Instants de vie, Mâkhi Xenakis et Louise Bourgeois

Mâkhi Xenakis est dessinatrice, peintre, sculptrice et écrivaine.
Alors qu’elle s’installe à New York à la fin des années 1980, elle rencontre Louise Bourgeois. Le lien qui se tisse entre les deux femmes est exceptionnel. Il faut toute l’admiration de la jeune Mâkhi et la quête secrète – instinctive - d’un cheminement d’artiste pour retourner chez Louise qui ne lui fait cadeau de rien, surtout pas de ses humeurs changeantes et tranchantes. Ce seront vingt années d’échanges, de malentendus, de crises, de fous rire, d’émerveillements.
Mâkhi Xenakis a écrit plusieurs fois autour de Louise Bourgeois, elles ont réalisé un livre ensemble "Louise Bourgeois, l’aveugle guidant l’aveugle", mais c’est dans cet ouvrage au titre moqueur, "Louise sauvez-moi !" que nous pénétrons dans l’intimité, dans le privilège de leur histoire. Au fil des années, Mâkhi Xenakis transcrit les conversations qu’elle a avec Louise Bourgeois, tout en relatant l’évolution de son travail et les événements de sa vie personnelle avec son époux David et ses deux enfants. L’ensemble est accompagné de reproductions des œuvres de Mâkhi depuis l’époque où elle a connu Louise jusqu’aux sculptures les Folles d’enfer de la Salpêtrière (je me souviens encore de cette exposition bouleversante) et les pastels récents.
Le livre est passionnant de sincérité et de générosité. Mâkhi a une trentaine d’années quand elle rend visite à Louise. En manque absolu de confiance envers elle-même et son travail, même si elle a déjà exposé et travaillé à des décors pour le metteur en scène Claude Régy. Louise est une immense artiste déjà âgée, radicale et solitaire. Elle n’est pourtant pas encore reconnue à hauteur de son oeuvre, peu exposée.
Mâkhi admire Francis Bacon et Alberto Giacometti. Louise sera sa première admiration d’artiste femme. Touchée par la timidité de cette jeune femme, et sans doute par ce qu’elle pressent de commun avec sa propre anxiété, Louise se penche sur ses dessins, ses "petites bonnes femmes", ses "têtes" dessinées à l’encre ou au crayon. Elle en saisit l’extraordinaire intensité, et la profondeur, voire l’abîme qui les habite. Elle apprend à Mâkhi à signer ses dessins, et un jour que Mâkhi se réfugie derrière ses peurs, ses vertiges, Louise lui écrit quelques phrases et lui dit de les garder toujours avec elle :
"Art is a guaranty of Sanity.
art will keep you sane.
art is truth because it is eternel".
Un jour Mâkhi retrouvera ces trois phrases dans une exposition à l’intérieur d’une des "Cells" de Louise.
Au fil du temps, un double portrait s’esquisse, celui d’une artiste mature toujours en doute sur son travail mais déterminée à l’accomplir et celui d’une artiste qui grandit jusqu’à l’indépendance. Car il faudra bien que ça s’arrête avec Louise. Que s’arrête la peur de sonner chez elle et de se faire moquer, voire "de se faire couper en mille morceaux". Que s’arrêtent aussi les encouragements, les conseils, les engueulades, les compliments qui l’autorisent à créer, qui la poussent à travailler.
Mâkhi a caché à Louise que son père est un compositeur célèbre - ce père auquel elle consacrera un livre - et de l’influence étouffante duquel il lui a fallu se libérer. On peut lire comme un déplacement salvateur le départ de Mâkhi de la maison familiale échappant à l’autorité de Yannis, pour se mettre sous l’autorité de Louise qui la conduira définitivement sur le chemin de l’art. Louise lui apprend le respect de son propre travail à condition qu’il soit sans cesse sous le sceau de l’exigence.
Au fil du temps, les deux femmes se prennent d’amitié, une complicité tendre les unit, parfois on dirait deux copines qui conversent ou qui s’affrontent. Demeure toujours une forme d’initiation de l’une par l’autre, car, sans doute, au fond, elles se ressemblent : vulnérabilité extrême, blessures, peurs, besoin d’amour, de reconnaissance et de réparation, nécessité d’un refuge comme Louise l’exprime lorsqu’elle demande à Mâkhi d’aller photographier son ancien lycée à Paris, le lycée Fénelon. Les découvertes que Mâkhi y fera seront à l’origine du livre "Louise Bourgeois, l’aveugle guidant l’aveugle". Un livre douloureux, et marquant, pour l’une comme pour l’autre, un point de non-retour. Ces objets vus à Fénelon dont les formes ont nourri le travail de Louise, ce qu’elle niera évidemment, car on ne peut reconnaître consciemment la puissance et la vérité de l’inconscient qui permet à une œuvre de surgir. D’ailleurs elle ne s’en souvient pas. Les photographies de ces objets sont dans ce nouveau livre.
Un jour, Louise écrira tout le bien qu’elle pense du travail de Mâkhi. À ce moment-là, Mâkhi est devenue une artiste reconnue qui a accepté de vivre avec ses fragilités, qui sait rassembler les éclats de sa personnalité pour construire son œuvre et plonger "pour que d’autres instants de vie surgissent et que je me sente de nouveau vivante".
À quand une rétrospective de l’œuvre de Mâkhi Xenakis ?

23 novembre 2019
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