Ecologie et poésie (2/2)

La nature politique de la nature

La première partie de l’article sur les Théorèmes de la nature de Jean-Patrice Courtois (éd. Nous, 2017), s’est donnée pour tâche de décrire la position poétique des Théorèmes de la nature face aux travaux de l’écologie générale. Trois modalités guident cette description : la question du matériau (les faits vus, convoqués, observés, lus, collectés), celle de la dialectique (les perspectives et la mise en tension que les poèmes mettent en jeux face aux documents) et enfin celle de la théorie (l’étalonnage des questions que le poème se pose sont toutes tournées vers aujourd’hui, ici/maintenant). La tâche du poète relève de la question de l’écoute comme de la possibilité de maintenir l’œil au travail. Elle appelle un discernement hors clic numérique, c’est-à-dire l’évaluation en vues spéciales de ce qui doit être acté dans la poésie pour, qu’ici, opère ce que nous appelons « la nature politique de la nature ».

Recueillir, commenter

En effet, à deux endroits au moins, le mot cachette est écrit (p. 37 et 58), une fois positivement, une fois négativement. Il faudrait analyser ici le rapport avec le fameux fragment 69 (Diels 123) d’Héraclite selon lequel « la nature aime à se cacher  » (« phúsis kruptesthaï phileï  » ) [1]. Si la nature n’a donc en effet plus de cachette, il va sans dire que son extériorité devient problématique, peut-être même est-elle en voie d’être détruite, voire l’est-elle déjà. C’est pourquoi il est nécessaire au phrasé de parier avec elle, afin d’en repenser le dehors hors de son extériorité détruite. Le phrasé devient-là une praxéologie, c’est-à-dire, y compris dans sa résonnance ancienne, la démarche construite (visée, méthode, processus) d’autonomisation et de conscientisation de l’agir (à tous les niveaux d’interaction sociale) dans son histoire, dans ses occurrences quotidiennes, dans ses processus de changement, au sein de la constitution de ses langages. En évoquant la possibilité d’une absence de cachette de la nature, Les Théorèmes de la nature redéployent dans le langage la nécessité d’un jeu de cache (le fameux cache-cache). La loi de production de la nature naturante doit retrouver sa cachette comme sa propre pudeur, ce que la phusis est fondamentalement : « La nature constitue intrinsèquement sa propre puissance affectée sans considération des quantités qui sont ce qu’elles sont  » (p. 48), est-il aussi écrit.

Les mots d’accélération, de particules fines, mais aussi les noms de fongicides, le mouvement de migration des oiseaux, l’évolution des squelettes vertébrés, sont des mots entrechoqués et déployés selon un étoilement de configurations internes au langage. Le trajet mesuré entre mondial et global, par exemple, qui ne cesse de travailler les hypothèses des Théorèmes de la nature, Jean-Patrice Courtois en explicite ailleurs le mouvement par la comparaison suivante : « Ces termes sont des poissons qui sortent la tête de l’eau et font date de ce moment, puis replongent à des vitesses variables au fond de l’eau.  » Si certains durent, si d’autres se périment, la marque de leur inscription datée peut valoir pour nous comme exemple de descriptions du monde. Voilà la tâchedu poème iciéclairé par leschoses mêmes.Celui-ci dessine les points cardinaux d’un questionnaire animaux/hommes pour que les cas imageants se donnent et ouvrent la possibilité d’une vision. A la formule célèbre de Bachelard, « rien n’est donné, tout est construit  » (La formation de l’esprit scientifique) [2], la logique dialectique des Théorèmes de la nature répond, car elle est la recherche d’une véracité que le poème vérifie à hauteur du théorème venu en lui se dire. Les échelles combinées des Théorèmes de la nature ouvrent autant à l’acte de voir qu’à celui d’un pouvoir imaginer, « l’ultra noir  » des fonds non visibles (p. 62. et 7, 10, 36, 70, 76). Elles interrogent et confrontent le poème aux descriptions de documents, jusqu’à ce que l’impossibilité de former et de penser des phrases comme de pures synthèses applicables et positives, oblige à fragmenter, à hacher la phrase, et dans leurs amorces et bifurcations, à user du poème en prose comme d’une minima moralia.

La question du vieil animal politique ne s’envisage dès lors plus que selon une liste successive d’espèces vivantes menacées, confrontées à ce qui n’est absolument pas elles, par exemple les « 435 réacteurs nucléaires  » situés ci et là en des espaces bien réels. De même que pour l’homo faber d’aujourd’hui, la seule question pourrait se formuler ainsi : que fait encore l’homme « au titre de résidu » [3] ? La page 86 vient le dire explicitement si bien qu’une liste (« La jacinthe d’eau, le cadmium, le strontium, l’algue Porphyra, le minuscule rotifère organisme de nourriture des crabes d’eau, (…) ») vient elle aussi soumettre toutes les existences à la possibilité de leur destruction « au titre de résidu de la politique  ». Toute la tension messianique dont les pages de ce livre sont hantées tient de ce rapport entre l’homme comme résidu de la politique, la nasse du monde encore vivant et les champs ouverts par la nécessité d’une éthique. C’est qu’un il faut, un il faudrait, et cela est dit huit fois à la page 116, ne doit jamais être dé-suturé du sentiment de l’existence, par lequel l’expérience attentionnée de la vie est invoquée au même endroit que la reconnaissance d’un devoir de voir l’horreur et la destruction systématique du monde : « Il faudrait les odeurs de la mort il faudrait masquant celles de l’enfance il faudrait la recherche de la rivière de remplacement les volcans qui lâche le vitriol qui creuse jusqu’aux racines les arbres il faudrait le soufre dans les rivières et l’odorat des saumons Sockeye qui perçoivent les cendres dans les fleuves (…) »…

Anne-Marie Filaire, Road trip, Liban, Septembre 2006* & Zone de sécurité temporaire, Erythrée, 2001**

**https://www.mucem.org/media/188

***https://annemariefilaire.com/index.php/photographies/html

La dialectique voir/sentir/penser ou celle induite en « temps pensée visualisation théorème question  » (p. 20) créé ainsi des méthodes. Plurielles, non réductibles, elles avancent souvent en trois temps, selon trois types de combinatoire pour, in fine, revenir à l’unité de la formation dure du poème combiné. La lancinante insistance d’un « 3 x 1 fait toujours 1 » (p. 32.) pourrait en indiquer l’idée sans oublier la complication des étapes à franchir.

A la page 52, par exemple, les questions que le théorème soulève face aux images passent par la découverte de la distanciation qu’implique l’acte photographique, ainsi que de son procédé calotype. Mais elles ne le sont qu’entrées en rapport avec la capacité générale de voir, comme avec l’analyse de ce qui est vu par l’homme. Le « temps document  » dont il est alors question vient de la combinaison entre ce qui existe sans être vu et la distance « prête  » selon laquelle le corps évalue une possible « réfutation des formes vues  ». Ce croisement, et le hiatus nommé, enfante, est-il écrit, « sans restriction un temps document  ». Il est celui que le poème accueille et verse en lui. Mais le processus dialectique auquel ont recouru les Théorèmes de la nature implique aussi, avant même d’étalonner ses questions pour aujourd’hui, l’endurance non seulement d’une approche de l’« adieu  », mais aussi celui d’un « adieu à l’adieu  » (p. 70). Celui-ci, redoublé, est « le parent proche du couteau sans lame  » de Lichtenberg parce que, est-il aussitôt précisé, « le manche manquera si on ne trouve pasd’événement qui signifie autant que la simple action de voir  » [4]. Cet adieu de l’adieu signale qu’entre « le petit demain de monoxyde unique  » du capitalisme, légal ou sauvage, sa production aveugle et le diagnostic de l’irréparable à venir, le produit des causes et des conséquences sera celui de déterminismes inévitables. L’élucidation des causes de l’irréparable ne suffira pas à empêcher que l’espace (de la nature, de la phusis) pour l’avenir ne soit que l’effet de ces mêmes causes. Une phrase de la page 133 contracte le propos : « Il n’y a plus d’espace hors des causes pour le temps qui vient  ». Ainsi faut-il relier le propos dialectique des théorèmes-Courtois à l’analyse qu’Adorno en fit comme « legs » dans Minima Moralia [5]. Parce qu’en lui, à fleur de tout ce qui s’écrit dans ce livre, et la hauteur d’une écriture qui inclut une véritable théorie (critique), la subjectivité singulière s’écrit depuis les vaincus. C’est toute la page d’Adorno qu’il faudrait ici citer (elle date de l’année 1945, § 98) : contentons-nous seulement de noter que la critique et la pratique dialectiques sont ici des armes contre « les grands concepts inamovibles et orgueilleux » des idéaux intellectuels bourgeois, parce qu’elles permettent d’ajouter à la « succession fatale et rectiligne de victoires et de défaites » tout ce qui « ne s’insérait pas dans cette dynamique, ce qui est resté au bord du chemin — ce qu’on pourrait appeler les déchets et les coins sombres qui avaient échappé à la dialectique ».

Étalonner

Le troisième moment des Théorèmes de la nature, qu’il ne faut surtout pas sacrifier contre ceux qui le précèdent (matériau (1) et Dialectique (2)), le mot théorie le convoque, d’une part parce que ce livre avance ses propos vers des développements théoriques. Mais aussi, parce qu’il les dirige vers un site spécial d’analyse critique. Il faut ainsi questionner cette théorie et savoir de quoi il s’agit lorsque l’on parle d’elle. La question, reprise littéralement à Jean-Patrice Courtois [6] qui la soulève déjà dans son analyse de La Rage de Pasolini, doit être en effet reposée. Car si les propos théoriques, questionnées dans les poèmes qui s’élaborent ici, sont d’abord à entendre comme l’avancée d’une théorie critique de l’histoire, ils incluent aussi toute celle de la théorie du climat, jusqu’à celle de la date, reprise l’une et l’autre au vol à bien d’autres auteurs qui les réfléchirent. Si l’émergence d’une date, dans le lien à l’événement qu’elle inscrit, appelle une théorie implicite, c’est qu’elle peut s’interpréter selon plusieurs champs ou sens (linguistique, historique, philosophique, politique). Si son inscription tient à sa datation, son interprétation tient à la façon dont les événements se rapportent à elle pour y inscrire leurs inflexions émergentes. C’est notamment ce que montre Jacques Derrida dans l’analyse [7] qu’il fait de la marque scripturaire de la date du 20 janvier, telle qu’elle s’ouvre dans l’œuvre de Paul Celan, et notamment dans les pages du Méridien [8].

Ainsi ce qui n’est pas vu ou entendu dans l’inscription d’une date, sa théorie se doit de le faire résonner et voir autrement, sous un autre angle par exemple, afin que les feuilletés temporels et spatiaux qui la constitue y fassent indice. Il se pourrait que les Théorèmes de la nature arrachent à cette logique d’interrogation critique sa façon si spéciale de consigner matériaux et documents pour que leur datation ne soit pas un simple point fixe de parution, mais le nœud de survivances hétérogènes. Cette opération d’écart, ou de ré-ajustage, le travail à l’œil et à l’oreille des Théorèmes de la nature la porte. C’est que l’œil, si l’on s’en tient à l’organe de la vue, pose clairement que de Théorèmes de la nature il n’y aura que si et seulement si celui-ci cligne et tracte jusqu’à lui toute la trame insue des choses vues.

La puissance de description des Théorèmes de la nature entrecroise ainsi l’évidence d’une écriture, nous l’avons noté, aux registres des sciences ainsi qu’à ceux de l’art. C’est pourquoi la façon dont le théorème se place dans le poème, est signalé ou évoqué, voire transcrit, fait saillir les linéaments que le poème cherche et déploie dans son espace. Le poème s’agence dans un réseau de multiplicités temporelles par quoi l’actualité et l’époque, tout le passé le plus lointain et le futur proche, au lieu de se scinder en trois parties, s’interpénètrent selon un mouvement similaire aux plaques tectoniques. C’est sans doute ce que Siegfried Kracauer entendait aussi dans L’Histoire : des avant-dernières choses, lorsqu’il affirmait que « le temps mesurable s’évapore, remplacé par des « paquets de temps formés » dans lesquels évoluent les multiples séries intelligibles d’événements » [9]. Ces paquets de temps formés sont comme autant de pierres charriées dans un torrent, car « le torrent roule les pierres qu’on ne saisit jamais en leur lieu exact mais après et ailleurs, recouvrant l’avant dans l’après  » [10]. La date, le donné du temps, l’actuel, le passé survivant, le passé qui ne passe pas, le présent impossible, le futur écrasé dans sa gangue à venir de sueur grasse, le futur déjà passé, le présent étouffé par sa date cliquée, ce qui pourrit de ce côté-là du temps, ce qui s’en relève ici dans l’avant, il se trouve que l’opération des Théorèmes de la nature le condense dans un acte particulier de voir : « Voir appartient à une somme de choses liées sans chiffre  » (p. 127.) Il faut du nez pour cela, le mettre sur deux jambes comme Gogol (p. 24 et 27.) le fit sans répugner à faire du grotesque un changement d’échelle par quoi l’on verra mieux et plus. Ce sont deux exemples. Ils disent aussi que le poème ne déplace la poésie qu’en faisant face au « poulpe de puissance [qui] évacue ses déjections en fêtant sa puissance  » (p. 34.), mais aussi en sachant catégoriquement que rien ne se déplacera de l’acte d’écrire sans savoir que la « totalité des faces déchettes de l’eau nese surmonter [a]pas par l’hypothèse d’une totalité disponible des métaphores  » (p. 53.) L’adieu à l’adieu, nommé plus haut, Jean-Patrice Courtois l’acte et le dépose ici, dans la pensée de ce livre de poèmes. Parce qu’aucune opération ne serait d’ailleurs possible sans cet adieu à l’adieu, sinon à risquer, de retomber dans le leurres d’une poésie écologique essentiellement métonymique, absorbée par ses vieilles images de nature(s) et ses rêves pastoraux [11].

Le croisement des temporalités et des dates est d’ailleurs fréquent, comme à la page 95 les quinze premiers vers de Microcosme de Maurice Scève sous-entendus sont placés en vis-à-vis de la page antérieure, celle-ci signalant le lien entre masse et vide après le big-bang qu’au « début sans masse dans l’univers dense et chaud, les particules sont des anges véloces de pure lumière  » (p. 94.), mais aussi que avant une « Masse de déité en soi-même amassée pensa déjà la sève du poème clair bien avant l’armature du théorème clair  » (p. 95.)

Mesure et incommensurable interrogés, infini négatif, langue et lait, langue germinative forestière des bergers berbères et « bout berbère partiel  », voix articulée et articulation de ce qui n’est pas dit dans le lait de transmission des mères (p. 103), crash du vol Amsterdam/Kuala Lumpur MH 17 (p. 28-31), silence du camarade (p.35), visualisation(s), planche d’anatomie photographique que Robert Burton (un 25 janvier) offre à la mélancolie d’aujourd’hui (cf. l’achevé d’imprimé des Théorèmes…), tout cela dit comment voir, comment la vue s’ouvre. Et il faut voir comment, jusqu’à ne pas manquer de dire la nécessité de « maintenir le ciel  », là-même où « en place des fumées qui montent au ventre du ciel touché de maladies  » (p. 80). C’est-à-dire maintenir la chair d’un ciel tout en n’oubliant pas qu’il y a pas de ciel sans fumée de chairs roussies, de cahiers de compte aux relevés toxiques, comme de rêve sans ciel atomique.

Inscrire la date

C’est que deux ordres, au moins, deux langages [12], exposent, en ces 141 blocs de prose, les raisons de rapports entre la langue du poème et le document : comment par exemple « l’intervalle grammatical pour personne  » (p. 23), comme activité propre au scripteur, devient « l’exactitude politique  » cherchée parle poème. Comment s’envisage la construction de la modulation d’un phrasé par la recherche de la logique d’un « son mat pratiqué  », lequel fait synthèse des liens entre musique (modulations), pensées (rythmes) et connaissance (intellection). Comment la « métaphore du XXe siècle  » soudée à celle du XXIe siècle par pénétration fera l’hypothèse d’un devenir siamois des hémisphères terrestres : « Collés soudés siamois hémisphères de siècles hémiplégiques tous les deux en une fois ensemble peu libre génère un placenta pour temps sans commutation  » (p. 18). Comment « Alors, est-il écrit, le futur convergent est l’antérieur du futur sans le futur  ». Toute ces opérations indexent les dates pour les faire exploser en un pur présent antérieur de gras mort, que les loutres subiront autant que les baleines, voire tous les mammifères et non-mammifères aux aguets, autant que les animaux politiques insomniaques que nous sommes.

Robert-Adams, Deforestation in Oregon (USA), 1999*

& Burning oil sludge north of Denver (Colorado) 1973**

*https://photographmag.com/articles/portland-art-museum-acquires-robert-adams-photographs/

**https://artgallery.yale.edu/collections/objects/102898

Cette logique, qui interroge non l’origine mais le modus vivendi de toutes existences possibles, est si intrinsèquement liée à la méthode descriptive des Théorèmes de la nature, qu’elle seule permet à l’événement daté de résonner avec autre chose que lui-même. Si toute la question consiste à savoir « par où passe la demande de formation d’une image  », la réponse se trouve dans le déplacement opéré du regard et sa façon d’inscrire a posteriori ce déplacement dans les mots : la documentation ne se « compacte » que passée « préalablement  » par « la résidence des yeux qui voient entendent  » (p. 35). Car seule la saisie des yeux et la captation des oreilles, par quoi se forme l’image et se compacte le document, offrent le « centre fraternel du mot  », à l’inverse du silence mort qui ne voit ni n’entend, ni ne restitue, ni ne répond à personne, fort de n’être camarade de rien.

S’inventent ainsi, à chaque fois, dans chaque § des Théorèmes de la nature, les conditions de surgissement de cette fraternité, dont l’articulation d’un syntagme est la visée éthique. Véritable « méthode des études  » (p.9.) que le feuilleté subtil entre les matières et les connaissances, les agencements performatifs et les greffes que le poème permet, exposent en un jeu d’échelle, dont les écarts entre le plus proche et le plus lointain parfois sont touchés, parfois s’éloignent, incommensurablement.

Imaginez alors l’un des plus petits papillons au monde (le Nepticulidae, [Stainton, 1854), qui ne dépasse pas la taille d’une mine de crayon, et la pointe que trace le poème avec cette même mine.

> Le barrage des Trois-Gorges sur le Yangzi Jiang, province du Hubei, au centre de la Chine*

*http://french.peopledaily.com.cn/VieSociale/8278449.html

Puis faites de même avec le monte-charge de bateaux fluviaux conçu sur certains immenses barrages chinois et comparez avec l’endroit d’où ce même poème en voit et en écrit la démesure. Vous aurez alors les deux axes selon lesquels les régimes de langue des Théorèmes de la nature opèrent. Parmi bien d’autres, en sorte de poétique, de constat, de citations, en sorte de déductions théorématiques, d’énigmes, en sorte de listes, de conclusions, d’énoncés, de mélancolies critiques, de catastrophes, de témoignages. En sorte que les phrases que les Théorèmes de la nature avancent de « où ça fait ça  » à « où et quoi dans maintenant  » et « pour qui  ». Et si elles avancent, comme il est écrit, par agencements fragmentés un « théorème non résolument établi  », c’est pour vérifier que la façon dont les phrases endurent la destruction de la nature est aussi celle de leur propre complication. Le phrasé qui vient là, à fleur et au fond de la complication du langage, est ainsi la chance sur quoi parient les Théorèmes de la nature. Car ces derniers hasardent que de chance et de pari il n’y aura pour eux qu’hors du dehors que la nature était comme extériorité. Peut-être est-ce encore la seule façon d’évaluer la survivance de la Phusis. Cette mince bande de soupirail, par où quelque chose se voit, est le ruban de Möbius des Théorèmes de la nature : car « Hasarder la nature dehors telle est la tâche de l’espace phrase et son qui n’entame qu’à peine le désir de la tâche  » (p. 73). Ainsi font Les Théorèmes de la nature, inaugurant-là sans conteste une nouvelle éco-poétique générale.

Emmanuel Laugier

15 septembre 2021
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[1Je renvoie par ailleurs à l’analyse et à la traduction qu’en donne Marcel Conche, pp. 253-255, in Héraclite, Fragments, coll. Épiméthée, PUF, 1991.

[2in Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Librairie philosophique Vrin, 1999 (1ère édition : 1938), chapitre 1er.

[3Cf. p. 86 des Théorèmes de la nature.

[4C’est bien sûr la fameuse pensée de Lichtenberg qui est ici visée, mais comme au-delà de son paradoxe et du néant à quoi il destine sa morale. Cf. Georg C. Lichtenberg, Pensées, traduit et préfacé par Charle Le Blanc, éditions José Corti, 1997.

[5in Minima moralia, trad.E. Kaufholzet J.-R. Ladmiral, Paris, coll. « Critique de la politique », éditions Payot,p. 162, 2001.

[6Cf. Europe N° 1026, octobre 2014, pp. 345-347.

[7Cf. Schibboleth pour Paul Celan, particulièrement pp. 57-78. Editions Galilée, 1986.

[8Cf. Paul Celan, Le Méridien, traduit par André du Bouchet, éditions Fata Morgana, 1995, p. 31.

[9In Siegfried Kracauer, L’histoire : Des avant-dernières choses, trad. Claude Orsoni, Paris, Éditions Stock, 2006, p. 126 et p. 222. Je dois cette articulation à la lecture du texte de Gabriel Rockhill Comment penser le temps présent ? De l’ontologie de l’actualité à l’ontologie sans l’être, in Rue Descartes N°75 2012 /3, L’homme après sa mort, Kant après Foucault.

[10C’est l’image que Jean-Patrice Courtois utilise précisément pour caractériser la notion de désœuvrement chez Jacques Dupin dans un entretien à son sujet, in Le Matricules des anges N° 183, Spécial Jacques Dupin, Mai 2017.

[11Le livre de Jean-Claude Pinson affine la cause pastorale en l’actualisant aux problématiques soulevées par l’écologie moderne. Cf Pastoral, de la poésie comme écologie, Ceyzérieu, éd. Champ Vallon, 2020.

[12Parmi, à vrai dire, une foule d’autres racines élevées sur l’index mots/choses.