Patrick Chatelier | Le voyage à Berck-sur-Mer
1 – les Voix

« Tu étais au fond un enfant innocent, mais, plus au fond encore, un être diabolique. Et c’est pourquoi, sache ceci, je te condamne en cet instant à la noyade. » Kafka, Le Verdict.


Le 20 novembre 2013 au matin, le corps d’une fillette noyée est retrouvé sur la plage de Berck-sur-Mer (Pas-de-Calais). Après plusieurs jours d’enquête il apparaît qu’une femme est venue en train puis en car le 19 novembre depuis la région parisienne pour abandonner à la marée montante sa petite fille de 15 mois, qui n’avait pas d’existence légale. Voir les détails de l’affaire.
Ce fait divers qui a marqué les esprits m’a inspiré un travail en deux parties que je propose ici. Le projet s’étoffera sans doute à l’avenir de nouveaux pans.

Patrick Chatelier.




Berck-Plage, mardi 19 novembre 2013, 16 h 14, cumulus [→ source]


Il n’y a plus d’endroit au monde où taire notre secret. Il n’y a rien pour lui servir de refuge, de fosse ou de cachette. Il n’y a pas non plus de maison qu’on appellerait notre maison, de rue et de ville où je dirais ma rue, ma ville, mon jardin (mon pays, mon enfant). Il y a des voisins qui vous croisent dans l’immeuble et disent bon jour mais ce jour ne vous appartient pas, ce jour est décompté du nombre de vos jours et ces voisins, en sont-ils conscients ? l’effort pour paraître neutres, affables pourquoi le fournissent-ils ? déjouent-ils le désastre en causant le moins de vagues possible, opposant aux désastres la chape de leur courtoisie ? Mais s’ils ont décidé par indifférence ou par fatigue de laisser les choses à leur terme, je sais qu’ils ne sont pas les seuls.

Gare du Nord, nous sommes prises. Marcher dans la foule transparente tourne à l’épreuve : on peut y plonger les mains sans rien ressentir à part ce frémissement mouillé, cette succion qui fait penser à un animal accroché à vos habits par ses tentacules, avant que d’autres bras glissent sur mon épaule ou sur mon dos. Ce sont les corps en route de la masse figée et c’est parfois compliqué avec une poussette. Il faut faire des écarts, marquer des hésitations, se repérer dans les sas et les halls, de caméra vidéo en caméra vidéo perchées sur leurs branches qui ne captent rien des labyrinthes où les passants sont contenus, allant et venant entre leurs propres murs. Il faut se risquer à lever la tête en entendant l’annonce métallique – le petit Matt attend ses parents au point d’accueil – pour vérifier sur le panneau des départs celui de 11 heures 46, le numéro de la voie et l’assurance presque indécente que le train n’aura absolument aucun retard. Nous sommes à l’heure et les écrans numériques servent à couvrir des taches de sang. Sous leurs pixels affleurent des visages tordus au ralenti dans un cri. Oui il y a des images derrière les images et je les entends.

Pourtant j’aime les gares, ces cavernes qui font penser à des monuments de la mémoire et de l’oubli. Sans doute à cause du contraste entre leur gigantisme et l’incessant mouvement qu’elles diffusent. Chaque individu, s’il arrêtait sa course et les battements de son cœur pour s’ouvrir un instant à autre chose, retrouverait ici l’endroit d’où il vient, l’endroit d’où il est toujours venu, l’endroit aussi où il devrait aller – ce qui fait qu’il est ce qu’il est, qu’il fait ce qu’il fait, qu’il lui faut ce qu’il faut –, chaque individu pourrait tirer le fil de son histoire et peut-être infléchir son cours. Alors je m’arrête sur les dalles, je stoppe la poussette, nos regards en silence partent vers le haut dans les colonnes et la structure de fer, sur les verrières en demi-lune des côtés, dans la toiture en forme de V à l’envers percée de jours, irradiées par une brèche dans les nuages. Que disent-elles ces verrières de gare, cette toiture ? Que racontent ces aveugles éblouissant ? Elles disent qu’il n’y aura ni mémoire ni oubli pour nous.

Le paysage est un problème. Vous êtes montées dans le train, vous êtes installées dans le sens de la marche, vous n’occupez qu’une place. Vous avez sorti le paquet de gâteaux dont vous avez extrait une, puis deux unités et il y a déjà des miettes partout. C’est inquiétant. Vous ne cessez de répandre des miettes, comme le Petit Poucet sans espoir de retour et vous en trouvez encore à parsemer le plancher SNCF, depuis votre naissance lâchant ces miettes sur tous les sols que l’on foule, dans des recoins que ne connaît aucun balai, au milieu de la terre où elles s’ouvrent comme des pétales pour à leur tour devenir terre. Les miettes parlent. Elles se trahissent, dans leur caractère épars. Elles se déclinent non seulement en miettes de terre mais aussi de feu, en miette des airs ou des vents. La miette des eaux plongée dans son liquide, que deviendra-t-elle une fois sèche ?

Le paysage est un problème. Ce sont les voix qui le disent depuis le départ du train, depuis le signal assourdissant de fermeture des portes. Comme un néant travaillant le néant, le paysage qui défile par la vitre ne donne aucun accès. Passages boisés. Passages d’herbes. Passages bétonnés. Passages individuels ou collectifs, de maisons. Passages de vaches qui ne regardent plus passer. Passages à niveau, en pointillés. Et ce n’est pas la vitesse, ce n’est pas l’œil, c’est lui qui se hachure lui-même, le paysage qui se froisse et s’engloutit puis reparaît sans présenter ni horizon ni profondeur, c’est la nature même, la teneur des arbres et des fourrés, les lignes des collines, les églises, les usines, les œuvres de la voirie qui sont corrompues. Comment alors y pénétrer ? comment emprunter n’importe quel chemin quand on sait qu’il cédera sous nos pieds ? et surtout pourquoi le faire ? comment croire à la nécessité du voyage quand il n’y a nulle part où aller ? à l’idée du déplacement quand plus rien ne bouge vraiment ou alors tout, dans un vaste champ mouvant de sables ? Personne ne connaît le moment où la matière a cessé d’être, où la matière n’a plus été de la matière, cela s’est produit insensiblement : les choses n’avaient plus de goût, les sentiments sonnaient creux, les corps vous tombaient des mains. Personne ne sait pourquoi le poids qui nous garantissait une pesanteur s’en est allé, pourquoi affirmation et négation se sont chacune affaiblies au point de presque se confondre. Qu’aurons-nous fait pour qu’on nous inflige cette absence à nous-mêmes ? disent les voix tandis que le train ralentit en traversant la petite gare de Noyelles et si nous n’étions pas autant enfermées, aussi encloses dans cette rame TGV nous pourrions planter l’odeur de la mer au fond de nos poumons.

Les voix sont revenues. Elles attendaient confirmation que le trajet touchait à sa fin, que les promesses seraient tenues. L’iode et le sel les excitent, écume aux lèvres elles envient le bavardage des mouettes et l’élocution du vent, gonflées comme la rumeur. Elles cherchent déjà un endroit sur la plage de Berck-sur-Mer, face à l’hôpital maritime, où creuser des trous qui se comblent d’eau.

À quelle l’heure la marée ? demandent-elles.
À quelle l’heure ? je répète après elles.

Maintenant elles dansent avec les bruits croisés au hasard dans la triste Berck alors que le soleil de novembre s’est couché depuis longtemps.
Notre secret, c’est que nous sommes une.

Mais, et l’acte ? demande le bruit de la sagesse.
L’acte ? s’expriment-elles.
L’acte de faire, celui de défaire.
Elles n’ont rien à voir avec les actes, assurent les voix : elles sont là pour accompagner, pour accoucher, tantôt pour le pire tantôt pour le meilleur. Et pour à l’occasion se faire dorer sur la plage (s’il avait fait plus beau). Mais elles se consolent.

Les autres font écho : bruit de la raison, bruit de la justice, bruit populi, bruit de stentor, bruit des dieux, bruit des ancêtres, bruit du cœur, bruit du sang.
Mais tout cela ne donnera jamais une musique, résument-elles et je les suis (j’ai du sable dans mes chaussures). Seul les attire encore le bruit de la mer.





Lire la partie 2 du Voyage à Berck-sur-Mer.

8 janvier 2014