Michel Thion : Ils riaient avec leur bouche

« Quand il dit toi c’est moi mais quand il dit moi c’est pas moi »

Dans ce texte de Michel Thion le monde ne s’est pas encore délimité, il n’a pas de bords à franchir ou contre quoi se réfugier. Il ne s’est pas rejoint, il ne se compose pas, il n’a pas de centre, pas de perspective ni de lignes de fuite. Il ne se reconnaît pas, il ne s’identifie pas, il n’a pas de noms. Des choses s’y produisent les unes après les autres comme se succèdent les mots dans une phrase, entre le sens et le coeur étreint. Certaines se répètent plus loin, d’autres pas. Plus loin c’est peut-être plus tard.

Ils riaient avec leur bouche est le récit d’une voix en cinq chapitres aux séquences, à chacune sa page, de longueurs inégales. Un arbre apparaît dans chaque chapitre : l’arbre-nain, l’arbre-mort, l’arbre-peur, l’arbre-vite, l’arbre-neige.

La voix se tient parmi les choses du monde : le soleil, l’eau, la mer, le sable, l’air, le vent, la poussière, la pluie. Elle se tient parmi les choses de son corps : la bouche, la main, les oreilles, le ventre, les yeux, la tête, la peau, les pieds. La voix regarde, crie, marche, danse, saigne, travaille, oublie.

Entre les organes épars du corps de cette voix et les éléments épars de ce monde il n’existe aucun risque de confusion, pas même d’opposition. Entre je et il ou elle, entre je et les autres, s’étend un espace vide, indifférencié, sans qualités à travers quoi il ou elle, les autres lancent des gestes, en général des coups, des brûlures, des blessures, des coupures. Ni amour ni haine ; l’indifférence de la brutalité, les enluminures glacées de la violence.

Les quelques mots perçus sont d’autres choses, là.

Ils m’ont dit sois patient alors j’ai dit c’est quoi patient c’est mon nom et ils m’ont dit oui c’est bien c’est ton nom.
Pense à rien aussi un il m’a dit et j’ai dit c’est quoi rien il a répondu c’est toi aussi rien tu es rien.
Après ils m’ont enlevé le noir chaud autour de ma tête et ils m’ont coupé encore un peu et ils riaient avec leur bouche mais leurs yeux pas.
Un le même a dit tu es mort. Mort. Alors j’ai dit c’est quoi mormor et il est parti sans me dire et moi je pense à rien et je pense c’est peut-être moi mormor peut-être lui.

De cette absence de monde sans affirmation ni négation il n’y a pas d’interprétation possible, pas de transformation envisageable, pas d’échappement ; il y a seulement du monde comme il y a de l’air, on sait ou on ne sait pas pourquoi, comme il y a Molloy et Le Bonheur des tristes.


Ils riaient avec leur bouche de Michel Thion est paru en 2001 aux éditions du Cheyne, dans la Collection grise, avec une préface de Jean-François Manier. On trouvera une biographie et une bibliographie de l’auteur sur le site du Printemps des poètes.
Merci au site PoésiesChoisies.fr de Laurent Grisel de donner à découvrir des extraits de ce texte.

17 septembre 2003
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