Sigbjørn Skåden | Le chant des travailleurs précaires

Dans les coulisses du Grand Prix sami
Extrait de Prekariáhta lávlla (en norvégien : Prekariatsang) 2009.



Entrée de notre héros. On entend le public en coulisses.

NOTRE HÉROS :

Ô mon Dieu, affermis ce cœur encor trop faible,
Et donne-moi ce jour quelque force secrète,
Car le temps du destin fait signe de là-bas,
Un reflet bien connu m’envahit tout entier :
Le sang noir de ceux qui m’ont précédé m’appelle.
Je rêve qu’à présent mon sang porte une goutte
De la force de mes fiers ancêtres d’autrefois,
Ô aïeux et aïeules, aidez ce rejeton
Qui se tient devant vous, que sa voix ne se brise
En ce moment fatal, car à bout sont mes nerfs
Devant la gravité de la situation.

LE PUBLIC :

Encore !

NOTRE HÉROS :

Oh my god, comme mon sang bouillonne !
Merde, voilà-t-y pas que le texte m’échappe !
Que faire ? Respirer, mon tout-petit ! Respire !
Inspire bien à fond, que tes tripes se calment,
N’aie garde d’oublier que ce moment est tien,
Souviens-toi des combats dans ta chambre d’enfant,
Rappelle-toi la voix de ce vieux Casio,
Car là, la race humaine, enfin, va ressentir
Ma puissance exercée sur la scène mondiale.
Gambades, cabrioles, culbutes, galipettes
Qui gouvernaient ce corps au temps de sa jeunesse,
C’est est enfin fini ! Et tes péchés d’antan
Ne pourront plus jamais risquer de m’éclipser.
Ma splendeur paraîtra dans sept fois plus de terres,
Ma voix, sept fois plus loin que des chiens aux abois !
Écoutez-moi, démons, nymphes des bois, vous tous,
Et vous aussi, ô dieux, prêtez-moi votre oreille
Quand j’irai par le monde étrenner ma go go
Go go maturité go lo lo go lo la !

LE PUBLIC :

Ouah, dis donc !

NOTRE HÉROS :

Please, ô Seigneur, fais que, si mes tripes me lâchent,
Le bouillon épargne les habits de ces gens,
Veuille te souvenir que jusqu’à l’âge d’homme
Je fus chrétien, et même allai te visiter
L’autre Noël, et puis quand la marraine d’Anne
Fut enterrée. Ô Seigneur, si tu fais que je gagne
Ce valeureux combat, je te promets ici
D’aller de temps en temps te voir, et sans attendre
Que la mort ait frappé quelqu’un de ma famille,
Et aussi de manger le biscuit que tu m’offres
Dans mes deux mains serrées. Oh zut, mon cœur s’emballe,
Calme-toi donc, mon cœur, tout doux, n’explose pas,
Mes mains, ne tremblez pas, çà y est, l’heure est venue !
Voici que le rideau s’ouvre, aidez-moi, mon Dieu !

Entre le conférencier du Grand Prix Sami.

LE CONFERENCIER

Allez, viens !

NOTRE HEROS
Est-ce l’ordre du conférencier ?
I know thy errand, I will go with thee,
The day, my friends, and all things stay for me. *

(Ils sortent)




* Extrait de Henri V, pièce historique de Shakespeare (NdT).




Sigbjørn Skåden (né en 1976), écrivain du Territoire Same (lapon) est une personnalité incontournable dans les cercles culturels de la Norvège du Nord. Il est titulaire d’un Master de littérature à l’Université de Tromsø, où il vit, et d’un Master de littérature britannique de l’Université de York. Il a fait ses débuts d’écrivain en 2004 avec Skuovvadeddjiid gonagas (le Roi des cordonniers), poème épique en prose. Ce poème, qui se passe dans une communauté Same typique de l’entre-deux-guerres, compose un parallèle same au mythe du Juif errant. Le protagoniste, Jusup, est un jeune Sami à l’âme fragile qui erre en portant le poids de son peuple sur ses épaules.
Cet ouvrage a été finaliste pour le Grand Prix littéraire du Conseil nordique.
En 2009 est paru son deuxième ouvrage lyrique, Prekariáhta lávlla. Il y suit un couple Sami, établissant un parallèle avec le mouvement post-punk.

Anne-Marie Soulier est poète et traductrice du norvégien. Elle a notamment traduit Øyvind Rimbereid, Hanne Bramness, Torild Wardenær (Trois Poètes norvégiens, éditions du Murmure, Dijon, 2011), Hanne Bramness et Olav H. Hauge (dont elle traduit actuellement un large choix de poèmes pour la collection « A Parte » de PO&PSY).Retour ligne automatique
Elle est régulièrement invitée à des séminaires organisés par la Norvège, et a bénéficié d’une résidence de traducteur à Oslo (septembre 2014).Retour ligne automatique
Elle a par ailleurs publié plusieurs recueils de poèmes (Éloge de l’abandon, Patience des puits, Dire Tu) et des livres d’artistes.

6 août 2016