Je le revois (le gros sexe noir)

La fin de l’année est traditionnellement la période des soutenances de stages de master. Dans le domaine scientifique, ces stages sont des stages expérimentaux en laboratoire. Je fais partie d’un jury et écoute avec attention les travaux de recherches de jeunes étudiant.e.s enthousiastes, assis en rang d’oignons avec quelques seniors affectés à la lecture des rapports et à l’audition des soutenances. Ces jeunes étudiants nous dépassent, et c’est très bien ; nous faisons mollement semblant de les critiquer, pour qu’ils méritent leur diplôme et qu’on puisse les classer.

Il s’agit de recherches en bio-ingénierie, qui pour la plupart explorent la reconstitution ou la régénération de tissus : vaisseaux sanguins, os, peau, nerfs. Les travaux avancent, et je vous promets que, bientôt, on remplacera tous nos abatis. Ces travaux sont généralement soumis à l’approbation d’un comité d’éthique, et notamment ceux qui utilisent comme sources de cellules des tissus humains, des tumeurs cancéreuses, du cordon ombilical ou du prépuce, par exemple, qui requièrent également le consentement du donneur.

Du prépuce.

En écoutant cet exposé, je réalise que dans la même semaine, j’ai lu deux fois le mot prépuce dans des circonstances très différentes. Car en effet, un vote va avoir lieu au Danemark sur la possible interdiction de la circoncision, ce qui soulève des débats intéressants, sinon biaisés, sur de nombreux forums internet, et des sites d’information. Il est assez curieux qu’il faille une autorisation d’un comité d’éthique pour exploiter scientifiquement le matériau biologique d’un prépuce, tandis que l’opération de la circoncision sur un nourrisson sans défense ne souffre à peu près aucun contrôle. Personne en France n’oserait toucher à la circoncision, par peur sans doute des réactions des minorités concernées. C’est avec une certaine curiosité que l’on suit l’évolution des débats au Danemark, il y en a même qui craignent que le Danemark ne devienne la cible de terroristes pour ce seul fait.

Cependant, il paraît évident que la société évolue, et que, de même que l’on interdit peu à peu la corrida ou l’excision, on interdira bientôt, si ce n’est déjà fait, l’abattage rituel d’animaux, et très certainement la circoncision. Il va de soi que l’on ne saurait dans la société de demain, couper une partie de l’anatomie d’une personne, de surcroît un nourrisson sans défense, sans son consentement, et de surcroît encore : un morceau de peau afférent aux parties génitales. On s’étonne d’ailleurs que l’abandon de ces pratiques d’un autre âge ne vienne pas de l’intérieur de ces sociétés ou minorités, on sent qu’il va falloir les y aider un peu.

Les arguments des défenseurs de la circoncision rituelle sont en général assez ineptes : il est question d’hygiène et de prophylaxie de maladies vénériennes. S’il est peut-être vrai que quelques maladies se propagent statistiquement moins dans les sociétés pratiquant la circoncision, l’invocation de cet argument n’en reste pas moins une pirouette : on pourrait tout autant se raser tous la tête pour éviter les poux, ou procéder à l’ablation sans anesthésie de l’appendice pour anticiper les péritonites. L’argument culturel et religieux a quelque valeur, que l’invocation de l’hygiènisme affaiblit, si l’on y réfléchit bien.

Les débats autour de la circoncision soulèvent en général des sentiments troubles, peut-être un peu de mépris sinon du racisme, et aussi des reproches voilés contre une forme de sexisme qui ne s’avoue pas : il s’agit de petits garçons, et pour une raison sans doute triste et lamentable, l’ablation d’un prépuce, sur un petit garçon, ne suscite pas l’émotion qu’elle devrait. Les mamans juives ou arabes n’ont pas l’air en tout cas d’avoir, pour ces garçons, et s’agissant de cette question, beaucoup de considération. L’excision des jeunes filles soulève beaucoup plus l’émotion, et nombreuses sont les démarches, officielles ou associatives, législatives ou sociétales, visant à faire interdire l’excision, chez nous évidemment, mais partout dans le monde, au plus vite. Il y a des formes de sexisme aussi dans l’autre sens.

L’argument principal, qui est avancé pour justifier cette asymétrie, serait que l’excision serait une mutilation beaucoup plus traumatisante que la circoncision, et que le handicap sexuel qui en résulte serait très différent : la circoncision serait neutre sur le plan du plaisir sexuel, alors que l’excision serait dramatique. D’une part il est faux que les femmes excisées ne puissent plus éprouver de plaisir sexuel, et d’autre part, il est également faux que la circoncision soit indifférente sur le plan du plaisir sexuel. Et tandis que je réfléchis au fait qu’une personne circoncise à la naissance est mal placée pour défendre la circoncision, puisqu’elle ne peut savoir ce qu’auraient été ses sensations sans cette ablation, il me revient en mémoire un épisode de mon existence vieux de quinze ans.

Je venais d’avoir la quarantaine. Depuis quelques temps mon prépuce commençait à me faire mal au moment de la pénétration. Peut être ne faudrait-il pas raconter ces choses-là, mais enfin, il faut savoir de quoi l’on parle, et j’ai remarqué que l’on demande leur avis sur tout aux écrivains, à défaut peut-être de les lire. Les récits littéraires font office de corpus culturel dans les débats sociétaux. Ainsi donc au fil des années, une douleur était apparue lorsqu’au moment de décalotter, la peau entourant mon gland se retroussait. Chacun sait, peut être les hommes davantage que les femmes, que pendant l’acte sexuel la peau du sexe descend ou monte, en un mouvement qui l’étirera cycliquement suivant son périmètre. J’ignore quelle forme prend le plexus nerveux sous la peau du prépuce, mais il est certain qu’on y trouve des nerfs, et que ces nerfs transmettent à la fois la douleur, et le plaisir. Ainsi donc pendant l’amour, l’extrémité du sexe peut ne ressentir que du plaisir, ou bien un plaisir mâtiné de souffrance, lorsque la peau du prépuce devient trop serrée. Dans notre jeunesse, le pédiatre nous retroussait de force le prépuce à la visite médicale, ce qui nous humiliait sérieusement, afin de vérifier que nous ne souffrions pas de cette anomalie qui porte le nom fort laid de phimosis, suivant laquelle un prépuce est trop étroit pour être décalotté, ou bien carrément collé au gland. Le phimosis impliquait une circoncision sur indication médicale.

J’avais fini par prendre rendez-vous avec le médecin pour évoquer ce problème, lorsque le seuil de douleur avait dépassé le volume nominal de plaisir. Je parle bien du plaisir inhérent au mouvement du prépuce, qui n’est pas un lambeau de tissu totalement inerte du point de vue du plaisir sexuel. Mais évidemment, seuls ceux qui ont été circoncis à l’âge adulte, après leur maturité sexuelle, peuvent avoir un avis comparatif sur le sexe avec ou sans prépuce. Le médecin m’avait expliqué qu’en vieillissant, la peau devient plus raide, ce qui explique que les prépuces perdent leur souplesse et puissent devenir douloureux pendant le coït. Une expérience fameuse dans le domaine biomédical consiste à couper la queue de rats d’âges variables et à suspendre à leur extrémité une masse : l’allongement de la queue est inversement proportionnel à l’âge. Plus un rat est âgé plus sa queue est raide, il en va de même de la peau humaine, et notamment celle du prépuce.

Il faut noter que, dans le même temps que la peau du prépuce se raidit, l’âge venant, les glandes de Bartholin situées de part et d’autre du vagin, dans le repli des lèvres de la femme, et qui produisent le lubrifiant vaginal appelé cyprine, s’assèchent progressivement, ou bien produisent un fluide de plus en plus épais et visqueux ce qui exponentialise le problème. A ce propos, Caspar Bartholin (1655-1738) est un des premiers savants à avoir décrit le sexe de la femme dans tous ses détails, découvrant que les glandes qui portent son nom produisent un lubrifiant sous l’effet de l’excitation, et que certaines parties de l’anatomie féminine gonflent sous l’effet de la caresse.

Il écrit plus précisément, dans un latin qu’il n’est point besoin de traduire :
Labiam ad titillationem et voluptatem dum inflatur et penem constringit valide

Aujourd’hui, il ne pourrait pas faire ces expériences sans l’aval d’un comité d’éthique, et le consentement du sujet. En tout état de cause, ses découvertes et ses publications témoignent du succès de ses stimulations et peut-être même du consentement de la sujette.

Après la ménopause, les glandes de Bartholin, cessent de fonctionner ce qui implique le recours à des substituts hydrogélés.

Ainsi, l’indicible plaisir d’un sexe d’homme glissant dans celui bien huilé d’une femme diminue avec l’âge, au point qu’on en vient à recourir à la chirurgie. J’acceptai donc l’opération du prépuce et la plastie de frein, qui fut réalisée sous anesthésie générale, quelque part dans le bocage normand. Cette précision géographique n’a pas pour but d’anticiper quoi que ce soit, sinon qu’il est difficile de trouver un médecin en plein bocage, en cas d’urgence et de complications.

Après l’opération, je m’étais réveillé avec un pansement entourant mon organe viril, sérieusement scotché ou sparadratisé, et je reçus l’instruction de ne pas y toucher pendant un certain nombre de jours. J’avais évidemment très mal au sexe, et quelques jours passèrent ainsi. Je ne me souviens plus comment j’urinais, en tout cas, je ne voyais pas ma verge. Cependant, après une opération de cette sorte, on se réveille habité par une furieuse envie de refaire l’amour, histoire de s’assurer que tout fonctionne. Un peu comme ces handicapés qui en font dix fois trop et traversent l’Atlantique à la nage ou montent au sommet de l’Everest sans les mains, je voulais faire l’amour le plus rapidement possible, peut-être même sans suivre les consignes de modération du chirurgien.

N’y tenant plus j’enlevai un soir le pansement, avec l’ardent désir d’étreindre mon épouse. Je découvris avec horreur sous le pansement que mon sexe douloureux, était également tout gonflé et complètement noir (je précise que je suis moi-même « blanc », c’est-à-dire normalement rose). C’était le soir, et je commençai dans la panique à chercher un médecin de garde quelque part entre Dragey et Ronthon. Je trouvai finalement un R-V en urgence avec le médecin de Saint-Léonard, dans la baie du Mont Saint-Michel, à qui j’avais expliqué au téléphone que mon sexe était très douloureux, tout noir et gonflé, et que je ne pouvais plus faire l’amour. Il proposa de me recevoir aussitôt.

J’accourrus à son cabinet sur les chapeaux de roue, si j’ose dire. Il me reçut immédiatement, me fit asseoir, tira une chaise vers lui, s’assit avec l’air d’un médecin prêt à tout, et me demanda de bien vouloir baisser mon pantalon, ce qui me rappela les décalottages intempestifs lors des visites médicales de mon enfance. Je baissai donc mon pantalon avec angoisse. Au moment où mon sexe apparut, je sentis que la poitrine du médecin se soulevait, qu’il plissait un peu les yeux, pour finir par pousser un profond soupir. Une sorte d’immense soulagement éclaira son visage et il lâcha en souriant :

−Ah ça va c’est rien. Ouf, avec ce que vous m’aviez décrit, j’avais peur que vous ayez le sexe nécrosé. Bon écoutez ce n’est pas grave, c’est juste un grand hématome superficiel, les capillaires ont un peu éclaté dans l’épiderme ça va disparaître en quelques jours. Je crois que pour l’opération, le chirurgien garrote le sexe, et au moment de la libération du garrot, et avec les points de suture, ça doit produire un éclatement des capillaires, c’est rien ne vous inquiétez pas.
Je pus ainsi rentrer chez moi et remettre en route la mécanique au bout de quelques jours.

Cependant cette histoire pointe le fait qu’il existe des complications à la circoncision, bien qu’elles soient peu fréquentes, elle fait courir un risque au nourrisson. Par ailleurs, il est tout à fait certain qu’un petit supplément de plaisir se dégage de l’étirement périodique du prépuce pendant l’accouplement, auquel un adulte éclairé peut renoncer en échange de la disparition d’une douleur. Je conçois très bien que l’on sacrifie cette parcelle de plaisir en échange de rien, par atavisme, ou par conviction religieuse, et il existe sans doute des convertis à l’islam ou au judaïsme qui se font circoncire à l’âge adulte. Mais il est invraisemblable qu’on laisse pratiquer une opération de cette sorte, irréversible, sur un nourrisson sans défense, à qui l’on ne demande pas son avis, et les femmes et les hommes qui ne prennent pas la défense de ces petits garçons et les privent de leur consentement, sont coupables de quoi, je ne sais pas exactement, mais l’histoire en jugera.

Vincent Fleury - 8 juillet 2018