. Car il faut bien que les riens se distinguent, en sorte qu’à leur limite commune, quelque chose se produit, comme une différence. Tel est le sens de notre amour des confins, de notre attirance vers les rivages, et de notre désir pour les peaux, les courbes et toutes les surfaces visibles.
Et, au bord, précisément, c’est un nouveau sens qui se joue pour la notion d’existence. Car l’existence n’est pas plus une solitude que le privilège de l’autre : elle est cet entre-deux par lequel nous existons tous deux.

L’existence cesse d’être ce qui m’isole pour devenir ce qui me relie à tout le reste. L’existence des choses devient le miroir de la mienne. La réflexion passe enfin par les choses.

Nous ne serons plus jamais seuls, si nous renonçons à la transcendance de l’ego. « Moi seul existe », exultait Descartes. « Tout existe sauf moi », se lamentaient Sartre et Camus. Le moi a toujours payé sa conscience au prix fort de son isolement. L’existence jusqu’ici nous a toujours condamnés à la solitude. Mais la philosophie du rien nous donne une nouvelle chance d’exister, en disant que nous n’existerons que par une alliance avec les choses. Et la condition, le terrain de cette alliance, c’est l’existence, parce qu’elle est notre point commun avec les choses.

S’il n’y a rien, tout existe, parce que chaque chose est obligée, comme nous-mêmes, d’inventer son existence à partir de sa limite commune avec d’autres riens. Il faut que ma précarité s’allie avec celle des choses. Je suis un vide parmi les vides, mais entre nous, des frôlements s’opèrent. Des tacts, des perceptions. Des limites sensibles et communes se dessinent : ce sont les bords, on peut les suivre, les percevoir, les longer.

L’alliance des existences en péril passe par la connivence des précarités. Je suis jetable, comme un objet. Une solidarité tacite devient possible. La limite entre le monde et moi n’est plus la fin, mais le début de mon existence. C’est exactement où je m’arrête que l’existence commence. Le bord est l’existence à l’état naissant.

C’est au bord qu’il y a sens, au double sens. Car c’est au bord qu’il y a le contact, la vue, mais aussi l’orientation, la direction et la signification. Le bord donne tous ses sens à l’existence. L’existence sera donc visuelle, mais aussi amoureuse, c’est-à-dire utopique. Car si l’existence est l’être réel, un idéal rendu concret, elle est une vie qui a un sens. Et ce sens, je ne puis le découvrir que par un mouvement de traversée du bord qui me fait rallier l’autre, et au-delà tous les autres.

Pour franchir le bord et trouver l’autre, il suffit de remarquer le langage, car il n’est pas plus de limite sans mot que de langage sans peuple. Le langage, c’est le peuple qui borde chaque chose. Avoir l’aperception du langage, c’est avoir le sens du peuple. L’existence sera une connivence.



Jean-Paul Galibert

22 décembre 2012