Un théâtre de Questions

Il y a ceux qui sont partis.

Il y a ceux qui sont restés.

Pourquoi partir ? Pourquoi rester ?

Pourquoi ?

Il y a des questions auxquelles on ne peut pas répondre ? Des questions trop grandes qu’on n’habitera jamais ? Qui nous habitent ? Qui nous hantent ?

Ces questions apparaissent dans les situations de vie et de mort ?

Disparaissent en « temps normal » ?

Non ?

Ce sont des questions de vie ou de mort, et elles sont notre lot ? Notre peau ? Nos os ? Notre sang ? Nos larmes ? Notre jouissance ? Notre cri de naissance ? L’extinction de notre souffle ?

Annie Zadek a travaillé avec l’Histoire réelle. En termes de fiction, on appelle ça une situation-limite, emblématique de notre condition humaine : le départ de Pologne de milliers de Juifs.

« C’était en quelle année déjà ? »

Elle a écrit cinq cent vingt-quatre questions. 524 comme un tatouage. Des questions que posent, à ceux qui sont partis, leurs enfants.

« Vous aviez quel âge ? »

« Disiez-vous good-bye to all that ? »

« Étiez-vous résolus à partir ? Pour quel motif ? Quelle raison ? »

Des questions que les enfants n’ont pas posées ? Des questions qu’adultes, ils rangent dans leur gorge, leur ventre, serrées entre leurs dents ?

Des questions qui disent la curiosité, l’envie, la honte, la culpabilité, l’audace, la soif de vivre, le désir d’oublier, le désir de ne pas oublier, l’héritage, la libération, la sincérité, la mauvaise foi, la peur, la fatigue, le désespoir, l’amour ?

Ces questions sont des questions qu’on se pose ? Même si on n’a pas connu la guerre ? Les camps ? La torture ? Le bannissement ? L’ostracisme ?

Ces questions sont des questions qui nous sont propres et personnelles ? Qu’on se pose dans des situations tout aussi tragiques ? Moins tragiques ?

Des questions d’abandon, d’exil, de perte, de trahison, d’adieu, de rupture ?

Ces questions, on les porte dans la tête ? Dans le corps ? Dans la mémoire ?

Au présent ? On les transmet ? On les rature ? On les réécrit ? On les crie ?

Ces questions, on les entend ? Dans le silence ? Dans la nuit ? Dans les regards ? Dans les gestes ?

Ces questions, elles sont à vous ou à moi ? À nous ?

Ah ? Elles sont nôtres ? C’est un bien commun alors ?

On peut les partager ?

C’est mieux de les partager ?

Ah. Bon. D’accord.

« Auraient-ils pu faire autrement ? »

« Nous avaient-ils quand même aimés ? »

« Cette histoire de lumière la nuit ? »

« De garder sa radio au lit ? »

« D’inhibition émotionnelle ? »

« De confusion entre les noms des enfants et des grands-parents ? »

« De ceux qui sont morts et vivants ? »

Ces temps, j’ai relu Nécessaire et Urgent d’Annie Zadek.

Et j’ai pensé au beau travail de David Lescot, Ceux qui restent.

David Lescot a posé des questions à Paul Felenbok et Woldka Blit-Robertson, échappés, rescapés du ghetto de Varsovie, qui étaient alors des enfants. Les questions portent autour de détails de la vie quotidienne, dans un espace concret, physique. Les questions amènent non des réponses, mais des récits. Des récits de vie.

Nécessaire et urgent, ceux qui restent.

Ou encore :

Nécessaire et urgent, ce qui reste.

« Nous ont-ils parlé du passé ? »

« Les avons-nous questionnés ? »

« Cela a-t-il vraiment existé ? »

« Cela s’est vraiment passé ? »

« Cela peut-il recommencer ? »


 


Annie Zadek : Nécessaire et Urgent, Bazar éditions, 170 pages, 20 euros.

Voir Annie Zadek en faire des lectures sur des photographies d’Arno Gisinger.

Hubert Colas en a dirigé une lecture au Festival Actoral en 2013 enregistrée par France-Culture.

Annie Zadek sur remue.

David Lescot : Ceux qui restent, théâtre.

Le spectacle sera repris au Théâtre de la Ville du 3 au 21 mars 2015.

2 juin 2014
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