Deux extrémités du désir

Il n’y a en apparence aucun livre plus éloigné l’un de l’autre que Passion simple, d’Annie Ernaux et Le dossier M de Grégoire Bouillier. Leur point de jonction, il est à trouver dans la forme du désir. Je dis la forme, ce pourrait être le mouvement. Ici ,celui de la descente : il s’agit d’aller tout au fond de lui, le désir. L’exploration permet de relier deux extrémités opposées d’un même spectre : celui de la (prétendue) invendabilité du livre en librairie : l’ultra bref (moins de 100 pages en poche, 80 en grand format) et l’interminable (souvent qualifié dans la presse de livre-monstre ou livre-monde, ici en l’occurence près de deux mille pages en deux tomes qui ne les contiennent même pas toutes, puisque régulièrement le livre débordera du livre en empruntant les dizaines de presqu’îles que lui offre la proximité éloignée d’un site internet compagnon : un livre dont la lecture mettrait dix ans). Ces deux-là sont étrangers à toute forme de classification et ne se laissent jamais réellement réduire : il ne s’agit ni de roman ni de récit à part entière, ce n’est à proprement parler pas un témoignage, c’est une enquête mais ça n’a pas d’issue, sa malléabilité est celle d’un brouillon mais qui pourtant est clos, ça se prolonge via des notes de bas de page dont on ignore le statut, la nature, la portée, l’impact dans la narration). De toute évidence, on y devine une sorte d’inconfort vis à vis des formes fixes, voire une impressionante énergie qui vise à tenter de s’en arracher à tout prix :

Tout ce temps, j’ai eu l’impression de vivre ma passion sur le mode romanesque, mais je ne sais pas, maintenant, sur quel mode je l’écris, si c’est celui du témoignage, voire de la confidence telle qu’elle se pratique dans les journaux féminins, celui du manifeste ou du procès-verbal, ou même du commentaire de texte. De toute façon, je n’en peux plus de l’unité fictive des livres. Je n’en peux plus que les livres ne soient que l’image de livres. Je n’en peux plus qu’ils s’écrivent et se lisent de la gauche vers la droite (chez nous), de sorte qu’ils induisent une vision dextroverse de la réalité (alors que les Arabes et les Hébreux sont sinistroverses et je ne parle pas des Chinois ni des Étrusques). De sorte que les livres annoncent forcément un début, un milieu et une fin et impossible d’échapper à cette contrainte qui n’appartient aucunement au récit. Les livres rabattent tout ce qu’on peut dire dans leur plan, c’est structurel ; même si l’histoire qu’on veut raconter n’a pas véritablement de début, de milieu de fin, voici qu’elle ne peut faire autrement que d’avoir un début, un milieu et une fin. C’est agaçant. Alors que la vie ne se déroule pas du tout de façon linéaire, de la gauche vers la droite.

Quel mot utiliser alors pour qualifier ce type de textes quand les êtres qui les peuplent, moins des personnages que des sujets tangibles, sont néanmoins comme condamnés à errer dans le monde intangible de la fiction, dont le centre est la circonférence et partout le nullipare ?

Souvent, j’avais l’impression de vivre cette passion comme j’aurais écrit un livre : la même nécessité de réussir chaque scène, le même souci de tous les détails. Et jusqu’à la pensée que cela me serait égal de mourir après être allée au bout de cette passion – sans donner un sens précis à « au bout de » – comme je pourrais mourir après avoir fini d’écrire ceci dans quelques mois.

Chacun de ces deux (trois ?) livres est le récit d’un vortex amoureux et d’une tentative (désespérée ?) pour en sortir. Dans les deux cas, on aime quelqu’un. Le désir est plus ou moins partagé, et plus ou moins longtemps. Tout ne se passe pas comme on le souhaiterait. On tâche de s’en remettre. The end. Curieusement, chez Annie Ernaux comme chez Grégoire Bouillier, nous assistons à une scène, pas nécessairement centrale, plutôt secondaire même, où les univers de chacun se rejoignent : l’incapacité qu’éprouve le sujet amoureux à entrer en phase avec le monde réel, ici en laissant passer un train par erreur et en oubliant de monter à bord, là en se perdant compulsivement dans ses propres pensées, dans la rame d’un métro, et laissant passer là encore la station où l’on devait descendre. De l’autre côté du spectre, nous trouvons également précisément le cas contraire : un surinvestissement, via la narration elle-même, du sentiment amoureux tel qu’il en vient à fabriquer tout à fait pragmatiquement un scénario violent à l’endroit de celui ou de celle qui rend l’union impossible (se débarrasser de la personne qui se met entre soi et l’autre) ou de soi-même (se donner la mort).

Au début, quand je me réveillais à deux heures du matin, cela m’était égal de vivre ou de mourir. Le corps entier me faisait mal. J’aurais voulu arracher la douleur mais elle était partout. Je désirais qu’un voleur entre dans ma chambre et me tue. On ne le croirait pas, mais ne point tuer (en temps de paix) n’est pas si facile. Cela demande une vraie force de caractère, il faut non seulement faire preuve d’une sacrée résistance à soi, mais aussi d’une résistance impitoyable aux autres.

Il se trouve qu’on utilise le même mot, langue, pour désigner l’extrémité du corps qui se plonge en l’autre, au contact de l’autre, lorsqu’il convient de l’embrasser (au cours d’une pelle que l’on roule, par exemple), et l’extrémité de l’esprit que l’on répand comme un flux dans la matière littéraire que l’on tire (ou tisse) en écrivant (et alors là c’est le lecteur ou la lectrice bien souvent que l’on roule). Or, ces scènes, qui sont les deux versants d’un même tissu, donnent une assez bonne idée des points de frôlement voire de contact de chaque langue avec l’autre, et de la façon dont elles vont diverger dans ces livres. Le reste opère plutôt comme points de symétrie plutôt que de rupture : c’est Dallas VS Santa Barbara, la pornographie Canal + VS les tubes en ligne, la variété française VS la musique dite classique, le poker en ligne VS les voyages en Italie, le refus de l’écoulement et la compatibilité du temps VS l’obsession des données comptables pour le mesurer (la sentence encourue est alors de dix ans). Une passion aux petits S VS l’amour avec un grand M.

Je calculais combien de fois nous avions fait l’amour. J’avais l’impression que, à chaque fois, quelque chose de plus s’était ajouté à notre relation mais aussi que c’était cette même accumulation de gestes et de plaisir qui allait sûrement nous éloigner l’un de l’autre. On épuisait un capital de désir. Ce qui était gagné dans l’ordre de l’intensité physique était perdu dans celui du temps.

Car, ce qui intéresse la littérature, c’est non seulement le désir, mais le désir contrarié, le désir impossible, non-réciproque, une attraction amoureuse mais bancale, déplacée, décentrée, inégale, impossible à accomplir pleinement. S’il y a symétrie, on ne se rejoint jamais vraiment. Ici, il est marié (et étranger), là elle est sur le point de l’être (mariée), et étrangère également. L’absolu des sentiments a réduit l’autre non pas à un nom ou à un prénom (nous sommes hors cadre strictement narratif de ce qu’on pourrait communément appeler le roman d’amour) mais à une simple lettre : il est A. (comme amour ?), elle est M (comme aime ?) Il y a d’ailleurs une certaine incapacité commune à réduire l’histoire à quoi que ce soit (cf. notre pauvre tentative un peu plus haut), laquelle prend dans un cas comme dans l’autre des proportions hors normes (chacun dans un excès opposé de format comme on l’a dit). D’où la profusion de listes, qui tendent (mais échouent) à épuiser le désir comme on serait tenté de le faire, dans notre histoire littéraire, d’un lieu. Si le désir est un lieu, il est un lieu mouvant, qui se déplace au gré de la machine littéraire (réécriture de scènes clées de L’éducation sentimentale, épigraphes de Barthes sur Sade), mais au gré également de l’écriture elle-même. Aimer, c’est écrire. Écrire, c’est avoir éprouvé l’amour. Écrire que l’on aime, c’est aussi écrire que l’on écrit, mettre en scène, dans un jeu de mise en abyme nécessaire à l’écriture même (puis qu’il s’agit d’un geste conjoint : on aime avec nos mots ; plus tard, avec nos maux aussi) la passion. Bien souvent le récit inclut dans son déroulement la reproduction ou la transcription de carnets, ou de notes prises non pas pendant l’écriture mais à côté. On verra aussi revenir, par exemple, l’incipit du livre en devenir dans la progression naturelle du récit, c’est-à-dire que le parcours logique de la narration en vient forcément à l’acte d’écriture, qui parachève le geste amoureux lui-même. Deux fois « A partir de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme. » Six fois « Il s’appelait Julien. Je peux dire son nom. » L’histoire (d’amour) est-elle cyclique ? Sérielle ? Un éternel recommencement ? L’écriture a-t-elle pour fonction de la raviver ? De la répéter ? De la prolonger ? De l’étirer dans des proportions telles qu’elle perde une à une toutes les particules de son sens (pour ensuite pouvoir s’en défaire) ? Ou bien, au contraire, de la comprimer dans une forme tellement électrique, condensée à l’extrême, donnant la sensation d’être réduite à la seule manifestation d’un instant infime, quelques secondes à peine ? D’autant qu’un contre-pied opère en ce qui concerne la masse de ces livres : le plus compact est gorgé de silences ; le plus long est d’une densité telle qu’il a besoin de déborder de lui pour recueillir l’ensemble de son flux. Se prêter au jeu de ces lectures, dans le trop comme dans le trop peu, c’est tâcher de voir l’invisible dans le visible, dont la manifestation sur le page (comme dans l’esprit) s’effectue selon un tissu de couleurs et d’émotions disjointes, mais inextricables pourtant. Tout est connecté. La pluralité du désir, la sensualité des gestes et la variété des écritures censées en rendre compte forme un genre de dripping littéraire amoureux.

Certains [des tableaux de Pollock] étaient prodigieux. Étaient cartes de Tendre. Réseaux de neurones en ébullition. Constellations de matière étoilée. Sarabandes fractalement affolées. Chevelures échevelées dans le plus beau désordre et buissons follement ardents. Forêts enchantées où s’aventurer au mitan de sa vie. Structures toujours plus complexes et mirifiques, à rebours de l’épure apeurée. Batailles effroyables au cœur de la mêlée. Périples écumeux d’Ulysse reconstitués à la trace. Rythmes et énergie. Luxe calme et volupté. Chaos et lumière du rugby. Et puis la tendresse. Et cetera.

D’un point de vue strictement appliqué à la physique littéraire, il est incompréhensible de voir combien l’une arrive à en dire autant en l’espace d’aussi peu de mots et combien l’autre parvient à dilater autant son sujet sans jamais contrevenir à la tension (narrative, rythmique) de l’ensemble. On est litéralement tenu plus de 1800 pages par la résolution d’un récit par ailleurs, dans les deux volumes, d’une grande simplicité ; on accède en à peine une heure de lecture à la quintessence du sujet désirant dans sa fébrilité même. Et, paradoxalement, l’énergie nécessaire à de telles distorsions (de langue et de temps, de pensée et de corps) est strictement la même. Chaque récit sonde les rayons du désir et de l’énergie amoureuse jusqu’à ses plus lointaines conséquences, flirtant par exemple tout deux avec la possibilité non pas d’une île mais du Sida : Il m’aurait au moins laissé cela.

Or, que constate-t-on (que mesure-t-on) entre le temps de l’amour et le temps de la mort ? La réponse est dans la question : le temps lui-même. En surinvestissant le présent (qui est le seul temps que l’on puisse conjuguer sur le mode amoureux), ces deux écritures arrivent aussi bien à dilater qu’à compresser le temps. Il y a d’abord celui, trop long, de l’absence de l’autre qui nous ramène au manque (exprimé comme une condamnation à une peine fixe, dix ans). Et lorsque le temps (du désir, de l’amour, de l’attente) n’est pas partagé, il ne s’écoule pas de la même façon pour chacun :

Cela ne durait que quelques heures. Je ne portais pas ma montre, la retirant juste avant son arrivée. Il conservait la sienne et j’appréhendais le moment où il la consulterait discrètement. Quand j’allais dans la cuisine chercher des glaçons, je levais les yeux vers la pendule accrochée au-dessus de la porte, « plus que deux heures », « une heure », ou « dans une heure je serai là et il sera reparti ». Je me demandais avec stupeur : « Où est le présent ? »

Avant de partir, il se rhabillait posément. Je le regardais boutonner sa chemise, enfiler ses chaussettes, son slip, son pantalon, se tourner vers la glace pour nouer sa cravate. Quand il aurait mis son veston, tout serait fini. Je n’étais plus que du temps passant à travers moi.

De fait, le présent, n’étant plus partagé, n’existe plus. Alors que l’autre temps, celui, trop court, de la présence de l’autre dont on a le sentiment qu’on n’en viendra jamais à bout, et qui s’épuise pourtant bien vite, ne peut qu’advenir (J’aurais voulu n’avoir rien d’autre à faire que l’attendre). C’est contraint en permanence entre ces deux rapports (le terme est peut-être d’importance : évoquant à la fois le rapport amoureux, qui peut aussi virer au rapport de force entre l’une et l’autre des parties selon les principes mêmes du roman d’amour en tant que genre si l’on s’en tient au fil de sa narration, mais aussi le rapport sur soi qu’opère l’écriture), que le temps se métamorphose. Et s’il ne se déplace pas lui-même, c’est qu’il se créée.

Il a fallu que j’en prenne pour dix ans pour réaliser que ce qui distingue la version de 1955 des [Variations] Goldberg de celle de 1981, ce n’est pas la vitesse d’exécution, ce n’est même pas le tempo, ce n’est pas seulement l’expression d’une nouvelle tendresse, appelons ça tendresse, ni même une intériorité plus assumée et accordée au rythme cardiaque ou à la pulsation de base du cosmos, non, c’est d’abord que la version de 1981 prend son temps. Voilà. Elle prend tout son temps. Elle trouve le temps de le prendre et, ce faisant, elle crée du temps. Elle fabrique du temps. Ce n’est pas seulement de musique qu’il s’agit ici. Alors que vingt-six années se sont écoulées, Glenn Gould les transforme en 12 minutes et 41 secondes de temps qui n’existait pas, avant qu’il ne l’invente de toutes pièces, à son niveau individuel de « pulsation fondamentale », disait-il.

Comment sortir d’un tel rapport, justement ? Quoi qu’il arrive, cela se passe en soi. Une descente dans les cercles de son niveau individuel des choses, comme le répète 170 fois Grégoire Bouillier sur l’ensemble des deux tomes (ce n’est pas une hyperbole, c’est le chiffre exact). Un genre d’enfer sur terre (dont on retrouvera par ailleurs l’évocation, la représentation dans le récit sous la forme de la Syrie, des attaques terroristes de novembre 2015 à Paris, de la première guerre du Golfe et de ses rumeurs d’attentats aux Galeries Lafayette qui ont suivi ; symétrie là encore), mais intérieur ? Ou bien, plutôt, précisément le contraire ? Pour l’un, il s’agit de se défaire d’une malédiction. Pour l’autre, sortir de l’hypnose. Dans les deux cas, les termes réel ou réalité et ses dérivés (récits de soi, autobiographie, autofiction, témoignage) semblent échouer à en circonscrire le projet. Et l’envergure. Quand d’un côté on cherche le sens là où il pourrait être (traces laissées par l’être aimé sur son passage, traces que l’on porte encore sur soi, odeurs, vêtements, vestiges de soi restés chez, sur ou en l’autre, rituels mis en place pour permettre l’évolution d’une relation secrète), de l’autre on cherche le sens là où il n’est pas, le récit se faisant par voies de manipulation la matière grâce à laquelle il peut tisser entre des faits réels (ou supposés tels) des liens de connexion non pas faux mais invraisemblables. Tout connecter, tout rendre cohérent, jouer le jeu de la vraisemblance, c’est l’une des fonctions première du récits. Somme toute, dans ces livres, il s’agit de faire œuvre de fiction. Fiction dont l’objet semble moins la vérité elle-même (Qui se soucie de la vérité, surtout en littérature VS La seule vérité incontestable était visible en regardant son sexe) que le constat d’une forme de tragédie propre à tout désir amoureux et ce qu’on l’appelle passion, union, emprise, hypnose, malédiction, fusion-acquisition, lecture, regard, soupir, silence, tendresse : Ouvrez les yeux bon sang ! Le monde s’écroule et nous ne nous aimons même pas.

Annie Ernaux, Passion simple, Gallimard, 80p, 11,50€
Grégoire Bouillier, Le dossier M, Flammarion, tome 1 & 2 (880 pages, 24,50€ chacun)

À noter que les deux (trois) livres sont disponibles en livre numérique sur les plateformes habituelles et ont fait l’objet d’une adaptation radio ou pour la scène qu’on peut écouter en podcast sur France Culture.

25 mars 2020
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