« À quinze ans je ne pouvais pas prononcer le mot littérature sans bégayer »

Un été sans fin de Peter Kurzeck vient de paraître aux éditions Diaphanes, traduit de l’allemand par Cécile Wajsbrot. C’est le premier ouvrage de cet écrivain à être traduit en français.

Übers Eis, littéralement « Sur la glace », premier volume d’un vaste cycle de récits autobiographiques et poétiques, est actuellement en cours de traduction. Nous aurons le plaisir de le lire courant 2015.

Grâce à Cécile Wajsbrot, les lecteurs de remue.net ont lu (et peuvent toujours lire) des extraits traduits par elle du deuxième volume, Als Gast, En invité. Sa chronique berlinoise nous a raconté une lecture publique de Peter Kurzeck en mai 2007.

Peter Kurzeck a disparu le 25 novembre 2013. Cécile Wajsbrot lui rend hommage dans « À Francfort sur le Main ».





Et d’abord les circonstances de ce récit, Un été sans fin, en allemand Mein Bahnhofsviertel, mot à mot « Mon quartier de la gare », nous explique Cécile Wajsbrot dans sa postface. Francfort, 1984. Le quartier de la gare est alors l’objet d’une opération de rénovation, ce qui signifie expulsion des habitants et spéculation immobilière. Le mensuel alternatif Pflasterstrand (Sous les pavés la plage) demande à l’écrivain Peter Kurzeck « d’écrire quelque chose sur la destruction de ce quartier ». Son récit paraît dans le magazine sous le titre, donc, Mein Bahnhofsviertel.
Dans les années 1990, Peter Kurzeck s’apprête à quitter Francfort. Il trie ses papiers, tombe sur les feuillets de ce récit. Ce serait bien d’en faire un livre, pense-t-il. Il le propose à son éditeur qui accepte, proposant à son tour : Ce serait bien que tu écrives une postface de quelques pages où tu raconterais dans quelles circonstances tu l’as écrit. Peter Kurzeck accepte.
Le récit paraît en 1991, sans postface.
Peter Kurzeck a bien commencé la postface demandée par son éditeur mais sans pouvoir y mettre fin, chaque soir croyant l’avoir terminée et chaque matin la poursuivant, les pages s’ajoutant aux pages, encore et encore, un écrit sans fin, une matière inépuisable, si bien que le texte de départ, quelques feuillets, est devenu, au fil des années, un vaste cycle, douze volumes à ce jour, dont cinq ont paru en allemand – une chronique autobiographique et poétique, selon l’écrivain – dont le titre général est Das alte Jahrhundert, ce vieux siècle, mots qu’on trouve dans Un été sans fin, à l’origine de ce cycle sans fin lui non plus.

Pour évoquer le quartier de la gare de Francfort avant disparition, Peter Kurzeck a fait un pas de côté. Août 1958, il a quinze ans, il travaille comme apprenti dans la commune de Giessen an der Lahn, assez proche de Francfort pour que lui et son ami Eckart s’y rendent à pied le samedi soir, c’est encore mieux quand une Buick, une Pontiac ou une Chevy, conduite par un GI de l’armée d’occupation, ralentit pour les prendre en stop, ensuite, une fois arrivés dans le quartier de la gare, boire du whisky et fumer des cigarettes américaines que son ami revend au marché noir, écouter du blues, regarder les prostituées, quelquefois leur parler.

Nombre d’avenirs s’effilochent ici et là dans la ville, certains ne franchissent pas le cap du présent, ils deviennent autant de passés. C’est le cas pour les ouvriers qui, ces années-là, jouent à la loterie et imaginent ce qu’ils feraient s’ils gagnaient, et d’abord quitter la ville, c’est le cas aussi pour les paysans des alentours qui se rappellent le quartier de la gare comme une porte entrebâillée… sur quoi ? Seulement le trajet de retour jusqu’au village.

Le présent n’est pas donné à la venue au monde comme une prime ou un gros lot, un jour il commence. Il n’était pas là - mais où vivait-on -, et soudain il est là. Une fois commencé il est sans fin comme un été, et quand bien même se mettrait-il à neiger. Le présent de Peter Kurzeck a commencé cet été-là de sa jeunesse, avec son ami Eckart, sur la route entre Giessen et Francfort, dans les bars, dans l’ivresse, dans la musique, le rêve de la mer au détour de chaque rue et les immeubles dans la nuit illuminés comme des juke-box.

Un été sans fin est le récit de l’entrée du présent dans la vie de Peter Kurzeck. Il ne nous raconte pas le présent d’autrefois comme on retourne vers un territoire perdu de vue qu’on s’efforcerait de traverser à nouveau, il nous livre l’expérience qui l’a saisi du présent comme unique configuration du temps de l’existence.

À quinze ans je ne pouvais pas prononcer le mot littérature sans bégayer et j’écrivais chaque jour un livre éternel dans ma tête. Je portais toute la journée une blouse grise pour le travail trop grande pour moi et ils n’arrêtaient pas de m’expliquer, pleins de bonne volonté, quelle figure un apprenti devait faire – pas celle que je faisais ! Je reçus de la firme un clou et un marteau pour afficher la loi de protection du travail des mineurs, qu’on appelait peut-être autrement à l’époque, un carton jaune, sur le mur du couloir près des toilettes officielles. Il fallait qu’elle soit accrochée là mais on n’avait pas le droit de rester devant pour la lire. Quand l’été suivant débuta, je me dis, c’est mon anniversaire et pour vous, je ne suis pas au monde ! Assez attendu ! Me suis acheté deux bouteilles de vin et un tire-bouchon pour la route et suis entré dans un soir de juin ; emportant un bloc-notes et des couleurs, je partis pour la première fois à Paris !

Dominique Dussidour - 29 septembre 2013