Mathieu Brosseau | un extrait de Chaos

À l’occasion de la sortie de Chaos, de Mathieu Brosseau, aux éditions Quidam en février 2018, remue.net publie un extrait de ce roman sombre et subversif, porté par un humour féroce et une puissante langue poétique.

Le silence perdure. Et lui devient désagréable. Faut qu’il parte, la laisser à ses échos, à ses élans verbaux tempétueux, il reviendra une autre fois. Mais quelque chose le retient, peut-être son regard à la fois féroce et attirant de détenue. Elle a quelque chose de préhistorique, ou de péri-urbain, on ne sait.
L’ampoule à lumière bleue et blanche au-dessus de sa tête émet des signes de faiblesse, clins d’œil noirs, battements de cils, des contractions au tempo aléatoire semblant menacer la santé du plafonnier et les plonger dans l’indistinction des corps.
Il a l’air aimable le futur docteur, pense-t-elle, il n’a pas l’air de vouloir m’enculer, contrairement au psychiatre qui croit en l’existence d’un monde absolu, et aux vérités scellées dans les livres de sa bibliothèque, dans la société du Livre-arbitre, on mange du porc comme les autres : une sourate le dit. Lui, le psychiatre, il la regarde avec ses grosses narines, elle ne peut pas dire que les cochons ont tous de grosses narines, ni le penser, ce qu’elle peut dire, c’est que les cochons ronflent exactement comme s’ils avaient de grosses narines, le toubib, lui, c’est un sodomite, il conquiert de la boue puante, il n’a pas achevé sa guerre de tranchées, il n’a pas encore compris que la vérité ne se trouve pas dans l’évaporation tout azimut de l’énergie, la dépense devrait-elle dire, la dépense de la bourse percée, du couillon, du petit couillon pendu par la queue du cochon, pardon, je me suis trompé de trou, devait-il dire menteur à sa femme, il veut administrer, le con, il aime le pouvoir et se faire sucer dans les ascenseurs, il veut, il veut, mais l’autre, l’autre, le jeune de bonne famille, il a l’air aimable lui, il a l’air de pas y avoir pensé, de pas avoir pensé à la boue, aux piquets qu’on plante, d’effort en effort, de ronflement en ronflement, d’essoufflement en essoufflement, dans la boue excrémenteuse du désir de soumettre pour étendre les limites de son territoire, l’infamie, le sillon, l’illusion de fixer des flux, les parties intimes, pas celles de maman, mais celles du Big Bang qui se joue tout de suite maintenant, là-haut, le sexe de l’origine dans la couche sableuse et déterminée d’un bout de ciel, un morceau d’azur un peu rouge un peu marron qui bat comme un cœur, en fait il avale, il le fait non pour tuer mais pour faire communiquer, pour faire se parler les cœurs entre eux, La Folle le voit ce bout de chair plaqué comme une lune organique droit au zénith, elle le voit, zénith vorace qui l’appelle sans cesse, elle ferme un peu sa bouche et n’en parle pas trop, ils risqueraient de le lui faire payer davantage, de la shooter, de lui faire croire qu’elle a une dette, qu’ils doivent se venger à cause de la peur qu’elle leur fait, ils sont trouillards ces conquistadors chrétiens, ils lui ont déjà piqué ses billes magiques, ils ne savent pas, ils ne savent pas ce qu’ils n’ont pas, non, pas, ils ne savent, mais La Folle, tant qu’elle a un lit, à manger, et de l’espace pour rêver et pourrir sans ses billes… tout lui va. À l’origine, une chair minérale.