Frère & Sœur en amour

Sister d’Eugène Savitzkaya vient de paraître aux éditions L’œil d’or, avec un travail graphique de Bérengère Vallet, sur une idée d’Hélène Mathon.

Dossier d’Eugène Savitzkaya sur le site de poezibao.

Entretien sur le site de l’université de Liège.





Ils sont frère et sœur. Ils n’ont qu’un an de différence. Un an c’est un jour. Ils s’aiment. Ils grandissent. Ils aiment tous les deux les mots, les phrases. L’un écrit des poèmes. L’autre veut les dire, les chanter. Les écrire ou les dire dans sa tête, il n’y a qu’un pas. La fille va, vient, court à la rencontre du monde. Le garçon se retire, il se replie, il s’efface.
Elle lit des livres. Lui, il lit en lui-même. Le monde ne va pas toujours, pas souvent à la rencontre de ceux qui s’écartent de lui. Le monde ne va pas aux rencontres ardues, intenses. Le monde est normal au point d’être excluant.
Sur une idée d’Hélène Mathon, qui écrit une préface d’une belle justesse, l’écrivain Eugène Savitzkaya a composé Sister, texte qu’elle met en scène avec deux partenaires, un comédien, Hubertus Biermann, et une peintre-interprète, Bérengère Vallet.
Aujourd’hui ce spectacle est aussi devenu un livre aux éditions L’œil d’or.

Le texte d’Eugène Savitzkaya est accompagné d’autres brèves proses de l’auteur et de dessins de Bérengère Vallet. C’est un bel objet, inusuel, insolite, comme le sont le projet et l’écriture.
« Il se constituera une tenue de cachalot et ses vêtements ne lui seront plus nécessaires et il pourra nager tous les jours et toutes les nuits […], et lui, cachalot, dans l’amer, dans l’amère mer, dans les fluides limbes, il parcourra la plus grande partie du globe, navigant et nageant, nageant et navigant […] il s’en ira muer dans les mers chaudes et fera peau neuve chaque année, donnant ses desquamations aux requins, il vivra dans le plus grand jardin du monde… »
Tout concourt dans cet ouvrage à donner de la lumière à l’amour que se vouent le frère et la sœur. Une lumière qui défie les contraintes, les empêchements, les renoncements, les désespoirs, la perte et le vide.
Les dessins de Bérengère Vallet, d’abord noirs et blancs, se transforment en une gerbe de couleurs. Les créatures qu’elle convoque relèvent du merveilleux de l’enfance, l’âge où les songes font peur et rire à la fois. L’âge du frère et de la sœur, l’âge de l’amour qui ne disparaît jamais.

Comme l’écrit en postface l’éditeur Jean-Luc A. d’Asciano, « nous sommes les gardiens de nos frères », parole biblique qui va au-delà de la croyance. Laisser une porte ouverte pour que la lumière entre dans le noir des nuits schizophrènes – voilà le mot est lâché, mais pas lâché aux chiens, il ne faut pas avoir peur des mots et les mots circonscrivent-ils les êtres ? Trouver des mots pour ne pas enfermer, des mots pour éclairer, des mots pour accueillir l’autre, l’autre lointain et très proche, l’autre qui a toujours à voir avec soi. Je partage cette phrase d’Hélène Mathon : « La maladie mentale comme l’art sont avant tout, des dégagements de temps, des dégagements d’espace, des dégagements de parole là où il en manque cruellement. »

Claudine Galea

1er mai 2017