ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, un making-of

Thomas Giraud, qu’on a pu lire sur remue.net à plusieurs occasions, fait paraître son premier livre, Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, aux éditions La contre-allée, en octobre 2016. Proposition lui a été faite d’ouvrir son journal de chantier ici. Voici le premier volet de cette série qui en comptera trois.
Lire le deuxième volet.


ELISEE, avant les ruisseaux et les montagnes, un making-of

Partie 1





Pourquoi écrire sur Elisée Reclus, géographe, anarchiste, végétarien, marcheur, rédacteur de guides de tourisme, penseur aux vies multiples ? La réponse est dans une accumulation de hasards et de désordres qui finit par faire sens. Il y a un événement qui, au moment où il se produit, sans que l’on sache à ce moment les liens qui ont été patiemment tissés avec d’autres circonstances passées, produit l’effet excitant d’une intuition et permet, plus tard, la formulation d’une certitude, quoiqu’encore un peu brumeuse, celle de savoir ce sur quoi l’on va écrire.


Avec ce dernier événement que je tiens entre les mains, aujourd’hui, je peux faire ce travail rétrospectif, répondre à la question du pourquoi avant de dire le comment. Mon dernier événement c’est la lecture achevée de l’Histoire d’un ruisseau d’Elisée Reclus. Après il y aura bien d’autres choses, la lecture de la biographie de Jean-Didier Vincent [1] sur Elisée Reclus, d’autres recherches accomplies mais elles ne feront que confirmer la certitude qui avait été écrite en toutes lettres le 22 juin 2015 dans le carnet dans lequel je prends des notes sur tout, le quotidien, l’anecdotique, les douleurs et les intuitions, pour me souvenir.





S’il fallait dans cette petite enquête choisir un point de départ, ce serait la découverte, grâce à la maison d’édition suisse Héros-limite de certains textes d’Elisée Reclus. Héros-limite publie en petites quantités des livres toujours beaux où l’on croise notamment John Berger, Charles Reznikof, Rose Aüslander, Ulises Carrión, John Cage, Charles-Ferdinand Ramuz, Jean Giono et des rééditions d’ouvrages des frères Reclus, Elisée et Elie. J’y ai lu sur ce très beau papier, dans les collections « géographie(s) » et « feuilles d’herbes », des écrits sociaux, des écrits politiques, des lettres adressées à son épouse, son frère, sa mère, compilées notamment dans le recueil Les Alpes, des débuts d’ethnologie avec son frère, le fameux frère fratrissime dans L’homme des bois. On y lit, me semble-t-il, la part la moins scientifique de la production littéraire d’Elisée, celle où on le devine le plus « indiscipliné » au sens de mélangeant les influences, les registres. Ce sont aussi des textes plus prescriptifs que descriptifs et où se lisent comme ailleurs, son regard si précieux et tellement original sur les gens et sur les lieux, les deux étant toujours, pour lui liés, emmêlés.





Il n’a jamais été question de faire une biographie d’Elisée. Je n’ai pas cette énergie folle qu’il faut pour tout éplucher, compiler, ordonner. D’autres ont fait ce travail monacal que j’ai utilisé. Surtout, très vite, j’ai eu l’intuition qu’il me fallait connaître Elisée Reclus un peu, mais pas trop, avoir des repères chronologiques, des indices, des éléments de son contexte mais pour le reste, me le fabriquer à partir de ce qui m’a semblé essentiel, même si peut-être, sûrement, je m’éloignais de la réalité. Il me fallait le transformer en un personnage de fiction.


Au cours de mes premières recherches, je relève un détail qui me plait particulièrement, ce genre de détails qui vous fait définitivement aimer quelqu’un parce que peut-être il vous étonne, vous surprend et fait résonner quelque chose de personnel. Ce fut le projet d’Elisée Reclus de vouloir représenter le monde avec un globe à une échelle la moins éloignée de sa taille réelle. Cela fait bien sûr écho à une nouvelle de Borges [2], à Lewis Caroll dans Sylvie et Bruno [3] ou au travail de Julien Nédélec. Mon goût pour les paradoxes, et en particulier ceux liés à la représentation, qu’elle soit géographique mais aussi politique [4] ou artistique, se trouvait flatté par cette idée à la fois un peu folle et, à y regarder de plus près, pas forcément si absurde tant il est compliqué de vouloir représenter sans trahir. Ce détail de la vie d’Elisée me donnait également une manière particulière de penser et de construire sa pensée, ce qu’elle pouvait cacher de méandres.


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 papier pour traceur de plans / plotter paper / 1267x596cm / Julien Nédélec : Une feuille de papier de la taille de la salle d’exposition (75,5m2 pour l’exposition Un Bruit Blanc). / A sheet of paper of the size of the exhibition room (75.5 m2 for the exhibition Un Bruit Blanc).
Photographies : Aurélien Mole




Il y autre chose qui m’a frappé dans sa pensée : Elisée Reclus raconte les histoires des montagnes et des ruisseaux, des histoires universelles sur des phénomènes naturels à partir de l’étude d’un seul de ces phénomènes dont il espère tirer des vérités, des constantes reproductibles et vérifiables ensuite sur tous les autres ruisseaux et toutes les autres montagnes [5]. Il met en œuvre une méthode inductive, instinctive, très éloignée de la science positiviste alors à la mode. Au final, il me donne l’impression de désirer faire progresser la connaissance tout en racontant des histoires qui font de la place aux mystères.


Puisque je ne veux pas faire une biographie et que je prends les choses de manière chronologique, il me faut des repères, des étapes, décisives ou pas dans sa vie, et, entre les deux, faire ce que Paul Veyne appelle dans Comment on écrit l’histoire [6], un travail de rétrodiction, c’est à dire cette opération de remplissage, d’écriture de ce qui s’est probablement, ou même seulement peut-être, passé entre deux évènements. Un travail d’invention et d’imagination dans les années silencieuses ou moins documentées de sa vie. Son enfance est plus floue, les lieux où il est passé, le nombre de frères et sœurs. Je m’empare plutôt de cette partie là de sa vie, j’aurai plus de liberté dans ma rétrodiction.



Extrait d’un chapitre


Dans cette enfance, c’est le moment où, selon les préoccupations paternelles qui sont en fait des prescriptions paternelles, il peut être pasteur, il doit être pasteur. Élisée peut encore être maintenu dans le chemin que son père choisit ou que son père, Jacques, voudrait bien. Il peut encore marcher sur ça, par là. Par là, c’ est assez vague mais, par là, ça commence par l’Allemagne, Neuwied, première étape pour devenir pasteur et reprendre sa part du flambeau calviniste : lumière sèche, pointue, ferme et qui dure. Il ne l’a pas reprise. En revenant à Sainte-Foy, à cinquante et quelques années, il n’est pas pasteur. Il est géographe d’une manière peu orthodoxe, aimant les ruisseaux et les montagnes, les détails dans leur étendue. Il écrit en voulant faire vibrer la terre et ne peut toujours cantonner son lyrisme qui déborde. Selon les points de vue on dit que c’est un grand savant, un humaniste à la Diderot, touche-à-tout curieux ou bien on le décrit comme un original, confus et dilettante, dispersé, toujours impécunieux. Ses convictions philosophiques et politiques sur l’anarchisme le desservent, c’est le moins que l’on puisse dire, puisqu’ il va connaître l’exil, la prison (et l’exil encore). Tout ça, et peut-être plus encore son air de moujik tendre un peu fou, lui ferment la porte de toute carrière universitaire. Si l’Université libre de Bruxelles lui offrira une chaire de géographie comparée à la Faculté des sciences, avant même qu’ il ait commencé à prononcer le premier mot de son premier cours, elle prendra la décision de le suspendre pour de sombres histoires politiques. Il n’ a pas la prestance sévère d’un Michelet, l’air propret d’ Alexander von Humboldt ou cet air sec de son cadet Paul Vidal de Lablache.


C’est son regard, celui que l’on voit sur les photographies prises de lui par Nadar, qui frappe en premier lieu. Le noir et blanc n éteint pas ce bleu, on dirait les pointes, pleines d’éther et de vapeur, des Pyrénées : c’est coupant, ciselé mais il n’y a rien d’agressif, on ne devine aucune envie de heurter, de blesser. C’est un regard d’enfant ému, même à la fin de sa vie, qu’offrent ces yeux, presque ceux d’un mystique. Ce sont aussi des yeux accueillants. Attentifs et directs. Ce sont les yeux d’un homme qui regarde mais ils ont dû mettre mal à l’ aise de temps en temps. Les yeux qui regardent, traversent, gênent un peu ; on n’ est jamais sûr de ce qu’ils sont en mesure de voir. Auscultent-ils ou ne font-ils que traverser ? En regardant ces photographies, sans faire d’effort, on trouve également de la bonté. Et on ne se trompe pas, car si l’on ne s’ accorde pas toujours sur ses talents, paresseux solaire ou savant pointilliste, personne n’a jamais rapporté qu’il aurait pu se comporter en cuistre.

1er septembre 2016

[1Jean-Didier Vincent, Elisée Reclus : géographe, anarchiste, écologiste, 2010

[2« En cet empire, l´Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d´une seule Province occupait toute une ville et la Carte de l´Empire toute une Province » dans J.L. Borges, L´auteur et autres textes, Paris, Gallimard, 3e édition, 1982, p.199

[3« En fait, nous avons réalisé une carte du pays, à l´échelle d´un mile pour un mile !" "L´avez-vous beaucoup utilisée ?" demandai-je. "Elle n´a jamais été dépliée jusqu´à présent", dit Mein Herr. "Les fermiers ont protesté : ils ont dit qu´elle allait couvrir tout le pays et cacher le soleil ! Aussi nous utilisons maintenant le pays lui-même, comme sa propre carte, et je vous assure que cela convient presque aussi bien ».

[4P. Brunet, Vouloir pour la nation, Le concept de représentation de la théorie de l’Etat, LGDJ-Bruylant, 2004

[5Pour s’en convaincre, il suffit de lire la première phrase d’Histoire d’un ruisseau : « L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini ».

[6Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Point seuil