Inactualité persistante de Charles Fourier

« J’ai déjà observé que la nouveauté politique n’a jamais existé en Civilisation, que toutes les théories accréditées depuis vingt-cinq siècles n’ont toujours été que des vétustés réchauffées, des variétés de mécanique civilisée. Si on nous présente la vipère par la tête, par la queue ou par le centre, ce sera toujours l’animal venimeux qui doit nous empoisonner et que nous devons fuir et écraser par notre sûreté. »

Charles Fourier, Des harmonies polygames en amour, Rivages poche/Petite Bibliothèque, édition établie et préfacée par Raoul Vaneigem, 2003.

Le portrait de Charles Fourier, ci-dessus, qui est dû à un peintre anonyme, appartenait à André Breton. La toile fut adjugée, lors de la vente à l’hôtel Drouot d’avril 2003, pour 8 800 euros, à un acheteur également anonyme. On dit qu’au vu de la transaction, « le Buster Keaton de l’Utopie », selon Pascal Bruckner, aurait esquissé un fin sourire...

L’Harmonie de Charles Fourier ne s’est toujours pas réalisée, et c’est impossible : puisque complètement utopique. Charles Fourier demeure dans son inactualité persistante.

« L’équilibre ou harmonie, on ne voit sur la Terre au lieu d’harmonie qu’une discorde graduée depuis l’infiniment petit ou société de ménage et de famille jusqu’à l’infiniment grand ou société de classe, qui présente les trois périodes sauvage, barbare, civilisée incompatibles et obstinées à refuser toute mesure d’unité et d’amalgame. Si tel est l’ordre que Dieu veut établir dans les relations humaines, il est donc essentiellement ami du schisme social puisqu’il distribue le genre humain en trois sociétés schismatiques à perpétuité dans leur ensemble comme elles sont dans leurs détails, de horde à horde, d’empire à empire, de famille à famille ; il faudrait supposer Dieu violemment ennemi de l’unité pour qu’il puisse se complaire à pareil ordre et qu’il voulût en faire notre destinée. Si au contraire on suppose Dieu ami de l’unité, peut-on balancer à affirmer qu’il a composé pour nous quelque ordre différent que nous n’avons pas pu découvrir et dont il faut accomplir les desseins. »

Charles Fourier, Des harmonies polygames en amour.

On peut simplement imaginer les traces du « philosophe et économiste » (formule placardée sur les murs), ici ou là, comme dans cette rue qui lui a été dédiée en 1890 à Paris (où il est mort le 10 octobre 1837), dans le 13e arrondissement, et qui se trouve près de la Butte-aux-Cailles.

Avant de devenir parisien en 1822, Charles Fourier fut bisontin (il est né dans la capitale franc-comtoise le 7 avril 1772). La citadelle de Besançon et la boucle du Doubs : images futures d’une révolution cosmogonique où l’attraction passionnée jouait déjà son rôle de boussole et d’aimant ?

La Saline royale d’Arc-et-Senans, de Claude-Nicolas Ledoux, semble d’ailleurs avoir concrétisé sur le plan architectural, avant la lettre, certaines projections du système du penseur extravagant.

« Lorsqu’un Tourbillon est bien équilibré, lorsque son clavier général des caractères est bien régulièrement assorti en toutes espèces de touches, il arrive que les polygynes ont fréquemment dans leurs amours cumulatifs un assortiment analogue à leurs dominantes, le tétragyne Henri IV aimera en alternat ou en phase de papillonne quatre femmes ayant chacune pour dominante l’une des quatre dominantes de Henri, puis il aimera en pivotale une polygyne de son degré. Ces proportions semblent indifférentes en mécanisme civilisé ; elles sont de grand prix en harmonie sous le rapport d’intérêt, etc., car le Tourbillon bien équilibré en affaire d’amour le sera de même en attraction industrielle et ses produits seront d’autant supérieurs à un Tourbillon de même terrain qui serait mal équilibré en clavier général de caractère et de sympathie. »

Charles Fourier, Des harmonies polygames en amour.

« Fourier parle quelque part du « mobilier nocturne ». Que m’importe si cette expression est la trace d’un délire qui fait valser les astres ? Je suis emporté, ébloui, convaincu par une sorte de charme de l’expression, qui est son bonheur. Fourier fourmille de ces bonheurs : jamais discours ne fut plus heureux. »

Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Seuil, 1971.

A cent mètres de la rue Charles Fourier, on peut découvrir une voie adjacente qui s’appelle Dieulafoy (médecin, 1839-1911), un nom tout à fait harmonieux : et ici, l’architecture semble obéir à un ordre préétabli de longue date...


« Les fantaisies amoureuses, soit en infiniment petit ou manies comme les gratte talons, soit en sectes nombreuses comme les flagellistes, ne peuvent pas devenir objet de lutte sur le point d’honneur ni exiger l’intervention d’un concile. Chacun a raison en manies amoureuses, puisque l’amour est essentiellement la passion de la déraison. »

Charles Fourier, Des harmonies polygames en amour.

« L’originalité absolue de Fourier vient de ce qu’il rompt avec les présupposés culturels d’un devenir historique perfectible dans le cadre de la civilisation actuelle, c’est-à-dire avec l’idée d’une raison agissant dans l’histoire telle qu’elle a été jusqu’ici pensée. La conscience des contradictions non seulement économiques mais institutionnelles, s’étendant à l’ensemble de la vie, le retient de proposer des réformes partielles et lui fait adopter le point de vue de la totalité. Mais d’une totalité tout autre que cette somme conçue comme une culturation progressive, une pénétration du réel par l’esprit caractéristique de la dialectique de Hegel. Pour Fourier, c’est la civilisation tout entière qui va devoir être mise en question, et, du même coup, la raison dont elle est pénétrée. »

René Schérer, Fourier, « Philosophes de tous les temps », Seghers, 1970.

« Il faut considérer l’écriture fouriériste comme une réserve d’explosifs en attente des mèches innombrables qui viendront les faire éclater. Mettre le texte en état presque musical de porosité, de transparence, de perméabilité volontaire ou involontaire à la vie actuelle. Puis l’entraîner dans des régions où nul ne l’avait jamais porté et porter les points familiers de notre existence dans les lieux les plus inouïs du délire textuel. »

Pascal Bruckner, Fourier, Seuil, « Ecrivains de toujours », 1975.

Puis l’amical rendez-vous s’impose au cimetière Montmartre (Division 23, sépulture N°3, « parmi les plus demandées »).


« Fourier je te salue du Grand Canon du Colorado
Je vois l’aigle qui s’échappe de ta tête
Il tient dans ses serres le mouton de Panurge
El le vent du souvenir et de l’avenir
Dans les plumes de ses ailes fait passer les visages de mes amis
Parmi lesquels nombreux sont ceux qui n’ont plus ou n’ont pas encore de visages

Parce que persistent on ne peut plus vainement à s’opposer les rétrogrades conscients et tant d’apôtres du progrès social en fait farouchement immobilistes que tu mettais dans le même sac
Je te salue de la Forêt Pétrifiée de la culture humaine
Où plus rien n’est debout
Mais où rôdent de grandes lueurs tournoyantes
Qui appellent la délivrance du feuillage et de l’oiseau
De tes doigts part la sève des arbres en fleurs
Parce que disposant de la pierre philosophale
Tu n’as écouté que ton premier mouvement qui était de la tendre aux hommes
Mais entre eux et toi nul intercesseur
Pas un jour qu’avec confiance tu ne l’attendisses pendant une heure dans les jardins du Palais-Royal
Les attractions sont proportionnelles aux destinées
En foi de quoi je viens aujourd’hui vers toi »

André Breton, Ode à Charles Fourier, Fata Morgana 1947, repris dans Signe ascendant, Poésie/Gallimard, 1968.

Tout en contrebas, il est là, Charles Fourier, dans son phalanstère individuel situé à six pieds sous terre, et il continue sans doute d’imaginer ! En guise de viatique, il a emporté avec lui Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, Le Nouveau Monde amoureux...

Et sa plaque tombale, chaque jour qui finit, est toujours surplombée par l’immense carrousel silencieux de ce qu’il a en effet nommé, de manière incomparable, « le mobilier nocturne »...

Petite combinatoire internautique :

http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/fourier_charles/nouveau_monde/nouveau_monde.html
http://artic.ac-besancon.fr/histoire_geographie/Utopies/utopies.htm
http://gallica.bnf.fr/Utopie/T34.htm
http://www.atelierandrebreton.com/

Voir également le numéro qu’a consacré, en juin 2005, la revue pédagogique BT2 à "Charles Fourier, Le rêveur sublime".

(BT2, PEMF, 06376 Mouans-Sartoux, tél. : 04 92 284 284.)

Dominique Hasselmann - 25 mars 2005